Lise Ménage : L’exploratrice

Il y a des portraits qui commencent par une victoire, une ligne de palmarès ou un maillot tricolore. Celui de Lise Ménage a commencé autour d’une table, quelques heures avant le Crito’Star de Choisy-le-Roi. Nous déjeunions ensemble lorsqu’est apparue une jeune femme assez différente de l’image que l’on se fait spontanément d’une championne cycliste : brillante, curieuse, intéressée par les autres, capable de parler de vélo sans donner l’impression que le vélo contenait tout son monde. Puis j’ai appris qu’elle étudiait à Sciences Po et j’ai mieux compris cette façon presque instinctive de regarder ailleurs, de questionner, de vouloir apprendre. Quelques heures plus tard, elle remportait le Crito’Star avec Baptiste Veistroffer, mais ce n’est presque pas de cette victoire qu’elle se souvient aujourd’hui. Quelques semaines plus tard, quarante-cinq minutes de conversation téléphonique ont fini d’éclairer le personnage : derrière la double championne de France Espoirs, l’ancienne professionnelle chez Cofidis et l’internationale juniors se cache surtout une jeune femme qui a dû apprendre très tôt que réussir n’empêche pas de se perdre. Une jeune femme qui ne romantise ni le haut niveau, ni la dépression, ni le retour. Et surtout une cycliste qui, lorsqu’on lui demande pourquoi elle roule, ne répond ni « gagner » ni « performer ». Elle répond autrement. Elle se définit comme une exploratrice.

Par Jeff Tatard – © Photos : @lisenmenage & GUIGUI PHOTOGRAPHE

TOUT A COMMENCÉ AUTOUR D’UNE TABLE

Il y a des rencontres que l’on oublie vite et puis il y a celles où, sans savoir exactement pourquoi, quelque chose accroche immédiatement l’attention. Avec Lise Ménage, cela s’est passé avant même qu’elle ne monte sur son vélo au Crito’Star de Choisy-le-Roi. Éric Ramos avait une nouvelle fois réuni ce petit monde si particulier où anciens champions, professionnels, jeunes talents et passionnés viennent redonner au cyclisme quelque chose que le haut niveau lui enlève parfois : de la proximité. Lise était associée à Baptiste Veistroffer, tout juste sorti du Tour de France. Le duo gagnerait quelques heures plus tard. Avec le recul, on peut même se demander si le choix d’Éric Ramos était vraiment un hasard : deux jeunes coureurs capables de performer, certes, mais surtout deux personnalités beaucoup plus larges que leur simple statut de cycliste.

Ils gagneront ensemble quelques heures plus tard. Mais ce jour-là, le plus intéressant n’était peut-être pas sur la ligne d’arrivée.

Ce n’est pourtant pas leur victoire qui a fait naître l’idée de ce portrait. C’est le déjeuner. Lise parlait, mais surtout elle écoutait. Elle posait des questions. Elle semblait sincèrement intéressée par ce qui se passait autour d’elle. Intéressante, oui. Mais surtout intéressée. Chez une sportive de haut niveau, souvent enfermée très tôt dans la répétition entraînement-course-récupération, cette curiosité-là se remarque. Puis est venu ce détail : Sciences Po. Soudain, quelque chose s’alignait. Cette jeune femme ne semblait pas construite pour vivre dans un monde ne comprenant que des watts, des gels, des hôtels et des départs fictifs. Elle avait besoin d’autre chose. D’apprendre. De comprendre. D’aller voir. Ce jour-là, sans le savoir encore, le portrait était déjà commencé.

Quelques semaines plus tard, je lui demande de fermer les yeux et de revenir mentalement au Crito’Star. Qu’est-ce qui revient en premier ? Pas la ligne d’arrivée. Pas la victoire avec Baptiste. Pas le spectacle des dernys. Les enfants. « Je pense que le truc qui m’a le plus marquée, ce sont tous les enfants qui sont venus nous voir, qui demandaient des photos, des autographes, qui étaient super contents d’être là. Même ceux qui ont roulé avec nous. C’est un peu le but de ce genre de critérium : faire plaisir aux enfants qui rêvent de faire du vélo. » Ce souvenir dit déjà beaucoup. La championne a gagné, mais ce qui reste quelques semaines plus tard, ce ne sont pas ses propres jambes. Ce sont les yeux de ceux qui regardaient.

