Le cyclisme amateur à l’agonie

La crise du Covid a accéléré un phénomène déjà enclenché depuis plusieurs années : le cyclisme amateur, le classique, le traditionnel, celui des courses de village, des comités des fêtes, des primes versées par les associations de commerçants et du bouquet de fleurs remis par la miss camping, bref le vrai vélo comme beaucoup d’entre nous l’avons connu, se meurt. La compétition pratiquée en loisir n’a plus la cote et les responsabilités sont multiples.

Par Guillaume Judas – Photos : depositphotos.com

Les compétitions traditionnelles risquent de disparaitre, au moins au niveau amateur.

Mai et juin devraient être des mois riches en compétitions cyclistes. Depuis des décennies, il en était ainsi, pour des générations de coureurs cyclistes, qu’ils aient été jeunes et plein d’ambition, ou plus âgés à surfer sur leur expérience. Mai lançait véritablement la saison estivale pour les coureurs cyclistes, quelle que fût la catégorie concernée, avec ses week-ends à rallonge et ses jours fériés. En juin suivait la période des courses en nocturnes. Puis elle se prolongeait en juillet et août, sur les lieux de vacances. Il n’était pas rare pour un coureur de troisième catégorie de pouvoir enchainer 10 à 15 courses par mois dans certaines régions. Jusqu’à 20 pour un coureur de « première caté ». La plupart des villes et villages avaient leur course à un moment ou un autre. Et souvent avec beaucoup de monde au départ, coureurs comme spectateurs. Mais ça c’était avant.

En 2022, les calendriers de la FFC (la fédération officielle) et de l’UFOLEP et de la FSGT (les fédérations affinitaires) s’appauvrissant dangereusement. Dans toutes les régions, on constate une baisse du nombre d’organisations, et aussi une baisse du nombre de coureurs. Ces derniers se découragent et s’interrogent sur la poursuite de leur activité. Il y a des week-ends sans courses. D’autres où il faut parcourir plus de 200 km en voiture pour pouvoir s’engager. La licence et les engagements coûtent cher. Les déplacements encore plus. Et paradoxalement, certaines épreuves, celles qui résistent aux difficultés (les autorisations difficiles à obtenir, les coûts d’organisation avec de l’argent à reverser à la fédération, les assurances de plus en plus onéreuses, les bénévoles nécessaires pour garder les carrefours qui sont de plus en plus difficiles à recruter…) sont annulées au dernier moment, faute d’un nombre suffisant d’engagés. C’est le serpent qui se mord la queue. 

Des coureurs qui ne sont plus coureurs

Mais où sont-ils tous ces coureurs ? Le vélo a pourtant le vent dans le dos depuis la pandémie, et il avait déjà entamé sa révolution bien auparavant. Sur les routes, les pratiquants sont nombreux et bien équipés. Une plateforme comme Strava voit tous les mois son nombre d’abonnés croître rapidement. Le cyclisme sur home-trainer connait un grand succès, que ce soit sur des courses ou des événements virtuels. Les magasins font du chiffre d’affaire, les vélos se vendent bien, même en très haut de gamme. Si l’on s’en tient au domaine de la compétition pure et dure, le cyclisme ne se porte pas si mal. À haut niveau, le vélo amateur en France reste l’un des mieux structurés et l’un des plus attractifs au monde, avec des courses très relevées qui révèlent les champions de demain. Chez les pros, il n’y a pas moins de 11 équipes tricolores (en World Tour, Pro Teams et Continental). Et même si l’on attend toujours un successeur à Bernard Hinault pour qu’un Français remporte le Tour, la France est l’une des trois meilleures nations au monde si l’on cumule les points de ses représentants au classement UCI.

Le cyclisme reste un sport très pratiqué, mais en dehors des codes habituels.

Pendant combien de temps encore ? Car, à la base de la pyramide, le constat est sans appel : le nombre de licenciés vraiment pratiquants est en chute libre. Il y a moins de jeunes dans les courses de minimes et de cadets, et dans les catégories intermédiaires, celles qui sont au coeur du système, c’est la bérézina. Beaucoup considèrent que le problème remonte à la fin des années 90, lorsque la FFC a décidé de restructurer les catégories. Cela a eu pour effet de professionnaliser l’activité des amateurs de première catégorie en les intégrant à des structures sérieuses, mais aussi de faire « monter » artificiellement avec un système de points des coureurs qui n’avaient ni le niveau ni l’envie de quitter leurs courses de village. Pour eux les contraintes sont devenues trop fortes, alors que dans le même temps, le vélo a eu d’autres choses à proposer, d’autres pratiques. Et si pendant quelques années les courses de niveau départemental ont caché le désastre, avec des pelotons de quarantenaires ou de cinquantenaires bien fournis, à ce niveau-là aussi, la courbe de coureurs semble fléchir. L’UFOLEP, qui a pendant longtemps regroupé les déçus de la FFC, souffre du même constat. Et pour les fédérations affinitaires aussi, les difficultés d’organisation sont bien réelles. 

Le rôle amplificateur de la pandémie

Tout cela était latent depuis plusieurs années, mais les différents confinements des deux dernières années, l’annulation et le report des épreuves notamment, n’ont fait qu’accélérer le phénomène. Les pratiquants se sont recentrés sur d’autres activités. La course du dimanche du papa ou du petit dernier (voire les deux en même temps) n’est plus devenue essentielle pour de nombreuses familles. Le conservatisme de la FFC notamment est pointé du doigt. Certains lui reprochent de ne pas avoir su réformer à temps, de ne pas avoir anticipé les évolutions sociétales. D’autres de ne pas réagir face à l’accroissement de l’insécurité routière, et aux interrogations bien légitimes des parents face aux risques encourus par les jeunes à l’entrainement. Ils n’ont pas tort. Il n’empêche que l’on peut aussi constater un réel repli sur soi de nombreux pratiquants, qui limitent les sorties en groupe. Les pelotons à l’entrainement sont moins fournis depuis la pandémie. Au sein des groupes ou clubs qui se retrouvent à heure fixe depuis des années, il y a aussi de moins en moins de monde.

Reste qu’organiser une course ou un entrainement structuré pour un club au milieu d’une circulation de plus en plus dense, et sur des infrastructures de plus en plus complexes, est aussi un défi de plus en plus important. En région parisienne par exemple, subsistent quelques épreuves en circuit fermé, ou loin en pleine campagne, mais organiser en ville au milieu des rond-points, des dos d’ânes et en zigzagant à travers les îlots directionnels est devenu quasiment impossible. Sans parler du mécontentement des riverains, qui acceptent de moins en moins qu’une route soit fermée pendant quelques heures. Nous en sommes là. Une sorte de lassitude générale s’installe et personne ne peut prévoir à quoi ressemblera le cyclisme de compétition dans l’Hexagone dans 10 ans. Si cela n’empêchera pas les passionnés de rouler pour leur plaisir et leur santé, il est nécessaire de trouver des solutions, de nouveaux formats, de nouveaux challenges, pour ne pas tarir le vivier de talents susceptibles d’atteindre un jour le très haut niveau. Tous les acteurs du cyclisme doivent s’y mettre. Vite.

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Guillaume Judas

  - 51 ans - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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2 commentaires sur “Le cyclisme amateur à l’agonie

  1. Après il faut évoluer, quand je vois que les courses FSGT sont interdites aux autres licences… ou encore qu’ils interdisent de participer à une course si on a pas fait les 3 précédentes… Autant aller courir sur Zwift, c’est moins compliqué.

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