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Il y a des œuvres d’art que l’on accroche aux murs, d’autres que l’on expose dans des galeries. Et puis il y a celles qui prennent la pluie, traversent les paysages et finissent avec quelques milliers de kilomètres au compteur. À 32 ans, Mathilde AT, artiste peintre installée à La Rochelle, a donné des couleurs à un vélo en bois des Ateliers Gonnel avant de le laisser partir sur les routes avec Émeline Parizel. Mais derrière cette collaboration singulière se cache une histoire plus profonde : celle d’une femme passée du cinéma à la peinture, qui cherche moins à reproduire le monde qu’à nous apprendre à le regarder autrement. Rencontre avec une artiste pour qui la couleur n’est pas simplement une esthétique, mais une véritable philosophie de vie.
Par Jeff Tatard – Photos : © Les Ateliers Gonnel
Au départ, nous voulions simplement comprendre l’histoire d’un vélo. Mais derrière le bois et les couleurs, nous avons découvert celle d’une artiste. Derrière le matériau, une intention. Derrière les couleurs, une sensibilité. Derrière la création, une personne.
Après notre Bike Check #009 consacré à Émeline Parizel, nous avons voulu rencontrer Mathilde AT, celle qui avait transformé cet Embrun en œuvre d’art. Non pour raconter une deuxième fois le vélo, mais pour comprendre la femme qui lui avait donné une identité.
Du documentaire à la peinture, toujours cette envie de raconter des histoires
Aujourd’hui, Mathilde AT est artiste peintre. Elle a 32 ans, vit à La Rochelle et développe un univers où la couleur occupe une place essentielle. Pourtant, son parcours n’a pas commencé dans un atelier de peinture. Sa première passion, c’était le cinéma. Plus précisément, le documentaire d’auteur, celui qui ne cherche pas forcément le spectaculaire, mais qui prend le temps de s’intéresser aux gens, à leurs histoires et à ce qui les rend singuliers. Une manière de regarder le monde qui explique probablement beaucoup de choses sur son travail actuel.
« Je viens du milieu de l’audiovisuel, j’ai fait mes études dans une école de cinéma et j’étais passionnée par les documentaires d’auteurs. J’adorais les documentaires portraits, qui racontaient la vie d’une personne en la suivant dans son quotidien. » Cette confidence nous a particulièrement intéressés. Parce qu’avant même de chercher à peindre des visages, Mathilde voulait déjà raconter ce qui se cachait derrière eux. Elle aimait suivre les gens, observer leurs habitudes, comprendre leur quotidien. Autrement dit, elle s’intéressait moins à l’apparence d’une personne qu’à ce qui pouvait raconter son histoire. Et nous y avons immédiatement trouvé une certaine proximité avec notre manière d’aborder le vélo sur 3bikes. Derrière un cadre, un montage ou une marque, ce qui nous intéresse souvent le plus reste la personne qui lui donne un sens.
Mathilde travaille donc plusieurs années dans l’audiovisuel tout en conservant la peinture comme une activité parallèle. Au début, celle-ci cohabite avec son métier. Puis elle prend progressivement davantage de place. Jusqu’à devenir son principal moyen d’expression. Elle ne raconte pas ce changement comme une rupture spectaculaire ou une révélation soudaine, mais plutôt comme une évolution naturelle. « J’ai travaillé dans ce milieu pendant plusieurs années tout en faisant de la peinture à côté, puis cette partie a pris de plus en plus de place. C’est à travers cet art que je m’exprime maintenant. »
Finalement, elle n’a peut-être jamais vraiment cessé de raconter des histoires. Elle a simplement changé de langage. Hier, une caméra lui permettait d’observer des existences. Aujourd’hui, ce sont ses pinceaux, ses couleurs et ses compositions qui prennent le relais. Et cette continuité se retrouve dans ses premières recherches artistiques, très largement consacrées au portrait.
« D’abord, c’était vraiment le portrait qui m’intéressait, je cherchais à raconter une histoire à travers un visage. La couleur a toujours fait partie de ma recherche artistique. Je crois que la vie mérite d’être vue en couleurs. » Cette dernière phrase pourrait n’être qu’une jolie formule. Elle résume pourtant l’essentiel de sa philosophie. Voir la vie en couleurs, ce n’est pas prétendre que tout est beau, mais refuser de regarder le monde d’une seule manière. C’est accepter les contrastes, les nuances et préserver cette capacité à s’émerveiller de ce que l’on croyait déjà connaître.
Longtemps inspiré par les visages, les femmes, la mer et les rencontres, son univers évolue aujourd’hui vers l’abstraction. « Maintenant, je me dirige de plus en plus vers l’abstrait, toujours coloré évidemment ! » Le mouvement entre désormais davantage dans ses recherches, même si la couleur reste son principal terrain d’expression.