Lise aime d’ailleurs profondément ce genre d’événement pour cette raison. Elle ne cherche pas à lui inventer une importance sportive qu’il n’a pas. « Ce n’est pas la performance qui est importante. C’est plus montrer des coureurs qui ont été importants sur le Tour, des gens avec des maillots distinctifs, des champions… Nous, les coureurs, on vient dans de petites villes qui n’ont pas forcément l’habitude d’avoir ce genre de course. N’importe qui peut venir dans la rue, regarder, s’intéresser. Moi, je trouve ça vraiment cool. C’est une fête du vélo. » Le Crito’Star remet les champions à hauteur d’enfant. C’est peut-être précisément pour cela que Lise y avait sa place.

Championne de France, oui. Mais ici, surtout à hauteur de rue. C’est peut-être ça, une fête du vélo.

LE PETIT VTT ROSE

Pour comprendre Lise Ménage, il faut ensuite revenir très loin en arrière. Pas à une victoire. Pas à une détection fédérale. Encore moins à une équipe professionnelle. Il faut revenir à un petit VTT rose, probablement acheté dans une grande surface, et à une petite fille de six ou sept ans qui débarque sur un vélodrome.

Son père roulait. Dans la famille, le vélo faisait partie du décor. Pourtant, personne n’a eu besoin de convaincre Lise. « Moi, j’ai toujours voulu faire ça. Je disais : non, non, je veux faire du vélo. » Lors de sa première séance au club, elle découvre une piste et cette pente qui, à hauteur d’enfant, semble presque verticale. Alors elle monte. Encore. Toujours plus haut. Jusqu’au sommet du virage. Puis arrive le problème : elle ne sait plus comment redescendre. « J’étais montée tout en haut de la piste avec mon petit VTT rose et je ne savais plus comment faire. On avait dû venir m’aider à redescendre. »

L’anecdote ferait sourire dans n’importe quel portrait. Ici, elle deviendra presque une métaphore. Parce que la suite de la vie de Lise ressemblera étrangement à cette première scène : monter très vite, parfois plus haut que prévu, puis devoir apprendre à redescendre sans se briser. Mais à l’époque, évidemment, personne ne sait encore rien de tout cela. D’ailleurs, Lise n’est pas un phénomène précoce. Elle tient à le préciser. « J’étais vraiment très nulle au début. Je faisais dernière à quasiment toutes mes courses d’école de vélo. Parfois, j’avais même un tour de retard. »

Voilà qui bouscule le récit classique du champion. On aime toujours expliquer qu’il y avait des signes, que l’enfant gagnait déjà tout, que le talent sautait aux yeux. Chez Lise, le talent n’a pas été immédiatement visible. Peut-être parce que le matériel était médiocre. Peut-être parce qu’elle roulait encore surtout pour s’amuser. Peut-être aussi parce que son principal moteur n’était pas encore la compétition.

Avant que le vélo ne devienne sérieux, ses parents avaient d’ailleurs trouvé un surnom : Bulldozer. Lise était une boule d’énergie. « Quand je rentrais de l’école, je courais autour de la table de la cuisine pendant dix minutes pour me défouler. » Plus tard, le vélo prendrait simplement la place de la table. Elle rentrait du collège, montait sur sa bicyclette et allait faire des sprints. Pas parce qu’un entraîneur lui avait envoyé une séance calibrée. Pas parce qu’un fichier devait devenir vert. Parce que cela l’amusait. « Pendant longtemps, le vélo était surtout un défouloir. »

