Mathieu Legal : l’autre manière de réussir grâce au cyclisme

Il y a des histoires de cyclisme qui se racontent avec un palmarès. Celle de Mathieu Legal aurait pu en être une. À 18 ans, il faisait partie des très bons jeunes Franciliens, figurait parmi les meilleurs juniors français en cyclo-cross, courait avec certains de ceux qui deviendraient professionnels et se voyait, sans détour, faire un jour le Tour de France. Puis il a arrêté. Presque d’un coup. Et cette question aurait pu l’accompagner toute sa vie : jusqu’où serait-il allé s’il avait continué ? Trente ans plus tard, elle paraît pourtant presque secondaire. Parce que Mathieu est revenu au vélo autrement. Depuis bientôt dix ans, à l’US Maule, il accompagne, conseille, transporte, rassure, engueule parfois et pleure lorsque « ses gamins » gagnent. Aucun n’est son fils. Pourtant, il leur donne une partie considérable de son temps et, surtout, quelque chose qui dépasse largement le vélo. Alors une autre question finit par remplacer la première : et si Mathieu Legal avait finalement réussi dans le cyclisme ? Simplement pas de la manière qu’il l’avait imaginé à 18 ans.

Par Jeff Tatard – © Photos : US MAULE CYCLISME 78 & Mathieu Legal

Quand le Tour de France semblait possible

Pour comprendre Mathieu Legal, il faut commencer par oublier l’homme que l’on voit aujourd’hui au bord des courses. Oublier quelques instants l’US Maule, le véhicule du club, les gamins, les déplacements et les week-ends consacrés aux autres. Il faut revenir près de trente ans en arrière, à une époque où Mathieu ne transportait les rêves de personne. Le gamin que l’on accompagnait, c’était lui.

Le portrait de Mathieu Legal
Avant de transporter les rêves des autres, Mathieu Legal avait les siens. Ici sous les couleurs du CSM Persan, en première catégorie, à l’époque où le vélo pouvait encore devenir son métier.

Il appartient alors à une génération francilienne particulièrement dense. Médéric Clain, Loïc Lamouller, Lénaïc Olivier, Vincent Alonso, Erwan Lollierou, Jean Christophe Lorgeou… Des garçons dont certains connaîtront le monde professionnel, tandis que d’autres feront partie des meilleurs amateurs français. Mathieu ne les regardait pas depuis l’autre côté des barrières. Il courait avec eux. « J’étais plutôt bien. J’étais aussi bien qu’eux, surtout en cadet. » La phrase est prononcée sans arrogance et sans cette tentation, fréquente trente ans plus tard, de reconstruire la carrière que l’on n’a pas eue. Elle situe simplement le niveau.

Le cyclo-cross devient même sa spécialité. Mathieu rejoint le CSM Persan, l’une des formations reconnues de l’époque, et progresse jusqu’à se classer neuvième Français chez les juniors. Il côtoie alors des garçons comme Miguel Martinez. À cet âge-là, Martinez n’est pas encore le champion olympique que tout le monde connaîtra quelques années plus tard. C’est d’abord un garçon de sa génération, un adversaire que Mathieu retrouve sur les circuits. Alors lorsque je lui demande jusqu’où il pensait pouvoir aller, sa réponse ne cherche pas à paraître raisonnable avec trente années de recul. « Moi, j’espérais percer quand même. À l’époque, quand je me suis arrêté en première année d’espoir, je me voyais faire le Tour de France. » Le Tour de France. Pas quelques belles années chez les amateurs. Pas simplement une première catégorie. À 18 ans, Mathieu imaginait le sommet. Et c’est important pour comprendre la suite, parce que toute son histoire repose peut-être sur cette première définition de la réussite : lorsqu’on est un gamin très fort sur un vélo, réussir signifie naturellement aller plus vite, plus haut et plus loin que les autres.

Le portrait de Mathieu Legal
Ils ont commencé ensemble. Mathieu Legal et Médéric Clain, bien avant que leurs trajectoires ne prennent des directions différentes. À cet âge-là, personne ne sait encore jusqu’où le vélo peut l’emmener.

