Chasing Flags : le plus dur n’était peut-être pas d’inventer le jeu

Douze années à jouer entre copains, près de 45 000 euros investis, des centaines d’heures de travail et une application mise en ligne à la veille du Tour de France. Lorsque nous avions raconté l’histoire de Chasing Flags pour la première fois, en juillet 2024, le projet de Gildas ressemblait encore à ce que sont beaucoup de belles idées : une intuition, une passion et l’envie de voir jusqu’où elles peuvent mener. Deux ans plus tard, le jeu existe vraiment. Il compte 347 inscrits, dont 273 ont déjà joué, les règles se sont transformées en lignes de code et les drapeaux autrefois échangés entre amis sur Messenger sont devenus une véritable plateforme. Mais une fois le produit construit commence peut-être la partie la plus difficile : trouver son public. Nous sommes retournés voir Gildas. Pas seulement pour parler de son jeu, mais pour comprendre ce qu’il en coûte, en argent, en temps, en convictions et parfois en désillusions, de transformer une idée entre copains en véritable projet entrepreneurial.

Par Jeff Tatard – Photos : CHASING FLAGS

Il y a des projets qui naissent autour d’une table avec un business plan, une étude de marché, quelques slides parfaitement alignées et des prévisions de croissance à trois ans. Et puis il y a Chasing Flags. Lui est né presque à l’envers. Avant les développeurs, il y avait des copains. Avant l’algorithme, il y avait des discussions. Avant l’application, il y avait Messenger. Et avant les quelque 45 000 € investis, il y avait surtout vingt-cinq types qui voulaient ajouter un peu de piment à leur manière de regarder le Tour de France.

Avant Chasing Flags, il y avait donc les Drapeaux Parieurs. C’était il y a douze ans. À l’époque, personne ne parlait de modèle économique, d’expérience utilisateur, de scraper API ou de stratégie d’acquisition. On choisissait des nations, on comptait des points, on se chambrait beaucoup et, surtout, on améliorait le jeu. Une règle ici, une restriction là, un joker pour remettre un peu de désordre dans ce que les joueurs avaient fini par trop bien comprendre. Année après année, presque sans s’en rendre compte, vingt-cinq copains ont fait ce que les entreprises appellent aujourd’hui tester, itérer et améliorer un produit. Eux appelaient probablement cela préparer le prochain Tour.

C’est peut-être là que commence véritablement cette histoire. Parce que lorsqu’on ouvre aujourd’hui Chasing Flags, tout paraît relativement simple. Quelques drapeaux, des choix à effectuer, des points, un classement. Et cette simplicité pourrait presque faire oublier l’essentiel : il aura fallu plus d’une décennie pour parvenir à quelque chose qui donne justement l’impression d’être évident.

Deux ans plus tard

Nous avions rencontré Gildas une première fois en juillet 2024. À l’époque, nous avions raconté ce drôle de jeu imaginé autour des nations du peloton. Le principe nous avait immédiatement plu parce qu’il prenait le cyclisme par un angle inhabituel. On ne choisissait pas forcément Tadej Pogačar, Jonas Vingegaard ou Remco Evenepoel. On choisissait un drapeau. Et derrière celui-ci, tout un champ de possibilités : une nation capable de gagner, d’accumuler les places, de profiter d’une échappée ou simplement d’être beaucoup mieux représentée sur un terrain particulier qu’on ne l’aurait imaginé.

C’était déjà ce qui rendait le jeu intéressant : Chasing Flags oblige à regarder une course autrement. À observer non plus seulement les hommes mais les profondeurs d’effectif, les profils, les nationalités, les opportunités et cette géographie mouvante du peloton que l’on finit parfois par ne plus voir lorsque l’on regarde uniquement les favoris. Deux ans plus tard, beaucoup de choses ont changé. Pas l’idée. Tout ce qu’il y a autour.