LE JOUR OÙ SON PÈRE L’A PIQUÉE AU VIF

Le déclic arrive vers douze ou treize ans, avec un meilleur vélo et surtout avec une phrase prononcée par son père. Jusque-là, Lise s’entraîne davantage mais reste loin d’être dominante. Puis un jour, son père lui dit qu’elle n’est pas capable de monter sur le podium du championnat d’Ille-et-Vilaine. Elle le prend mal. Très mal. « Ça m’avait vexée. Toutes les années précédentes, j’étais vraiment derrière. Et cette année-là, je me suis mis dans la tête que j’allais faire podium. J’ai fait troisième. » Ce jour-là, l’orgueil devient un carburant. Lise découvre quelque chose qui ne la quittera plus vraiment : elle fonctionne particulièrement bien lorsque sa place n’est pas garantie. Lorsqu’il faut prouver. Lorsqu’il faut aller chercher quelque chose que l’on ne lui promet pas. « Quand je dois prouver que j’ai ma place, c’est là que je vais chercher des résultats. Quand tout le monde me fait confiance et que, sur le papier, c’est moi qui dois gagner, je suis plus en difficulté. »

C’est une information fondamentale pour comprendre sa psychologie de compétitrice. Lise n’aime pas forcément être la chassée. Elle aime chasser. Le statut d’outsider nourrit quelque chose que celui de favorite fragilise parfois. Plus tard, lorsqu’elle évoluera chez les professionnelles, cette relation à la confiance et à la pression deviendra encore plus importante.

Presque dix ans après lui avoir dit qu’elle n’était pas capable de monter sur le podium, son père la serre dans ses bras. Lise vient de devenir championne de France. Certaines réponses prennent simplement un peu plus de temps que d’autres. © GUIGUI PHOTOGRAPHE

2022 : L’ANNÉE OÙ TOUT ARRIVE

Si l’on voulait raconter son effondrement de façon simpliste, on commencerait en 2024 ou en 2025. Lise, elle, corrige immédiatement la chronologie. Pour comprendre ce qui s’est réellement passé, il faut remonter à 2022.

Elle est alors en terminale. Le bac arrive. Les concours aussi. Elle prépare Sciences Po. Dans le même temps, le vélo explose. Équipe de France juniors. Coupes du monde. Championnats d’Europe. Championnats du monde. Des équipes professionnelles commencent à appeler. Tout ce dont une jeune cycliste peut rêver arrive en même temps.

« Cette année-là, tout arrive d’un coup, mais uniquement des choses positives. Je fais une saison de fou, bien meilleure que ce que je pouvais imaginer. Je fais sixième des championnats d’Europe, je suis sélectionnée pour les championnats du monde… »

Le problème est précisément là : quand tout va bien, personne ne pense à ralentir. Elle part de chez elle tôt, revient tard, puis s’entraîne. Certaines journées commencent à cinq heures du matin pour pouvoir réviser avant les cours. « Je partais vers 7 h 30, je revenais à 18 ou 19 heures et j’allais m’entraîner après. Parfois je me levais à 5 heures pour réviser. J’avais un rythme de vie complètement fou. »

Mais les résultats tombent. Alors l’adrénaline masque le reste. Elle manque des cours parce qu’elle court en équipe de France. Elle réussit quand même. Elle avance. Toujours plus vite. Toujours plus haut. Jusqu’aux Championnats du monde en Australie, en septembre 2022.

Puis elle rentre. Décalage horaire massif. Fatigue accumulée. Et presque immédiatement, le supérieur. Nancy. Une chambre de 12 mètres carrés. Elle a manqué la semaine d’intégration. Les groupes sont déjà formés. Tout le monde se connaît. Elle arrive seule après avoir vécu à l’autre bout du monde l’un des moments sportifs les plus forts de sa jeune vie. Et le corps présente la facture.

« J’ÉTAIS UN ZOMBIE »

De septembre à décembre 2022, Lise traverse ce qu’elle reconnaît aujourd’hui comme un premier véritable effondrement psychologique. Sur le moment, elle parle peu. Elle s’isole. « J’allais en cours mais j’étais un zombie. Je rentrais directement. Parfois je mangeais plus, parfois je mangeais n’importe quoi. Je me suis vraiment isolée. »

Le soir, elle scrolle sur son téléphone. Longtemps. Trop longtemps. Elle dort parfois quatre heures. Le matin, elle se lève difficilement. Les journées perdent leur structure. Et surtout, elle ne trouve plus dans le vélo ce qu’elle y trouvait enfant.