Là où le portrait raconte une histoire, l’abstraction laisse chacun inventer la sienne. L’œuvre ne change pas nécessairement, mais notre manière de la regarder, elle, peut évoluer. Et peut-être Mathilde n’a-t-elle jamais vraiment abandonné le documentaire : elle a simplement trouvé une autre façon de raconter ce que les mots ne disent pas toujours.
La couleur comme philosophie, mais aussi comme métier
On imagine volontiers le quotidien d’une artiste rythmé par les pinceaux, les toiles et les idées qui prennent forme au gré de l’inspiration. La réalité est moins romantique. « On pourrait croire que le quotidien d’un artiste, c’est la peinture à longueur de journée, mais pas du tout ! »
Comptabilité, communication, dossiers de financement, commandes, échanges avec les entreprises… Mathilde énumère toutes ces tâches qui occupent ses journées sans jamais apparaître dans ses œuvres. « Et quand même un peu de peinture et de recherche ! L’équilibre se trouve au fur et à mesure, ce n’est pas simple. »
Cette réalité parlera à tous ceux qui tentent de faire vivre une passion au milieu des contraintes du quotidien. Avec une nuance de taille : pour Mathilde, cette passion est aussi devenue son métier. Elle doit donc créer, mais également gérer, communiquer, convaincre et vendre. Un équilibre délicat, car le risque est toujours le même : consacrer tant d’énergie à faire exister son activité qu’il n’en reste plus assez pour ce qui lui donne son sens.
Après avoir longtemps développé son activité sous le nom d’Atelier Salé, Mathilde souhaite désormais ne conserver que sa signature artistique : Mathilde AT. Une manière d’affirmer plus directement son identité, alors que ses projets se multiplient.
Elle prépare notamment une nouvelle collection pour l’Art Month du Cercle de l’Art, une initiative qui valorise les femmes artistes et facilite l’acquisition de leurs œuvres grâce à un paiement échelonné. Elle souhaite également développer ses fresques, après deux réalisations dans une résidence sociale et une maison de retraite.
« C’est un bon moyen d’apporter l’art dans des milieux qui n’ont pas l’habitude d’en accueillir. » Car c’est bien l’une des constantes de sa démarche : faire sortir l’art de ses lieux habituels pour l’amener au plus près de la vie. Sur un mur, dans un lieu de passage ou, pourquoi pas, sur un objet capable de parcourir des milliers de kilomètres.
Les Ateliers Gonnel : quand deux savoir-faire décident de se rencontrer
L’idée de peindre un vélo n’est pas née de cette collaboration. Elle existait déjà dans l’esprit de Mathilde. Son conjoint travaille dans le milieu du cyclisme et, depuis longtemps, elle imaginait ce qu’elle pourrait créer sur un cadre. « Mon conjoint travaille dans le milieu du vélo donc peindre sur un cadre est une idée que j’avais depuis longtemps. Les Ateliers Gonnel avaient déjà vu mon travail artistique à La Rochelle et quand ils m’ont contactée, j’étais ravie de pouvoir mettre en couleurs une idée que j’avais dans la tête depuis longtemps ! » La rencontre était presque évidente. Installés à La Rochelle, les Ateliers Gonnel conçoivent des cadres associant le bois et des fibres techniques, à la croisée de l’artisanat et de l’ingénierie. Chaque pièce possède ses propres nuances et son identité, bien avant toute intervention artistique.
Mathilde devait donc trouver comment apporter son univers à une matière qui avait déjà quelque chose à raconter. Peindre sans effacer. Ajouter sans masquer. Faire dialoguer deux savoir-faire plutôt que les superposer. « Le bois est une matière vivante et noble. Mon but était donc de marier mon art avec le cadre, sans le cacher entièrement. Je crois qu’il était important de voir le mélange entre les deux et de laisser le bois s’exprimer autour de mes couleurs. » Le résultat repose précisément sur cet équilibre. Le bois conserve son identité, tandis que les couleurs lui offrent une nouvelle lecture. Le travail de l’artiste ne remplace pas celui de l’artisan. Il le prolonge.
À regarder le vélo terminé, on pourrait imaginer une réalisation spontanée, entièrement guidée par l’inspiration. Pourtant, la liberté apparente de cette composition repose sur une véritable préparation.