« Le fameux article que tu avais consacré au jeu date de juillet 2024, déjà deux ans. C’était le début de Chasing Flags que nous connaissions depuis dix ans entre potes, vingt-cinq joueurs, sous le nom des Drapeaux Parieurs. »

Entre-temps, les Drapeaux Parieurs ont quitté Messenger. Et Gildas a sorti la carte bancaire.

Deux ans plus tard, les Drapeaux Parieurs ont quitté Messenger et Chasing Flags est devenu bien réel. Gildas, lui, court toujours après ses drapeaux… mais désormais un peu moins seul.

45 000 € pour voir jusqu’où peut aller une idée

Parler d’argent n’est jamais la partie la plus romantique d’une aventure. C’est pourtant souvent celle qui permet de mesurer la distance entre celui qui dit croire à son idée et celui qui décide réellement d’y croire. Dans le cas de Chasing Flags, cette distance représente aujourd’hui environ 45 000 €, entièrement autofinancés. Pas d’investisseur, pas de grand partenaire venu prendre une participation, pas de levée de fonds. Gildas a financé lui-même le développement de son projet.

L’enveloppe d’environ 40 000 € consacrée au développement ne correspond d’ailleurs pas seulement à une première version figée de l’application. Elle couvre également les corrections et les évolutions engagées depuis : page palmarès, attribution des récompenses, ajustements de fonctionnalités et tout ce que l’usage réel fait apparaître une fois que les joueurs commencent à faire ce qu’un développeur ne pouvait pas forcément anticiper. À cela s’ajoutent environ 3 000 € par an de maintenance et d’hébergement. La communication payante, elle, est jusqu’ici restée presque inexistante : quelques flyers, pour un coût que Gildas considère comme négligeable.

Mais il existe un investissement que les factures ne montrent pas : le temps. Lorsque Yield Studio, l’agence parisienne chargée du développement, entre véritablement dans le projet à la mi-mars, la consigne tient en quelques mots : il faut être prêt début juillet. Pour le Tour. La fenêtre est minuscule et Gildas estime avoir consacré environ 25 heures par semaine au projet pendant cette période. Des mails, des échanges, des vérifications, des explications et surtout une quantité considérable d’arbitrages pour transformer douze années d’habitudes entre copains en règles suffisamment précises pour qu’une machine puisse les appliquer sans connaître ni le vélo, ni leurs discussions, ni leurs années de jeu.

D’abord quelques drapeaux entre copains. Douze ans plus tard, un nom, une identité et désormais une vraie plateforme : Chasing Flags.

Douze années d’algorithme… sans algorithme

On pourrait imaginer derrière Chasing Flags quelques mathématiciens enfermés dans une pièce, des tableaux blancs remplis d’équations et une savante formule capable de traduire le cyclisme en chiffres. La réalité est plus intéressante. L’algorithme originel de Chasing Flags, ce sont douze années de parties entre copains. Douze années de cas particuliers, de règles affinées, de restrictions ajoutées parce qu’une mécanique devenait trop facile à exploiter, de jokers imaginés pour remettre de l’incertitude et de situations qui fonctionnaient parfaitement sur le papier mais beaucoup moins au milieu d’un Tour de France.

« Toutes les éditions précédentes des Drapeaux Parieurs ont permis d’expliquer le projet, qui était déjà solide. Le cyclisme étant bien plus complexe qu’il n’y paraît, il fallait expliquer pourquoi tels et tels points avaient de l’intérêt. »

C’est probablement l’une des choses les plus intéressantes de cette histoire : la technologie n’a pas inventé le jeu, elle a industrialisé une expérience. Le rôle de Yield Studio a été de transformer cette accumulation empirique en une application utilisable par quelqu’un qui n’a jamais participé aux discussions historiques. Le Product Manager comprend rapidement les subtilités, ce qui facilite évidemment la tâche. Car derrière quelques drapeaux affichés sur un téléphone se cache une mécanique beaucoup plus fine : alternance obligatoire des choix, règles de diversité, restrictions, jokers, attribution des points, impossibilité de sélectionner certaines nations selon ce qui a déjà été joué… Il faut même parvenir à griser automatiquement les drapeaux auxquels le joueur n’a plus accès pour une étape donnée ou pour la suite de la course.