L’automne arrive normalement avec la reprise de l’entraînement. Une sortie de deux heures reste supportable. Quatre heures suffisent parfois à casser l’envie du lendemain. « Je faisais quatre heures, je rentrais et je n’avais plus envie de rouler le lendemain. J’étais énervée, frustrée de ne plus réussir à m’entraîner. »

Il faut mesurer la violence symbolique de ce basculement. Le vélo avait toujours été l’endroit où Lise évacuait l’énergie. Il devenait soudain quelque chose qui en demandait davantage qu’elle ne pouvait en donner.

À ce moment-là, elle ne se dit pourtant pas qu’elle va arrêter. Les perspectives sont encore nombreuses. Les équipes professionnelles la suivent. La carrière semble devant elle. Elle ne rêve pas de tout abandonner. Elle voudrait simplement retrouver l’envie.

À Sciences Po, l’autre vélo de Lise a un clavier. Et il prend presque autant d’heures.

SCIENCES PO, PARCE QUE LE VÉLO NE SUFFIT PAS

Lise poursuit pourtant son parcours académique. Sciences Po accepte certains aménagements pour permettre la conciliation avec le haut niveau. Elle fera notamment ses deux premières années sur un rythme adapté. Mais aménager n’efface pas l’exigence. « J’avais plus d’absences autorisées que les autres, mais il fallait quand même aller en cours. Ils étaient compréhensifs, mais ça restait exigeant. »

Plus tard, elle partira un an en Erasmus à Gorizia, en Italie, à quelques kilomètres de la Slovénie. Un endroit où elle trouve un équilibre différent. De beaux terrains d’entraînement, mais aussi une vie universitaire, une ville, des choses à voir. Cela compte énormément.

Car chez Lise, les études ne sont pas seulement un plan B. Elles sont une nécessité mentale. Elle a besoin de réfléchir à autre chose. D’être stimulée autrement. D’avoir des conversations qui ne tournent pas uniquement autour de la récupération, du poids, de la tactique ou du prochain déplacement. Peu à peu, on comprend que cette dimension intellectuelle de sa vie n’est pas extérieure à son identité de cycliste. Elle en fait partie.

2023 : L’ANNÉE OÙ UNE RENCONTRE CHANGE LA LUMIÈRE

Puis vient 2023. Lise hésite presque avant de l’évoquer. Et finit par lâcher, dans un sourire que l’on devine au téléphone : « Je ne sais pas s’il faut le dire, mais je suis tombée amoureuse. Et d’un coup, tous mes problèmes sont partis. » Alors oui, il faut le dire. Parce que la vie n’est pas une suite de courbes de puissance et de résultats. Et parce qu’à dix-huit ans, tomber amoureux peut parfois modifier plus profondément un équilibre que n’importe quel programme d’entraînement.

Sportivement, la saison n’est pas mauvaise. Lise gagne, réalise des performances, mais juge qu’elle stagne par rapport à 2022. Elle reste chez Breizh Ladies, avant de rejoindre Cofidis. Les contacts existaient déjà. Malgré cette année moins spectaculaire, l’équipe continue de croire en elle. Et en 2024, Lise Ménage devient professionnelle.

Sur la photo, tout ressemble à un rêve. C’est souvent ce qui manque sur les photos qui raconte le mieux le haut niveau.

COFIDIS : LE RÊVE ET LE HORS-CHAMP

À dix-neuf ans, passer professionnelle ressemble à l’accomplissement évident de tout ce qui précède. Pourtant, Lise ne raconte pas son arrivée chez Cofidis comme un choc. Elle avait déjà côtoyé des professionnelles. Elle connaissait les codes. Elle n’avait pas idéalisé le milieu au point de découvrir soudain une réalité totalement différente.

Mais elle insiste sur un point : la vie d’un coureur vue depuis Instagram n’a presque rien à voir avec la totalité de cette vie. « Si tu regardes seulement les réseaux, ça donne une image très positive. On voit les beaux moments, les hôtels, les courses, les trucs marrants. Mais ça, ce sont quelques secondes. »

Curieusement, ce n’est pas forcément la course qu’elle trouve la plus dure. Une course fait mal, évidemment. Mais elle procure aussi l’adrénaline, le groupe, l’encadrement, l’objectif immédiat. « Sur les courses, même quand c’est dur ou qu’il fait un temps horrible, on est en équipe. Il y a l’adrénaline. Le plus dur, c’est vraiment l’entraînement seul chez soi. »