Le dossard 5

Il existe des souvenirs qui résument à eux seuls la fragilité d’une trajectoire sportive. Mathieu en possède un dont il sourit aujourd’hui, mais qui devait être nettement moins amusant sur le moment. À l’époque, les différentes manches nationales de cyclo-cross établissent une hiérarchie chez les juniors et déterminent notamment les numéros attribués au Championnat de France. Mathieu arrive aux France avec le dossard 5.

Le chiffre suffit presque à raconter le niveau. Il ne s’agit pas simplement d’un adolescent qui rêve plus grand que ses jambes. Mathieu est là, parmi ceux qui comptent. Seulement, le jour de la course, une mauvaise information sur l’horaire du départ vient tout bouleverser. Il est encore en reconnaissance, tout en bas du circuit, lorsqu’il entend que l’on commence à appeler les dossards.

Il comprend immédiatement ce qui se passe et remonte à bloc. « Je suis arrivé sur la ligne, j’étais à 200 pulsations. » Avant même que la course commence, il vient probablement de produire l’un des efforts les plus violents de sa journée. Son dossard devait lui permettre de partir devant ; ses jambes, elles, viennent déjà de payer une partie de la facture. « J’ai un peu foiré ce truc-là. C’est un regret quand même, mais bon, c’est une erreur de ma part. » Ce qui frappe lorsqu’il raconte cet épisode, c’est l’absence d’excuse. Mathieu ne cherche pas celui qui lui aurait donné la mauvaise information. Il ne transforme pas ce Championnat de France en victoire que l’histoire lui aurait volée. Il dit simplement qu’il a raté quelque chose et qu’il en porte sa part de responsabilité.

Près de trente ans plus tard, celui qui prépare désormais les déplacements de jeunes coureurs plusieurs semaines à l’avance sait probablement mieux que beaucoup qu’une carrière sportive peut parfois basculer sur des choses incroyablement ordinaires : une heure mal comprise, une mauvaise préparation, une décision prise trop vite. Ou quelque chose que l’on découvre et que l’on ne veut plus accepter.

Le jour où il a dit stop

Mathieu est à peine majeur lorsque son histoire prend un virage autrement plus important. Première année espoir. Un Championnat de France de cyclo-cross. Le genre de rendez-vous qui devrait normalement constituer une étape supplémentaire dans une carrière qui commence à prendre forme. Mais quelque chose se casse. Mathieu reste volontairement prudent lorsqu’il raconte ce qu’il a ressenti ce jour-là. Il ne donne aucun nom, ne généralise rien et ne prétend surtout pas que tous ceux qui ont réussi ont emprunté les chemins qui l’ont dérangé. Il raconte simplement son expérience, son regard de garçon de 18 ans et le décalage soudain entre l’idée qu’il se faisait du vélo et certaines réalités qu’il pense alors découvrir. « J’ai vu des trucs sur le vélo avec lesquels je n’étais pas très d’accord. C’est ça qui m’a fait arrêter. »

Sur le trajet du retour, il se tourne vers son père et lui annonce sa décision : « J’arrête le vélo. » Il a à peine 18 ans. Quelques mois auparavant, il se voyait encore faire le Tour de France. Il faisait partie des meilleurs juniors français en cyclo-cross et courait avec des garçons qui poursuivraient, eux, leur ascension. Et soudain, il arrête tout.

Avec le recul, Mathieu refuse pourtant de réécrire l’histoire. Il ne prétend pas qu’il serait forcément devenu professionnel. « Concrètement, on ne peut pas savoir si vraiment j’y serais arrivé. Bien sûr, quelque part on est envieux. On se dit : eux, ils sont arrivés, pourquoi pas toi ? » C’est probablement la réponse la plus juste. Ni aigreur, ni fausse indifférence. Il reste forcément cette question que connaissent tous ceux qui ont un jour quitté une route avant de savoir où elle menait : et si ? Et si j’avais continué ? Et si j’avais fait un autre choix ? Et si j’étais allé aussi loin qu’eux ? Personne ne pourra jamais répondre. Mais trente ans plus tard, ce n’est peut-être même plus la bonne question.

Mathieu Legal dans son maillot de l'US MAULE alors qu'il n'a que 3ans
Bien avant le CSM Persan, il y avait déjà Maule. Mathieu, son premier vélo et ce maillot de l’US Mauloise. Il ne pouvait évidemment pas savoir qu’il reviendrait un jour exactement là où tout avait commencé.