Tout cela doit fonctionner sans que celui qui joue ait besoin d’y penser. C’est même probablement le meilleur indicateur d’une interface réussie : plus le travail derrière est complexe, moins celui qui est devant doit le ressentir.

Avant les lignes de code, il y avait surtout celles-ci. Des drapeaux, des points, quelques emojis et suffisamment de mauvaise foi entre copains pour perfectionner les règles pendant douze ans.

Une application livrée… la veille du Tour

Puis arrive juillet. Et avec lui cette scène que connaissent probablement tous ceux qui ont un jour lancé quelque chose : celle où la deadline qui semblait encore lointaine devient soudain demain. L’application web est disponible la veille du Tour de France. Pas trois mois avant. Pas trois semaines. La veille. Pendant que le peloton prépare ses vélos et que les équipes peaufinent leurs derniers détails, Chasing Flags termine encore les siens. Une course test tourne même toujours au moment de la première étape. Cela donne une idée assez précise du confort dans lequel s’est déroulé le lancement.

Et pourtant, les joueurs arrivent. Un peu moins de 300 personnes s’inscrivent. Plus de la moitié restent fidèles pendant les trois semaines du Tour. Le Tour de France Femmes rassemble ensuite un peu moins d’une centaine de participants. Aujourd’hui, Chasing Flags compte 347 inscrits et 273 joueurs ayant déjà participé au moins une fois. Ce n’est pas encore une foule. Mais ce n’est définitivement plus une partie entre vingt-cinq copains.

Les premiers comportements sont presque aussi intéressants que les chiffres. Les joueurs oublient parfois de valider leurs choix avant la deadline quotidienne, mais beaucoup reviennent le lendemain ou le surlendemain. Pour qu’un oubli ne condamne pas trois semaines de jeu, Chasing Flags a imaginé des choix par défaut : des drapeaux prédéfinis prennent le relais lorsqu’un joueur ne pronostique pas. Encore une de ces petites règles dont on pourrait croire qu’elle est née dans un grand atelier de conception alors qu’elle doit probablement beaucoup à douze années passées à voir un copain oublier de jouer.

Le principe est simple : des points, des classements et très vite une excellente raison de rappeler à ses proches qu’on comprend le cyclisme beaucoup mieux qu’eux.

Quand l’automatisation a encore besoin de Gildas

Le plus amusant est peut-être qu’après 45 000 €, douze années d’expérience et plusieurs mois de développement, il reste encore un endroit où l’artisanat reprend ses droits : la ligne d’arrivée. Chasing Flags utilise un Scraper API pour récupérer automatiquement les résultats publiés sur ProCyclingStats. Sur le papier, la mécanique doit tourner toute seule. Dans la vraie vie, le vélo conserve manifestement une petite résistance à l’automatisation.

« Ça marche moyen. Je dois vérifier à chaque arrivée et souvent corriger. »

Alors pendant que les joueurs attendent tranquillement que leurs points tombent, Gildas garde encore un œil sur le classement officiel pour s’assurer que la machine n’a pas décidé de réécrire la course. Un détail presque anecdotique, mais qui raconte finalement assez bien où en est Chasing Flags aujourd’hui : devenu suffisamment grand pour fonctionner grâce à la technologie, mais encore suffisamment jeune pour avoir besoin de son créateur derrière l’écran. Et quelque part, ce n’est peut-être pas plus mal.

4 juillet 2026 : après douze années de parties privées et quelques mois de développement au sprint, Chasing Flags sort enfin du cercle des copains. Reste alors une autre course à gagner : celle de la visibilité.

Le plus difficile commence lorsque le produit existe

Lorsqu’on porte une idée pendant aussi longtemps, on finit forcément par imaginer le moment où elle sera enfin disponible. Et dans cette projection existe une tentation assez universelle : croire qu’un bon produit finira naturellement par rencontrer son public. Gildas y a cru. Pas naïvement, mais suffisamment pour découvrir aujourd’hui que la réalité fonctionne autrement.