Et au-delà de l’entraînement, il y a cette répétition permanente de la compétition. « En vélo, on court tous les week-ends, parfois plus. C’est bien parce que ça donne des objectifs à court terme, mais devoir toujours prouver quelque chose, tous les week-ends, c’est vraiment épuisant mentalement. »

Le sport professionnel demande aussi des sacrifices souvent moins visibles que ceux que l’on fantasme. Le contrôle de la nutrition, le poids, la rigueur quotidienne existent, bien sûr. Mais Lise parle surtout du reste. « Les vrais sacrifices, je trouve que ce sont la vie sociale et la vie de famille. Se coucher tôt tous les jours, ne pas pouvoir sortir, rater des anniversaires, des mariages, être toujours à droite ou à gauche. On est assez isolé comme cycliste. »

Voilà peut-être le premier vrai conflit entre Lise la cycliste professionnelle et Lise la personne : le haut niveau lui demande de réduire son monde au moment précis où son tempérament lui réclame de l’élargir.

2024 : LE PREMIER MAILLOT TRICOLORE

Et pourtant, 2024 contient aussi l’un des plus beaux souvenirs de sa carrière. Altkirch. Championnats de France Espoirs. Toute sa famille a fait le déplacement. Sans lui dire. Lise part en échappée et, tour après tour, entend soudain les voix familières. « J’étais en échappée quasiment toute la course et je les entendais crier à chaque passage. Ils étaient fous de joie. » Puis la ligne. La victoire. Le maillot bleu-blanc-rouge. Et son père. « Je crois que c’est mon papa qui m’a prise dans ses bras en premier. Et après il y avait vraiment toute ma famille. Ils m’avaient fait la surprise de venir aussi nombreux. C’était super. »

Premier titre de championne de France Espoirs. Une image parfaite. Une famille heureuse. Une jeune professionnelle qui gagne. Et pourtant, c’est précisément après cela que tout commence à se dérégler.

Le maillot est à Lise. La fierté, elle, appartient manifestement à toute la famille.

QUAND LA RÉUSSITE N’EMPÊCHE PLUS DE TOMBER

Lise insiste sur la chronologie. Le vrai basculement survient après ce premier titre national, en 2024. Les crises d’angoisse deviennent plus fréquentes. Plus violentes. Quelque chose qui ressemblait encore à de l’épuisement commence à prendre une autre dimension. « Là, ça a vraiment dégénéré. Je faisais de plus en plus de crises d’angoisse et je suis vraiment entrée dans une dépression. »

Le mot est important. Parce qu’elle refuse justement de tout appeler « burn-out » par facilité. Le burn-out avait peut-être existé auparavant. Ici, elle décrit quelque chose de plus profond. « Il n’y avait plus rien qui me faisait envie. Plus de perspective d’avenir. Tu ne sais pas pourquoi tu te lèves le matin parce que rien ne te fait envie. Tu te dis juste : à quoi ça sert ? Tout est nul. »

La dépression n’est pas seulement de la fatigue. C’est parfois la disparition de l’envie elle-même. Cette nuance, Lise l’explique avec une précision presque clinique. Elle consulte. Psychologues. Médecins généralistes. Finalement une psychiatre. En décembre 2024, elle commence un traitement antidépresseur qu’elle suivra environ un an.

En 2025, elle ne court pratiquement plus. Son absence finit par susciter les questions. Elle ne cherche pas vraiment à mentir, mais n’a pas envie non plus d’exposer immédiatement ce qu’elle traverse. Puis lorsqu’elle revient sur un championnat de France de l’Avenir, les journalistes demandent. Où était-elle ? Pourquoi n’avait-on presque plus vu son nom ?

Alors elle répond. « À un moment, j’ai tout raconté. Pour moi, ça n’avait pas trop d’intérêt de cacher. Je sais que ça arrive à plein de monde. »

NON, LA DÉPRESSION NE L’A PAS « RENDUE PLUS FORTE »

C’est sans doute l’un des moments les plus remarquables de notre échange. Dans le sport, nous adorons fabriquer des narrations propres. On souffre, on tombe, on apprend, on revient plus fort. Chaque épreuve finirait donc par cacher une vertu. Chaque blessure posséderait un sens. Lise refuse cette version.