Ce que son père lui avait montré

Lorsque Mathieu range ses ambitions, il n’imagine évidemment pas qu’il passera un jour ses week-ends à accompagner des adolescents sur les courses. Une autre vie commence. Pourtant, le vélo ne disparaît jamais vraiment. Et lorsqu’il revient finalement par une autre porte, fin 2017, début 2018, le chemin choisi ressemble étrangement à celui qu’un autre homme lui avait montré depuis longtemps.

Son père. Pendant une trentaine d’années, le père de Mathieu a été bénévole dans le cyclisme. Ses propres fils d’abord, Mathieu et Jérôme, ce dernier atteignant lui aussi un très bon niveau. Mais pas seulement eux. « Mon père, il en a trimballé des gamins qui n’étaient pas les siens. » Des entraînements, des courses, des voitures chargées, des week-ends donnés aux enfants des autres. Mathieu a grandi en regardant cela sans forcément imaginer qu’il reproduirait un jour exactement les mêmes gestes.

Le portrait de Mathieu Legal
Le père de Mathieu, évidemment avec un vélo. Pendant trente ans, il a donné de son temps au cyclisme et transporté des gamins qui n’étaient pas les siens. Mathieu l’a regardé faire sans savoir qu’un jour, presque naturellement, il ferait exactement la même chose.

Son père est décédé il y a dix-huit ans. Mathieu ne présente pas son engagement comme un hommage conscient. Pourtant, lorsqu’on l’écoute, la filiation devient évidente. Certains parents transmettent moins par ce qu’ils disent que par ce que leurs enfants les ont regardés faire pendant vingt ans.

Lorsque Mathieu décide à son tour de s’investir, le choix de Maule est instinctif. « Maule, ça restera ma ville. » Il y a grandi. Il y a fait ses écoles. Sa mère y vivait. Une partie importante de son histoire se trouve là. Alors il revient. Et presque sans l’avoir décidé, le garçon que son père emmenait sur les courses devient celui qui conduit.

Plus éducateur qu’entraîneur

Mathieu précise rapidement quelque chose d’important : il ne se considère pas vraiment comme un entraîneur. Il ne cherche pas à se fabriquer une compétence scientifique qu’il n’a pas et reconnaît très franchement ses limites en matière de physiologie, d’analyse ou d’entraînement moderne. Les watts, les zones, les courbes de puissance ne constituent pas son langage naturel.

Certains jeunes lui demandent pourtant des programmes. Il leur propose alors des séances à partir de son expérience : quelques sorties dans la semaine, des sprints, des exercices qu’il connaît et qu’il pratiquait lui-même. Mais l’essentiel de ce qu’il veut transmettre ne tient pas dans un plan d’entraînement.

Le portrait de Mathieu Legal
Il ne se considère pas vraiment comme un entraîneur. Pourtant, avant le départ, c’est autour de lui que le groupe se rassemble. Quelques consignes, beaucoup d’expérience et cette place particulière qu’aucun diplôme ne suffit vraiment à définir.

Mathieu parle de comportement. De respect. De la manière dont on représente son club lorsque l’on porte un maillot. De ce que l’on fait et de ce que l’on ne fait pas. Il parle surtout de valeurs. « Mon idée et mon envie, c’est de transmettre de bonnes valeurs. »

Un jour, un parent vient le remercier. Pas pour une victoire. Pas pour une sélection. Pas parce que son fils roule désormais plus vite. Pour autre chose. « Il m’a dit : ce que tu fais pour les enfants, c’est bien. Mais moi j’ai mon fils et il est devenu un homme grâce à toi. Ce n’est pas devenu qu’un sportif, c’est devenu un homme. » La phrase est restée. Parce qu’elle raconte probablement mieux que n’importe quel résultat ce que Mathieu essaie de faire depuis bientôt dix ans. Faire progresser un coureur est une chose. Participer à la construction d’un adolescent en est une autre. Et cette place particulière, Mathieu la connaît bien. Il l’a lui-même occupée de l’autre côté.