« Je me suis un peu trompé. J’imaginais qu’en en parlant sur les réseaux et dans les médias sportifs et cyclistes, le jeu aurait suscité plus d’intérêt naturel. C’était une erreur, rien ne se fait naturellement. »

Cette phrase dit beaucoup. Elle marque surtout un changement de métier. Pendant douze ans, Gildas s’est demandé comment rendre son jeu meilleur. Pendant plusieurs mois, il s’est demandé comment le rendre techniquement possible. Désormais, il doit apprendre à le rendre visible. Et ce n’est absolument pas la même chose.

Il raconte notamment avoir obtenu, environ deux mois avant le Tour, le contact d’un commentateur cycliste très populaire. Il lui présente le projet. La réponse est chaleureuse : revenez vers moi lorsque l’application sera disponible, je pourrai en parler dans mes émissions. Puis l’application arrive. Gildas revient vers lui. Et plus rien. Il ne raconte pas cette anecdote avec amertume. Il dit comprendre. Et c’est précisément ce qui la rend intéressante : personne n’a besoin de vous fermer brutalement une porte pour qu’un projet reste invisible. Il suffit souvent que des milliers d’autres choses réclament elles aussi quelques secondes d’attention.

Créer quelque chose d’intéressant ne garantit jamais que quelqu’un le regardera. C’est probablement la première grande leçon de la nouvelle vie de Chasing Flags.

De 347 à 7 000

C’est ici que les chiffres prennent une autre dimension. 347 inscrits. 273 joueurs effectifs. Et, selon Gildas, probablement 5 000 à 7 000 joueurs réguliers nécessaires pour que Chasing Flags puisse commencer à trouver un véritable équilibre économique. La route est donc longue. Très longue même. Mais au moins connaît-on désormais approximativement la distance.

Le modèle économique envisagé n’a rien de révolutionnaire. À terme, la plateforme pourrait être financée par la publicité. Les emplacements sont déjà prévus dans l’interface, avec la volonté de rester le moins intrusif possible, mais ils ne sont volontairement pas encore ouverts aux régies publicitaires. L’urgence n’est pas de monétiser quelques centaines de personnes. La priorité est d’abord de construire une communauté suffisamment grande et fidèle pour que la monétisation ait un sens.

Une chose, en revanche, ne devrait jamais changer : la gratuité et l’équité du jeu. Gildas ne veut pas d’une mécanique dans laquelle celui qui paie achète un avantage. Pas d’option premium donnant davantage de points, pas de raccourci permettant de gagner plus facilement. L’argent pourra un jour financer Chasing Flags. Il ne devra jamais acheter le classement.

Et cette position en dit peut-être davantage sur le projet que n’importe quel business plan.

Neuf étapes, onze drapeaux et quelques choix qu’on regrette forcément après coup : sur Chasing Flags aussi, le Tour de France Femmes finit par avoir son podium.

Apprendre le cyclisme sans s’en rendre compte

Il existe d’ailleurs un effet que Gildas n’avait peut-être pas totalement anticipé. Certains utilisateurs ne sont pas passionnés de cyclisme. Certains n’y connaissaient même presque rien. Et ils jouent. Puis ils regardent. Puis ils commencent à comprendre qu’une étape de montagne ne favorise pas les mêmes nations qu’un sprint, qu’une échappée modifie la valeur d’un choix, que la profondeur d’un pays peut parfois compter davantage que sa superstar et que le cyclisme est infiniment plus subtil que de désigner le meilleur coureur avant le départ.

« Nous avons des témoignages de personnes qui expliquent que c’est la première fois qu’elles s’intéressent au cyclisme et qu’au bout de quelques étapes elles en comprennent beaucoup mieux les différents aspects. Elles apprennent sans s’en rendre compte. »

C’est peut-être là que Chasing Flags devient plus intéressant qu’un simple jeu de pronostics. Il donne une raison supplémentaire de regarder la course et, en la regardant, apprend à mieux la lire. Gildas cite le Tour de France Femmes. Certains nouveaux joueurs imaginaient un peloton essentiellement dominé par les Françaises et les Néerlandaises. À l’arrivée, neuf nationalités différentes étaient représentées dans les dix premières du classement général. Le jeu oblige à voir ce genre de choses, parce que soudain un maillot n’est plus seulement un maillot. Il devient aussi un drapeau, donc une possibilité.