Lorsque je lui demande si cette dépression lui a finalement été utile, elle coupe presque la logique de la question. « J’aurais préféré que ça n’arrive jamais. Je ne me dis pas : heureusement que c’est arrivé. » Voilà une réponse rare parce qu’elle refuse de donner une fonction noble à la souffrance. Oui, elle a appris des choses. « Maintenant, je vais faire plus attention à moi. Je vais prendre plus de temps. Je vais faire attention à ne pas en faire trop. »

Mais ces enseignements ne transforment pas l’épisode en cadeau. « Ça m’a surtout fait perdre beaucoup de temps et énormément d’énergie. J’ai des gros trous de mémoire sur certaines périodes. J’avais perdu beaucoup en concentration. Je n’arrivais plus à lire un livre. Et ça a pris énormément de temps à revenir. » La formule mérite d’être retenue : on peut avoir appris quelque chose d’une épreuve sans être obligé de remercier l’épreuve d’avoir existé.

COFIDIS, LA FIN SANS COLÈRE

À la fin de 2025, Cofidis ne conserve pas Lise. Là encore, le récit pourrait facilement devenir accusatoire. Une jeune femme fragilisée, une équipe professionnelle qui décide de ne pas renouveler son contrat : tous les ingrédients seraient là pour fabriquer un antagoniste. Elle ne le fait pas. « Je ne leur en ai pas voulu. À leur place, j’aurais peut-être pris la même décision. »

Son avenir est incertain. Personne ne sait vraiment à ce moment-là si elle retrouvera le niveau nécessaire, ni même si elle voudra poursuivre. « Garder une fille quand tu ne sais même pas si elle va continuer le vélo, c’est compliqué. Je comprends leur décision. » Et surtout, Lise reconnaît une autre vérité : elle-même ne souhaitait pas nécessairement rester. « Je n’avais pas vraiment envie de refaire une saison chez Cofidis. Pour moi non plus, ça n’aurait peut-être pas été bon. »

Il n’y a ni procès, ni revanche. Seulement une étonnante lucidité. Elle est capable de regarder ce moment depuis son propre point de vue et depuis celui de l’équipe. Ce n’est pas spectaculaire. C’est simplement très adulte.

Chez Abadie-Magnan, Lise n’a pas seulement retrouvé un maillot. Elle a retrouvé un collectif.

ABADIE-MAGNAN : MOINS DE CONFORT, PLUS DE LIEN

Lise rejoint alors Abadie-Magnan. Sur le papier, évidemment, le changement ressemble à une descente. Moins de budget. Moins de logistique. Moins de confort. Une structure qui n’offre pas les mêmes moyens qu’une équipe professionnelle. Mais elle y retrouve autre chose. « Cette année, il y avait vraiment une très bonne ambiance entre nous. »

Chez Cofidis, dit-elle sans animosité, les relations ressemblaient davantage à celles de collègues. Ici, le fonctionnement est différent. Plus artisanal parfois. Plus contraignant aussi. Mais le vélo recommence à ressembler à quelque chose qui se partage.

Son année 2026 reste d’ailleurs loin d’une préparation parfaite. Une commotion l’éloigne du vélo pendant plusieurs mois. D’autres petits problèmes perturbent l’entraînement. Fin août, elle n’affiche qu’environ 12 000 kilomètres, un chiffre presque surprenant pour une coureuse de ce niveau. Mais justement : elle ne veut plus repartir comme avant. Elle reconstruit autrement.

Lise épingle le dossard de Chloé Charpentier. Un petit geste qui raconte assez bien tout ce que les classements ne disent jamais.

2026 : DEUX MAILLOTS IDENTIQUES, DEUX FEMMES DIFFÉRENTES

Puis arrive juillet 2026. À Chantonnay, Lise Ménage redevient championne de France Espoirs. Sur une base de données, le résultat ressemble presque exactement à celui de 2024. Championne de France Espoirs 2024. Championne de France Espoirs 2026. Deux lignes. Deux titres. Presque la même information. Mais absolument pas la même femme.