Ce qu’on ne dit pas à ses parents

Lorsqu’il était jeune, certains éducateurs ont profondément compté dans sa construction. Mathieu parle notamment de Jean-Pierre Fraoli, avec lequel le lien existe toujours des décennies plus tard. Ils continuent de se voir, de manger ensemble, alors que les courses qui les avaient réunis appartiennent depuis longtemps au passé. « Il m’a appris le vélo. Mais il m’a appris beaucoup de choses aussi sur moi-même. » Puis Mathieu ajoute quelque chose de beaucoup plus important : « Je lui ai dit des choses que je ne disais pas à mes parents. »

Voilà peut-être la définition la plus juste du rôle qu’il occupe aujourd’hui auprès de ses propres jeunes. À quinze ou seize ans, l’éducateur n’est ni le père, ni le professeur, ni vraiment un ami. Pourtant, il peut devenir un peu de tout cela. Il voit l’adolescent lorsqu’il gagne, lorsqu’il perd, lorsqu’il doute, lorsqu’il est fatigué ou lorsqu’il explose de joie. Il passe des heures avec lui dans une voiture. Et parfois, les conversations débordent largement du vélo.

Aujourd’hui, les gamins de Mathieu lui parlent de l’école, de leurs problèmes personnels, parfois même de leurs histoires de cœur. « Ils me disent des choses qu’ils ne vont pas forcément dire à leurs parents. » Il ne remplace évidemment personne. Il devient simplement cet adulte extérieur auquel certaines choses sont parfois plus faciles à confier.

Cette fonction prend encore davantage de sens lorsque Mathieu parle des différences sociales entre les jeunes. Certains viennent de familles très favorisées, d’autres beaucoup moins. Des environnements qui ne se seraient peut-être jamais croisés ailleurs. Mais derrière le même maillot, la hiérarchie change. « Quelle que soit la classe sociale, quand tu es sur un vélo, on est les mêmes. » Le vélo ne gomme évidemment pas toutes les différences. Mais pendant quelques heures, il peut créer un endroit où elles comptent moins.

Ceux chez qui on voit quelque chose

Mathieu reste malgré tout un compétiteur. Et lorsqu’on lui demande s’il est capable de reconnaître très vite un gamin qui possède « quelque chose », les exemples arrivent immédiatement. Robin Segala, d’abord. Lorsqu’il débarque à Maule, Robin connaît surtout le VTT. La route reste largement à découvrir. Son physique, en revanche, ne passe pas vraiment inaperçu : environ 1,85 m pour 75 kilos. Mathieu résume : « C’est une machine. »

Le portrait de Mathieu Legal
Vigny, cette année. Robin Segala à droite, Nikodem Cornu à gauche, Mathieu au milieu. Deux jeunes, deux profils, deux trajectoires différentes. Et exactement la même attention portée à chacun.

Très vite, les résultats suivent. Des victoires, des places, une progression impressionnante alors que le garçon possède encore très peu d’expérience sur route. Mathieu l’emmène découvrir des épreuves d’un niveau supérieur et observe quelque chose qu’il n’a pas souvent vu depuis qu’il encadre. « Franchement, c’est le gamin qui m’a le plus impressionné en huit ans. »

Il y a aussi Matéo Brito Fernandes. Un jour, celui-ci vient voir Mathieu avec une intuition simple : « Mathieu, j’ai l’impression que je m’entraîne mal. » Mathieu lui prépare quelques séances, trois sorties par semaine, des sprints, des exercices. Mais commence par lui dire quelque chose qui résume assez bien sa manière d’accompagner : « Je ne te promets pas que tu seras champion de France. »

Matéo progresse. Gagne. Se retrouve sélectionné pour un Championnat de France. D’autres sont passés avant ou après eux : Arthur Levasseur, les frères Marchand et plusieurs garçons dont le niveau permettait d’imaginer une belle suite.

Certains continuent. Certains partent dans des structures supérieures. D’autres arrêtent. Parce qu’à 17 ou 18 ans, la vie commence exactement au même moment que la carrière sportive. Une rencontre, les études, une autre envie, et la trajectoire peut changer aussi vite qu’une course. Mathieu est bien placé pour le savoir.

D’abord leur laisser aimer le vélo

C’est probablement pour cela qu’il refuse de transformer immédiatement chaque gamin doué en futur professionnel. Le cyclisme moderne pousse pourtant de plus en plus tôt vers la performance. Les structures observent les juniors, parfois même les catégories inférieures. Les jeunes connaissent les watts, la nutrition, la récupération et des concepts dont beaucoup de coureurs adultes ignoraient encore l’existence il y a vingt ans.