« J’ai réfléchi à une palette de couleurs en amont, qui serait vivante et lumineuse tout en se mariant bien avec le bois. J’ai ensuite fait un croquis pour le positionnement des couleurs et des formes. »
Dans son atelier, son conjoint lui installe un pied permettant de tourner autour du cadre. Mathilde peut ainsi travailler les différentes surfaces et accompagner les lignes de cet objet inhabituel. Car contrairement à une toile, un vélo ne se regarde pas seulement de face. Il faut composer avec ses courbes, ses volumes et sa géométrie.
Une expérience qui, malgré son originalité, ne lui a pas posé de difficulté particulière. Et surtout, une création qui n’allait pas rester longtemps immobile.
Une œuvre d’art qui refuse de rester immobile
Une fois le vélo terminé, son histoire aurait parfaitement pu s’arrêter là. Quelques belles photographies, une présentation dans un espace d’exposition, éventuellement un événement pour célébrer la rencontre entre l’artisanat et la création contemporaine. Le résultat aurait certainement suscité de l’intérêt. Mais les Ateliers Gonnel avaient imaginé autre chose : faire rouler cette œuvre d’art.
Le vélo allait être confié à Émeline Parizel, cycliste passionnée de longues distances, de voyages et d’aventures. Une femme dont la pratique repose davantage sur l’exploration, l’autonomie et la liberté que sur la seule recherche de performance. Un choix assez cohérent avec la philosophie de cette collaboration, puisque l’objet n’avait jamais été pensé pour rester immobile.
Car un vélo, contrairement à un tableau, ne passe pas nécessairement son existence à l’abri. Il roule sous la pluie, prend la poussière, subit les projections, les vibrations et parfois les petits incidents qui accompagnent inévitablement la pratique cycliste. Il vieillit au rythme de son utilisation. Et lorsqu’il se retrouve entre les mains d’une adepte de l’ultra-distance, les occasions de lui faire vivre quelques aventures ne manquent pas.
Pour Mathilde, cette perspective n’a rien d’inquiétant. Au contraire. « J’ai trouvé ça super. Les œuvres d’art sont souvent des petits trésors qu’on protège et qui ne bougent que très rarement. Je trouve que c’est important de faire sortir l’art des galeries ou des intérieurs. Je suis heureuse d’avoir une œuvre d’art qui circule et que tout le monde peut croiser. » 
Dans le monde du vélo aussi, nous connaissons cette tentation de protéger ce que l’on trouve beau, parfois au point d’hésiter à l’utiliser. Avec ce Gonnel, c’est exactement l’inverse : la peinture n’interdit pas la route, elle lui donne une histoire supplémentaire.
L’œuvre peut désormais apparaître au détour d’une rue, sur une piste cyclable ou au départ d’un événement sportif. Certains la remarqueront, d’autres passeront sans la regarder. Et Émeline deviendra, presque sans le chercher, une ambassadrice itinérante du travail de Mathilde. Une exposition qui change constamment de décor, sans billet d’entrée ni horaires d’ouverture. Avec simplement deux roues pour transporter les couleurs.
Mais cette liberté soulève une question plus personnelle : comment accepte-t-on de laisser partir quelque chose dans lequel on a mis une part de soi-même ? Mathilde répond avec une forme de détachement : « Je considère que chaque œuvre qui quitte mon atelier ne m’appartient plus et crée une nouvelle histoire avec ses nouveaux propriétaires. Avec ce vélo, ça a encore plus de sens. »
Pour Mathilde, une œuvre ne s’achève pas nécessairement avec le dernier coup de pinceau. Elle continue à vivre à travers ceux qui la découvrent, et désormais à travers les kilomètres d’Émeline. L’artiste en a imaginé les couleurs. La cycliste lui apportera ses itinéraires, ses rencontres et ses souvenirs.
L’une crée pour exprimer quelque chose. L’autre roule pour découvrir ce qui se trouve plus loin. Deux démarches différentes, mais une même idée de la liberté. Nous avons alors demandé à Mathilde comment elle réagirait si elle retrouvait ce vélo dans dix ans, marqué par des milliers de kilomètres. Le trouverait-elle abîmé ou enrichi par son histoire ? « C’est sûr que chaque trace raconte une histoire… » Jusque-là, la réponse s’annonçait très philosophique. Mais Mathilde préfère rester elle-même. « Mais je suis un peu maniaque avec mes œuvres donc j’aurais sûrement envie de le retoucher quand même !! » Difficile de ne pas sourire. On peut aimer qu’une œuvre vive sa propre histoire sans être complètement indifférent à ses cicatrices. Et si le Gonnel revenait un jour à La Rochelle, on imagine assez facilement Mathilde hésiter entre conserver les marques du voyage et ressortir ses pinceaux. La vie mérite d’être vue en couleurs, certes. Mais si les couleurs peuvent rester intactes, c’est encore mieux.