Il existe une autre petite victoire à laquelle Gildas tient beaucoup. Pendant les années Drapeaux Parieurs, le groupe n’était jamais vraiment parvenu à attirer des joueuses. Avec Chasing Flags, les choses changent. Des femmes jouent et, manifestement, certaines ont rapidement compris le mode d’emploi. Katia, France et Christel apparaissent régulièrement dans les résultats et classements quotidiens. Le détail pourrait sembler secondaire. Il raconte pourtant exactement ce que le passage d’un groupe privé à une plateforme peut produire : ouvrir une idée à ceux qui n’auraient jamais rejoint le cercle originel.

Des flyers, des vélocistes et une première leçon de commerce

Pour recruter davantage, Gildas a aussi tenté quelque chose de beaucoup moins digital. Il a pris ses flyers et il est allé voir des vélocistes. L’idée était plutôt bonne : proposer aux magasins de créer leur propre ligue, réunir leurs clients autour d’une animation pendant le Tour et éventuellement offrir quelques récompenses. Les commerçants rencontrés se montrent curieux, intéressés, accueillants. Et pourtant, cela ne prend pas. Pas vraiment.

Gildas aurait pu en conclure que l’idée était mauvaise. Il en conclut surtout que la méthode doit être meilleure. Pour 2027, Chasing Flags travaille donc sur un véritable kit destiné aux shops : grande affiche permettant d’inscrire le vainqueur de chaque étape, flyers, stickers et différents supports d’animation. Le magasin organise gratuitement sa ligue, peut offrir quelques goodies à ses clients et crée un rendez-vous autour de la course. Chasing Flags, de son côté, touche de nouveaux joueurs. Une sorte de deal gagnant-gagnant, mais surtout une manière de reconnecter un jeu numérique à quelque chose de très physique : un magasin, un comptoir, des gens qui parlent vélo.

« C’est aussi une approche qui me plaît : mêler le digital et le frontal. »

Cette histoire de magasins réveille chez Gildas un souvenir particulier. En 2011-2012, il participe à l’arrivée sur le marché d’une jeune marque de chaussures de running outdoor. Cinq agents, deux modèles à présenter : la Mafate et la Bondi. La marque s’appelle HOKA. On connaît la suite.

Il ne prétend évidemment pas que Chasing Flags deviendra le HOKA du fantasy cycling. La comparaison serait aussi facile qu’absurde. Mais il se souvient de ce que cela faisait de présenter quelque chose que presque personne ne connaissait encore, et cette sensation lui revient aujourd’hui lorsqu’il parle de son application. Il a déjà vu une petite chose devenir grande. Cela ne signifie pas que toutes les petites choses le deviennent. Simplement qu’avant d’être connue, chaque réussite a nécessairement connu une époque où elle ne l’était pas.

Gildas dit être « à la fois seul, mais surtout bien accompagné ». À ses côtés, sa femme et son fils Sasha : Chasing Flags est devenu une application, mais l’aventure reste encore sacrément familiale.

Le jeu continue de s’inventer

Pendant que Gildas cherche son public, Chasing Flags continue d’évoluer. L’une des nouveautés récentes s’appelle Flash Start. L’idée répond à une situation toute simple : vous découvrez le jeu alors qu’une course a déjà commencé, vos amis jouent depuis plusieurs étapes et vous aimeriez créer une ligue avec eux. Problème : ils possèdent déjà des points. Flash Start permet de créer une nouvelle ligue dans laquelle tout le monde repart de zéro, indépendamment du classement général de chacun.