Le portrait de Mathieu Legal
La Côte d’Azur, des vélos, des copains et quelques jours loin de la maison. Pour Mathieu, former un jeune coureur commence aussi par là : lui fabriquer des souvenirs avant de lui demander de fabriquer des résultats.

Mathieu regarde tout cela avec intérêt mais aussi avec la distance du gars qui vient d’une autre époque. Une époque où la préparation nutritionnelle pouvait parfois prendre une forme légèrement différente. « Moi, avant une course, je pouvais aller me taper un double cheese. Mon père était furax ! »

Aujourd’hui, certains U17 pourraient probablement lui expliquer précisément combien de grammes de glucides il aurait dû consommer à la place. Mais Mathieu reste convaincu d’une chose : avant d’apprendre à optimiser une passion, il faut commencer par avoir le temps de l’aimer.

Alors, même avec les plus prometteurs, son discours reste simple : « Le principal, c’est qu’ils prennent du plaisir. » À Robin, il répète : « T’as le temps. Profite. Je vais t’emmener sur de belles courses, on va faire des déplacements, tu vas faire du vélo avec des copains. Découvre d’abord. » Découvre d’abord. Deux mots presque banals qui prennent une autre dimension dans un sport où l’on demande parfois à des adolescents de savoir déjà ce qu’ils veulent devenir.

Nicodem et les victoires que personne ne compte

Tous les jeunes qui marquent Mathieu ne sont pourtant pas ceux dont le potentiel saute immédiatement aux yeux. Il parle par exemple de Nicodem Cornu. Sa progression sportive est importante. Mais lorsque Mathieu raconte son histoire, ce n’est pas son niveau qu’il met en avant. « Sa façon d’être, comment il s’est épanoui… C’était quelqu’un qui n’osait pas parler. Aujourd’hui, ça devient un homme. » Encore. Devenir un homme. La phrase revient tellement souvent dans notre conversation qu’elle finit par devenir le véritable fil rouge de l’histoire.

Nicodem ne deviendra peut-être jamais un champion. Et alors ? Le problème du sport est peut-être que nous avons pris l’habitude de ne reconnaître que les progrès qui peuvent être mesurés. Une place. Une seconde. Un watt. Un titre. Mais comment mesure-t-on la confiance gagnée par un adolescent ? Sa capacité à prendre la parole ? À vivre avec les autres ? À accepter de perdre ? À comprendre qu’il peut être moins fort que son coéquipier sans avoir moins de valeur ?

Mathieu voit certaines réponses des années plus tard. Ses premiers gamins ont maintenant 21 ou 22 ans. Quelques-uns continuent de l’appeler, de lui donner des nouvelles, parfois de lui raconter ce qu’ils ne racontent toujours pas à tout le monde. Le vélo n’est même plus nécessairement au centre de la conversation. Et c’est probablement à cet instant que l’on comprend qu’il s’est passé quelque chose de plus important qu’un entraînement.

Le portrait de Mathieu Legal
Un stage, ce n’est jamais seulement des kilomètres. C’est aussi une table, des discussions, des conneries, des confidences et cette vie collective où, parfois sans même s’en rendre compte, un groupe de coureurs devient une bande de copains.

Tenir le peloton

Il y a surtout une phrase de Mathieu qui résume presque tout. Une phrase qui devrait peut-être être affichée dans quelques écoles de cyclisme. « Un gamin qui n’a jamais tenu un peloton, quand il tient un peloton pour la première fois, c’est une performance. » Tout est là.

Nous avons tellement associé la performance à la victoire que nous oublions parfois qu’elle consiste simplement à réussir aujourd’hui quelque chose dont on était incapable hier. Pour Robin, la performance peut être de gagner. Pour un autre, ce sera de terminer une Nationale. Pour un troisième, simplement de ne plus sauter après dix kilomètres. Et les trois méritent que l’on sache reconnaître ce qu’ils viennent d’accomplir. « Quand un gamin va faire une course nationale alors qu’en Île-de-France c’est déjà dur pour lui, et qu’il y arrive, ça, c’est une performance. Et il faut lui dire bravo. »

Mathieu ne cherche pas à faire croire à tous ses coureurs qu’ils possèdent le même niveau. Les gamins ne sont pas idiots. Ils savent très bien qui est le plus fort. Ils savent qui peut gagner et qui va probablement souffrir toute la journée. Mais ils peuvent appartenir à la même équipe. Une équipe de coureurs, évidemment. Et surtout, insiste Mathieu, une équipe de copains.