Regarder le monde avec des yeux neufs
Cette collaboration avec les Ateliers Gonnel n’est donc pas une parenthèse dans le parcours de Mathilde. Elle prolonge son envie de faire exister l’art ailleurs que dans les galeries, au plus près de la vie quotidienne. Elle l’a déjà fait avec ses fresques. Elle le fait cette fois sur un vélo destiné à traverser les paysages. « J’adore créer sur des objets, ça a toujours été le cas et ce travail me conforte dans cette idée ! » Dans un cas, l’art rejoint les gens là où ils vivent. Dans l’autre, il prend la route pour aller à leur rencontre. Cette liberté se retrouve dans son évolution artistique. Mathilde explore aujourd’hui l’abstraction, le mouvement et les possibilités offertes par la couleur, sans chercher à reproduire indéfiniment ce qui a fait son identité. Lorsque nous lui demandons ce qu’elle aimerait transmettre, sa réponse dépasse largement la peinture.
« À travers mon art, je veux dire au monde qu’il faut vivre en couleurs, regarder le monde qui nous entoure avec des yeux neufs, ne jamais se lasser de la beauté du monde, toujours rêver et ne jamais avoir peur d’être différent. » Il y a là une invitation à conserver sa curiosité, à accepter les différences et à ne jamais considérer le monde comme définitivement connu.
Dans le sport aussi, nous mesurons volontiers nos expériences en kilomètres, en watts, en vitesse ou en classement. Ces chiffres racontent une performance, mais rarement tout ce que nous avons vécu. Ils ne disent rien de la beauté d’un paysage, d’une rencontre inattendue ou du simple bonheur d’être dehors. Et ce sont parfois ces souvenirs qui restent le plus longtemps.
La démarche de Mathilde rejoint cette dimension du cyclisme. Elle ne cherche pas nécessairement à ce que chacun comprenne immédiatement ce qu’il regarde. Elle espère avant tout provoquer une émotion.
Nous lui avons alors posé une question, volontairement plus philosophique : une œuvre est-elle faite pour traverser le temps ou pour accompagner la vie de ceux qui la rencontrent ? « Une œuvre d’art est faite pour vous faire ressentir ce que vous avez besoin de ressentir à un instant T. Vous pouvez regarder une même œuvre chaque jour et y voir quelque chose de différent à chaque fois. » Cette réponse nous a particulièrement touchés. Car une œuvre peut rester identique tandis que notre manière de la percevoir évolue. Le tableau n’a pas changé. Nous, si.
Avec le vélo Gonnel, l’histoire va même plus loin. L’œuvre elle-même évoluera au rythme des aventures d’Émeline, des paysages traversés et des rencontres. Sa création ne s’est donc pas achevée lorsque Mathilde a posé son dernier coup de pinceau. Elle continue désormais sur la route. « J’espère que mes œuvres traverseront le temps mais j’espère surtout qu’elles apporteront un peu de bonheur à chaque personne qui les regarde. » Il existe probablement des ambitions artistiques plus spectaculaires. Mais pas nécessairement plus importantes. Faire naître une émotion chez quelqu’un, même fugace, c’est déjà laisser une trace.
Une œuvre, trois histoires et la liberté pour horizon
En refermant cet échange avec Mathilde AT, nous avons presque oublié que notre curiosité était née d’un vélo. Nous pensions découvrir les coulisses d’une collaboration entre une artiste et un fabricant de cadres en bois. Nous avons finalement rencontré une femme qui a remplacé sa caméra par des pinceaux sans jamais renoncer à raconter des histoires. Une créatrice qui laisse ses œuvres prendre leur liberté, même si elle aimerait parfois en effacer les premières rayures.
Son Gonnel illustre parfaitement cette philosophie : les artisans en ont imaginé la structure, Mathilde lui a donné des couleurs et Émeline en écrit désormais les aventures. Trois histoires réunies autour d’un même vélo, dont personne ne connaît encore la destination finale.
Au moment de terminer notre entretien, nous avions proposé à Mathilde d’ajouter une question que nous aurions oublié de lui poser. Elle a préféré nous répondre avec humour : « Est-ce que j’étais en roue libre quand j’ai créé ce vélo ? » À en croire la préparation de son travail, la réponse est clairement non. Mais à regarder le résultat, on se dit que la liberté, elle, était bien au rendez-vous. Et c’est peut-être cela, la plus belle réussite de Mathilde AT : nous rappeler qu’il n’est pas nécessaire de changer le monde pour commencer à le voir autrement. Parfois, il suffit simplement d’y remettre un peu de couleur.
=> Pour découvrir le savoir-faire des Ateliers Gonnel
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