Et les idées continuent d’arriver. Sasha, le fils de Gildas, impliqué depuis le début et chargé notamment d’Instagram, a organisé un brainstorming avec ses copains de terminale. Parmi les propositions figure un joker permettant de ne sélectionner aucun drapeau sur une étape et de récupérer automatiquement dix points. L’idée sera peut-être retenue, modifiée ou abandonnée. Ce qui compte est ailleurs : douze ans après, Chasing Flags continue exactement comme les Drapeaux Parieurs avaient commencé, en discutant des règles avec ceux qui jouent.

Gildas résume d’ailleurs assez joliment la structure humaine du projet lorsqu’on lui demande qui se cache réellement derrière Chasing Flags : « Je suis à la fois seul, mais surtout bien accompagné. » Son fils participe, sa femme l’accompagne notamment sur l’image, le logo et la communication, et Gildas considère toujours les participants historiques des Drapeaux Parieurs comme faisant partie du projet. Le ciment de Chasing Flags n’est donc pas seulement constitué de lignes de code. Il est fait de douze années de discussions, de désaccords, d’idées parfois brillantes et probablement de quelques autres beaucoup moins bonnes.

13 courses et 141 jours pour sortir du Tour

La prochaine étape consiste maintenant à sortir Chasing Flags de son immense dépendance au Tour de France. Pour la prochaine saison, le projet envisage 13 courses et 141 jours de compétition, de février à septembre, avec notamment les trois grands Tours féminins. Le Tour de Pologne, utilisé comme laboratoire sur sept étapes, a donné des résultats suffisamment convaincants pour confirmer que le concept peut vivre ailleurs que pendant trois semaines en juillet.

Toutes les courses ne conviennent pourtant pas. Chasing Flags a besoin de durée, de stratégies qui évoluent, de profils différents et de nations dont la valeur peut changer d’un jour à l’autre. Les épreuves trop courtes ne procurent pas forcément cette profondeur. Le jeu trouve au contraire sa richesse dans ce que le cyclisme par étapes possède de presque unique : les mêmes hommes s’affrontent jour après jour, mais les qualités nécessaires pour gagner peuvent être radicalement différentes vingt-quatre heures plus tard.

Gildas a même réfléchi au cyclo-cross pour prolonger la saison. Il adore la discipline et en manque peu de courses, mais le plateau international plus restreint et la récurrence des mêmes favoris limitent l’intérêt stratégique. Même réflexion autour du biathlon ou des sports mécaniques. Et c’est finalement en essayant mentalement de transporter Chasing Flags ailleurs que l’on comprend à quel point le cyclisme sur route par étapes constitue un matériau idéal : des dizaines de nations, des sprinteurs, des grimpeurs, des rouleurs, des baroudeurs, des leaders, des équipiers, des parcours différents et un rapport de force qui peut être complètement bouleversé du jour au lendemain.

« C’est un peu comme si, en athlétisme, tous les athlètes devaient faire toutes les épreuves à raison d’une ou deux par jour. »

L’image résume assez bien la singularité du cyclisme par étapes : les mêmes acteurs, mais un terrain, des qualités requises et des rapports de force qui peuvent changer chaque jour. Et c’est précisément ce qui fait la richesse de Chasing Flags… autant que la difficulté à imaginer le même jeu ailleurs.

Aujourd’hui, un classement. Demain, peut-être une véritable hiérarchie avec World Tour, ProTour, promotions et relégations. Chez Chasing Flags, même les joueurs pourraient bientôt connaître la joie de la montée… et le charme beaucoup plus relatif de la descente.

Et si les joueurs avaient eux aussi leur World Tour ?

Parmi toutes les évolutions envisagées, une idée pourrait changer encore davantage la fidélisation : créer deux super-ligues, une World Tour et une ProTour, composées chacune de trente joueurs. La première réunirait les trente meilleurs scores cumulés de la saison précédente, la seconde les trente suivants. Après chaque course, cinq joueurs descendraient et cinq monteraient. Comme dans un championnat.