Il a parfois récupéré des garçons qui ne pouvaient pas se supporter et les a vus apprendre à courir ensemble. Avec Arthur Levasseur et les frères Marchand, cette dynamique a même conduit jusqu’à un titre régional par équipes. Un titre que Mathieu avait lui-même remporté lorsqu’il était jeune. Ce jour-là, il a pleuré. « Moi je pleure quand mes gamins ils gagnent. Ils arrivent à me faire pleurer. » Le compétiteur de 18 ans n’est finalement jamais très loin. Simplement, ce ne sont plus ses victoires qui le font pleurer.

Le portrait de Mathieu Legal
Le fameux Challenge du CIF remporté avec « ses gars ». Mathieu avait lui-même connu ce bonheur lorsqu’il était coureur. Des années plus tard, il le retrouve de l’autre côté de la barrière. Et cette fois, il pleure pour eux.

Pendant qu’ils dorment

Le dimanche, on voit les coureurs. Les maillots. Les vélos. Le départ. Une heure et demie plus tard, les résultats. Ce que l’on voit beaucoup moins, c’est tout ce qui s’est passé avant. Pour Mathieu, un déplacement commence parfois un mois ou un mois et demi plus tôt. Il faut trouver le logement, récupérer le véhicule du club, le préparer, le nettoyer, organiser les rendez-vous, aller chercher les jeunes, charger les vélos, prévoir la reconnaissance du parcours et anticiper tout ce qui peut l’être. Il utilise très rarement les hôtels. « À l’hôtel, chacun est dans sa chambre. » Alors, dans environ 95 % des cas, Mathieu préfère louer une maison ou un Airbnb. Pas uniquement pour dormir. Parce qu’il considère que le déplacement fait lui aussi partie de l’apprentissage. On mange ensemble. On discute. On rigole. On apprend à vivre avec les autres.

La veille de la course, les gamins reconnaissent le parcours. Puis vient le matin. Eux dorment encore. Mathieu se lève. Il prépare le petit-déjeuner. Commence à charger le véhicule. Vérifie que tout est prêt pour qu’ils n’aient presque plus qu’à penser à leur course. « Le principal, c’est qu’ils arrivent détendus. » L’image est probablement l’une des plus fortes de toute son histoire. Un homme dans la cuisine d’une maison louée quelque part en France, tôt le matin, pendant que les enfants des autres dorment encore à l’étage.

Quelques heures plus tard, peut-être que l’un d’eux gagnera. Peut-être qu’un autre réussira simplement à tenir le peloton. Et personne ne verra que leur journée a commencé avant même leur réveil.

Le portrait de Mathieu Legal
Voilà aussi à quoi ressemble le bénévolat. Le barnum installé tôt le matin pendant que les coureurs dorment encore. Le soir, lorsqu’ils seront déjà rentrés et probablement devant la télé, il faudra revenir, démonter, ranger et charger. Entre les deux, eux auront couru. Mathieu, lui, aura fait sa journée.

« Les merci, vous savez ce que j’en pense »

Les gamins remercient Mathieu. Souvent. Mais les remerciements l’intéressent assez peu. « Les merci, vous savez ce que j’en pense. » Ce qu’il veut en échange est finalement beaucoup plus simple. Qu’ils s’amusent. Et qu’ils donnent tout. Pas qu’ils gagnent systématiquement. Pas qu’ils justifient chaque kilomètre parcouru par un podium. Simplement qu’ils respectent le travail collectif en faisant leur maximum.

Mathieu sait d’ailleurs être beaucoup moins tendre lorsque ce n’est pas le cas. Chez lui, la bienveillance n’a jamais signifié raconter aux adolescents que tout est formidable quoi qu’ils fassent. Lorsqu’une course est bonne, il félicite. Lorsqu’elle est mauvaise, il sait également le dire. Et parfois très clairement. « Aujourd’hui, vous avez fait de la merde les gars. Aujourd’hui, c’est de la merde ce que vous avez fait. »

Au moins, personne ne rentre chez lui en se demandant ce que Mathieu a pensé de la course. Cette franchise fait aussi partie de la relation. Parce que respecter un gamin, ce n’est pas seulement l’encourager. C’est aussi considérer qu’il est suffisamment intelligent pour entendre quand il s’est trompé.