L’idée paraît presque accessoire lorsqu’on l’entend pour la première fois. Elle pourrait pourtant être l’une des plus puissantes, parce qu’elle donne une mémoire au jeu. Tout à coup, Chasing Flags ne serait plus uniquement une succession de pronostics indépendants. Il fabriquerait sa propre hiérarchie, ses promotions, ses relégations, ses rivalités et peut-être, avec le temps, ses histoires. Le joueur ne reviendrait plus seulement parce qu’une nouvelle course commence, mais parce que la précédente aurait encore une conséquence sur la suivante.

Et c’est probablement là que se situe l’un des grands défis de Chasing Flags. Le Tour de France est une formidable porte d’entrée, mais trois semaines de juillet ne suffiront jamais à construire une communauté durable. Le vrai enjeu consiste à transformer le joueur du Tour en joueur de cyclisme, puis le joueur occasionnel en habitué. À faire en sorte que le drapeau choisi aujourd’hui donne envie de revenir choisir celui de demain.

Et maintenant, une ligue 3bikes

C’est également l’objectif des nouvelles ligues partenaires et événementielles. Les ligues privées classiques sont limitées à trente joueurs et pensées pour les familles, les amis, les collègues ou les membres d’un club. Les ligues événementielles fonctionnent différemment : elles sont créées directement par Chasing Flags pour un média, une marque, un magasin ou une communauté. Un code est ensuite transmis au partenaire, qui décide comment le diffuser et comment faire vivre sa compétition.

Une première tentative a eu lieu avec Actu Cyclisme Féminin pendant le Tour de France Femmes. La proposition a été très bien accueillie et relayée sur les réseaux, mais le nombre de participants n’a pas suivi autant qu’espéré. Gildas parle d’un résultat mitigé mais prometteur. La plateforme était nouvelle, nous étions début août et l’expérience lui a surtout confirmé une chose qu’il venait déjà de découvrir : il faudra insister plutôt qu’attendre que les utilisateurs arrivent seuls.

Cette fois, il a pensé à 3bikes. D’abord parce que nous avions été le premier média spécialisé à raconter Chasing Flags, mais aussi parce que nos lecteurs connaissent plutôt bien le vélo. Et c’est précisément ce qui l’intéresse : au-delà du nombre de nouveaux participants, recueillir le regard de joueurs qui comprennent déjà les mécanismes du cyclisme et observer comment ils s’approprient cette autre façon de lire une course.

Alors nous allons jouer. Pas pour rendre service à Gildas, ni parce que nous aurions soudain développé une passion inexplicable pour les drapeaux. Mais parce que, deux ans après avoir raconté la naissance de cette drôle d’idée, nous avons envie de voir ce qu’elle devient une fois placée entre vos mains. Et connaissant légèrement le degré de mauvaise foi qui peut accompagner un pronostic cycliste, nous ne sommes pas certains que Gildas mesure complètement ce qu’il vient de provoquer.

Cette fois, plus question de regarder les autres jouer : la ligue 3bikes est créée. Un code, zéro joueur pour l’instant… et probablement bientôt beaucoup trop de spécialistes convaincus d’avoir mieux lu la course que les autres.

Le plus dur commence peut-être maintenant

Au fond, Chasing Flags se trouve aujourd’hui dans une position étrange. Le jeu existe. Les premiers joueurs sont là. Les retours sont bons. Les règles ont douze années d’expérience derrière elles. La technologie fonctionne. Les améliorations continuent. Et pourtant, presque tout reste encore à faire.

Passer de 347 inscrits à 5 000 ou 7 000 joueurs réguliers n’est pas une simple progression. C’est un changement d’échelle. Passer d’un projet entièrement autofinancé à une plateforme capable de couvrir ses propres coûts non plus. Gildas le sait désormais mieux que personne : fabriquer le produit était une course. Trouver son public en sera une autre.