Transmettre aussi ce que l’on a raté

Son propre passé revient forcément dans ces moments-là. Mathieu rappelle parfois à ses jeunes qu’avant d’être celui qui donne les consignes au bord de la route, il a été exactement à leur place. Cadet. Junior. Parmi les meilleurs. Avec les mêmes ambitions, les mêmes impatiences et probablement les mêmes certitudes.

Son expérience lui sert autant par ce qu’il a réussi que par ce qu’il a raté. « C’est important… ce qu’on aurait peut-être pu louper et essayer de le rattraper à travers eux. » La phrase pourrait être mal comprise. Mathieu ne cherche pas à vivre par procuration la carrière qu’il n’a pas eue. Au contraire. Lorsqu’un garçon montre de grandes qualités, il lui dit de prendre son temps. Il ne cherche pas à réparer son passé avec leurs jambes. Il essaie plutôt de protéger leur avenir avec son expérience. Celui qui a rêvé du Tour à 18 ans sait ce que signifie vouloir aller très vite. Celui qui a tout arrêté au même âge sait également que rien n’est écrit. Alors il transmet les deux. L’ambition. Et la possibilité de rester libre.

Le portrait de Mathieu Legal
Un dernier mot avant de repartir. Mathieu connaît ce regard, cette tension et ces quelques secondes où une phrase peut parfois compter davantage qu’un plan d’entraînement. Il a été à cette place avant eux. Aujourd’hui, son expérience sert à ceux qui y sont à leur tour.

Aucun n’est son fils

Puis arrive un détail, presque à la fin de notre conversation. Un de ceux qui changent légèrement la manière dont on regarde tout ce qui précède. Des parents demandent parfois à Mathieu lequel des jeunes est son fils. La question paraît logique. Après tout, pourquoi un homme consacrerait-il autant de week-ends à transporter des adolescents à travers la France s’il n’avait pas son propre enfant quelque part dans le groupe ? La réponse est simple. Aucun. Mathieu a une fille de 29 ans et un fils de 26 ans. Aucun des deux n’a jamais fait de vélo.

Soudain, les heures prennent un autre poids. Les réveils. Les déplacements. Les maisons réservées. Les petits-déjeuners. Les véhicules préparés. Les vélos chargés. Les dimanches sous la pluie. Tout cela n’a jamais été la conséquence indirecte de la passion de son propre enfant. Un parent lui a déjà fait remarquer : « Il n’y a même pas un de tes gosses à toi. Je ne le ferais jamais ce que tu fais, Mathieu. » La phrase n’a rien d’extraordinaire. C’est justement pour cela qu’elle frappe. Aucun n’est son enfant. Pourtant, depuis le début de notre conversation, Mathieu les appelle « mes gamins ».

Celle qui déteste le vélo

Il reste pourtant une personne dont nous n’avons pas parlé. À la fin de notre échange, je demande à Mathieu ce que j’ai oublié. La question que je n’ai pas posée. Celle qui permet parfois de faire apparaître ce que l’interviewé considère réellement comme essentiel. Mathieu aurait pu revenir sur son père. Sur sa carrière. Sur un gamin. Il parle de sa femme.

Cela fait trente ans qu’ils partagent leur vie. Et dans une histoire presque entièrement occupée par le cyclisme, elle possède une particularité assez formidable : elle déteste le vélo.

Elle ne vient quasiment jamais sur les courses. Ce monde n’est pas le sien. Pourtant, depuis toutes ces années, elle accepte que Mathieu lui consacre une quantité considérable de temps.

Les dimanches entiers. Les départs tôt. Les retours tard. Et les week-ends complets lorsque les gamins partent courir plus loin. « Je n’ai jamais eu de stop de ma femme. Je n’ai jamais eu de réflexion, jamais d’embrouille là-dessus. » Puis il rigole : « C’est une bonne femme qu’on voit pas parce qu’elle déteste le vélo. Elle déteste le vélo ! » Et immédiatement derrière l’humour arrive la phrase importante : « Merci à elle parce que sans elle, j’aurais pas pu faire ça non plus. »

Le portrait de Mathieu Legal
Elle déteste le vélo. Et pourtant, depuis trente ans, elle n’a jamais empêché Mathieu de lui donner autant de temps. Elle est probablement la personne que l’on voit le moins dans cette histoire, mais celle sans laquelle une grande partie de cette histoire n’aurait jamais été possible.