Et c’est peut-être précisément pour cela que son histoire nous intéresse davantage aujourd’hui qu’elle ne nous aurait intéressés si tout avait immédiatement fonctionné. Il ne nous raconte pas une success-story soigneusement reconstruite après coup. Elle n’existe pas encore. Il y a les intuitions justes et les erreurs, les 25 heures par semaine, les 45 000 €, les vélocistes qui trouvent l’idée formidable mais ne créent finalement pas leur ligue, le commentateur enthousiaste qui ne rappelle pas, le scraper qu’il faut encore surveiller à chaque arrivée et cette conviction un peu irrationnelle mais indispensable que le jeu finira par trouver ceux auxquels il est destiné.

Parce qu’au fond, entreprendre ressemble peut-être beaucoup au cyclisme que Chasing Flags essaie justement de nous apprendre à regarder. On peut avoir la meilleure stratégie, connaître le parcours, avoir préparé son matériel, étudié ses adversaires et identifié les favoris. Cela ne dispense jamais de pédaler.

Le chemin parcouru est déjà considérable. Celui qui reste à parcourir l’est davantage encore. Chasing Flags

Retomber sur ses roues

Nous avons demandé à Gildas de se projeter. Dans trois ans, si nous revenons une troisième fois raconter Chasing Flags, qu’aimerait-il pouvoir nous annoncer qu’il ne peut pas annoncer aujourd’hui ? Il aurait pu répondre 100 000 joueurs. Une levée de fonds. Une application internationale. Un grand partenaire. Un chiffre d’affaires à six chiffres. Bref, tous ces indicateurs avec lesquels on aime mesurer la réussite lorsqu’on oublie parfois de demander à celui qui porte le projet ce que réussir signifie réellement pour lui.

Sa réponse est ailleurs. « Que le jeu ait trouvé son public, que je sois retombé sur mes roues financièrement, que les gens en parlent. Que je puisse inviter les participants des Drapeaux Parieurs à un week-end au soleil pour les remercier. »

Et finalement, tout est peut-être là. On pourra ajouter des chats dans les ligues, améliorer les algorithmes, automatiser parfaitement les résultats, inventer des divisions, créer des ligues événementielles, accueillir 5 000, 7 000 ou peut-être un jour beaucoup plus de joueurs. On pourra activer la publicité, équilibrer les comptes et peut-être finir par faire de Chasing Flags une activité économiquement viable. Mais il restera toujours, quelque part derrière l’écran, vingt-cinq copains qui jouaient sur Messenger.

Ils ne le savaient simplement pas encore. Pendant qu’ils choisissaient leurs drapeaux, discutaient d’un joker, comptaient leurs points et refaisaient une règle parce que l’un d’eux avait trouvé une faille, ils étaient peut-être déjà en train de construire une application. Sans étude de marché. Sans investisseur. Sans même vraiment avoir décidé d’en faire un projet.

Et c’est probablement ce que nous préférons dans cette histoire. Chasing Flags n’est pas né parce que quelqu’un cherchait une idée de business. Il est devenu un projet parce qu’une bande de copains avait trouvé une bonne raison de continuer à jouer ensemble. La nuance paraît petite. Elle explique pourtant beaucoup de choses : la gratuité que Gildas veut préserver, les joueurs historiques qu’il considère toujours comme faisant partie du projet, son fils qui réfléchit aux prochains jokers, sa femme qui participe à l’image et ce drôle de rêve de réussite qui ne se termine ni par une levée de fonds ni par une voiture de sport, mais par un week-end au soleil offert aux copains du début.

Douze ans et 45 000 € plus tard, Chasing Flags cherche désormais quelques milliers d’autres copains.

Et cette fois, nous allons peut-être pouvoir lui en présenter quelques-uns.

EN BREF : COMMENT ON JOUE ?

  1. Inscrivez-vous gratuitement sur Chasing Flags.
  2. Rejoignez la ligue 3bikes avec le code 9CXJ58.
  3. Avant chaque étape, choisissez vos drapeaux.
  4. Marquez des points selon les résultats de la course.
  5. Et surtout… prouvez-nous que vous lisez mieux la course que les autres. 😏

=> À vous de jouer : chasingflags.fr

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Jean-François Tatard

- 45 ans - Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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