C’est aussi cela que l’on oublie parfois derrière les bénévoles qui donnent énormément de leur temps. Il y a souvent quelqu’un qui accepte, de l’autre côté, qu’une partie de ce temps ne lui appartienne jamais.

Alors, Mathieu, tu as réussi dans le vélo ?

Revenons au garçon du début. 18 ans. Parmi les meilleurs juniors français en cyclo-cross. Un dossard 5 au Championnat de France. Des garçons autour de lui qui poursuivront leur route jusqu’au plus haut niveau. Et cette certitude : « Je me voyais faire le Tour de France. »

Imaginons maintenant que le Mathieu d’aujourd’hui puisse s’asseoir cinq minutes à côté de lui. Le jeune poserait probablement les questions dans le mauvais ordre. Alors ? On y est arrivé ? On est devenu professionnel ? On a fait le Tour ? La réponse commencerait par non. Il faudrait ensuite expliquer. Raconter Robin. Matéo. Nikodem. Arthur. Les frères Marchand. Tous les autres dont les noms ne rentreront jamais dans cet article. Le gamin qui n’osait pas parler. Celui qui a enfin tenu le peloton. Celui qui est parti dans une structure supérieure. Celui qui a arrêté mais continue d’appeler plusieurs années après. Celui dont le père est venu dire un jour : grâce à toi, il n’est pas seulement devenu un sportif, il est devenu un homme.

Il faudrait raconter les maisons louées plutôt que les hôtels. Les petits-déjeuners préparés pendant que tout le monde dort. Les vélos chargés. Les dimanches. Les engueulades. Les larmes lorsqu’un de « ses gamins » gagne. Il faudrait parler de son père qui, bien avant lui, transportait déjà les enfants des autres. Et de sa femme qui déteste le vélo mais lui permet depuis toutes ces années d’aimer aussi fort celui des autres. Seulement après, on pourrait poser la bonne question. Alors Mathieu, tu as réussi dans le vélo ? « Oui… quelque part je suis fier. » À 18 ans, Mathieu Legal pensait probablement que réussir dans le vélo signifiait arriver quelque part avant les autres. Trente ans plus tard, sa définition a changé.

Le portrait de Mathieu Legal
Et puis il y a tout ce qui ne figurera jamais dans une feuille de résultats. Les stages, les soirées, les déguisements improbables et les souvenirs qu’ils raconteront encore bien après avoir oublié leur classement du dimanche. Peut-être que transmettre le goût du vélo, c’est aussi savoir parfois oublier qu’on est là pour faire du vélo.

Parfois, réussir consiste à rester derrière. À charger le véhicule pendant qu’un autre se repose. À préparer le petit-déjeuner pendant qu’il dort. À attendre au bord de la route. À applaudir une victoire qui ne portera jamais votre nom. À considérer comme une performance le simple fait qu’un gamin qui n’avait jamais tenu un peloton réussisse enfin à rester dans les roues.

Et parfois, réussir consiste aussi à regarder les meilleurs partir ailleurs. Parce que c’était précisément le but. Mathieu Legal n’a jamais fait le Tour de France. Mais depuis bientôt dix ans, il aide des gamins à parcourir une distance probablement beaucoup plus importante : celle qui sépare l’enfant qu’ils étaient de l’adulte qu’ils commencent à devenir. Alors peut-être que la vraie question n’a jamais été de savoir jusqu’où Mathieu aurait pu aller. Peut-être fallait-il simplement regarder combien de jeunes sont allés un peu plus loin grâce à lui. À 18 ans, il voulait devenir coureur. Il est devenu celui dont les coureurs se souviennent. Et finalement, le jeune Mathieu avait peut-être vu juste sur l’essentiel. Il allait bien réussir dans le vélo. Il s’était simplement trompé de ligne d’arrivée.

=> Pour découvrir l’ US MAULE et l’univers sportif de Mathieu Legal

=> Et ici, si vous voulez découvrir tous nos autres portraits : Tous nos articles Portraits

Jean-François Tatard

- 45 ans - Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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