Entre les deux se trouvent les crises d’angoisse, la dépression, les antidépresseurs, des mois sans course, la perte de concentration, les interrogations, la fin de Cofidis, puis la reconstruction.

Je lui demande ce qui distingue la Lise de 2024 de celle de 2026. « Celle de 2026 est beaucoup plus mature. Et surtout beaucoup plus détachée du monde du vélo. En 2024, le vélo, c’était toute ma vie. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout ma priorité. »

Cette phrase est immense. Parce qu’elle pourrait passer pour un désengagement. Elle signifie exactement l’inverse. Lise n’aime pas moins le vélo. Elle a simplement arrêté de lui demander de contenir toute sa vie.

« JE ME SUIS RETROUVÉE »

Je lui demande ensuite si elle pense s’être trouvée dans cette traversée. Elle rectifie. « Je pense plutôt que je me suis retrouvée. » Avant 2022, elle se sentait bien. Puis quelque chose s’est progressivement effacé. « Entre 2022 et 2025, j’étais vraiment très effacée. Aujourd’hui, je suis plus assurée. J’assume davantage mes choix et ma personne. »

Le mot Bulldozer revient presque naturellement. La petite fille hyperactive, enthousiaste, qui courait autour de la table, avait probablement disparu sous une pile d’exigences : cours, entraînement, sélections, pression, professionnalisme, résultats, récupération, justification permanente de sa place. Elle ne s’était peut-être pas perdue parce qu’elle manquait de volonté. Elle s’était perdue parce qu’elle en demandait trop longtemps trop à elle-même.

« Je me suis retrouvée. » Parfois, trois mots suffisent. Le sourire raconte le reste.

LE CONSEIL À LA LISE DE 19 ANS

Je lui propose alors une scène imaginaire. La Lise de 2026 s’assoit à côté de celle de 19 ans qui s’apprête à signer chez Cofidis. Que lui dit-elle ? La réponse tient en quelques mots. « Repose-toi. Calme-toi. Redescends. Assieds-toi un peu. Prends le temps. » Redescends. Encore ce mot. Comme le premier jour sur le vélodrome. Mais que choisirait-elle de ne surtout pas lui dire ? Cette fois, elle sourit. « Je ne lui dirais pas qu’elle reviendra en 2026 chercher un titre de championne de France. Ça, il ne faut surtout pas le savoir en avance. Ça se déguste. »

Cette phrase-là ressemble presque à une philosophie de vie. Certaines choses valent précisément parce qu’on ignore encore qu’elles vont arriver.

PARIS-ROUBAIX ET LE TOUR, MAIS PLUS À N’IMPORTE QUEL PRIX

Lise n’a pas renoncé au très haut niveau. Elle rêve encore. Paris-Roubaix. Le Tour de France. Elle aimerait retrouver un jour une équipe professionnelle. Mais la nuance est désormais énorme. « Ma santé mentale et mon bonheur sont plus importants qu’une carrière de cycliste. Je ne vais pas repasser professionnelle à tout prix. » Elle souhaite surtout savoir si elle peut retrouver un niveau lui permettant de profiter réellement du monde professionnel. « Je n’ai pas envie de retourner chez les pros juste pour subir toutes les courses. Il faut quand même avoir un niveau suffisant pour prendre du plaisir. »

Lise ne cherche pas un statut. Elle cherche une capacité à exister sportivement dans cet environnement. « Je sais très bien que je ne serai jamais la meilleure mondiale. Mais si je fais du vélo, j’ai quand même envie de gagner des courses de temps en temps. Je n’ai pas envie de faire une carrière de dix ans pour être l’arbin et gagner une 1.2 dans toute ma carrière. » Puis vient la question fondamentale : Que faut-il sacrifier pour atteindre ce niveau ? Ses études lui plaisent. Elles ouvrent d’autres perspectives. Elle aime sa vie lorsqu’elle contient autre chose que du vélo. « Est-ce qu’il faut que je sacrifie tout pour ça ? La réponse est non. » Alors elle avance à tâtons. Ce mot, dans la bouche d’une ancienne professionnelle et double championne de France Espoirs, est presque libérateur. On peut être extrêmement doué et ne pas avoir encore décidé exactement de sa destination.

On croyait jusqu’ici que le petit VTT rose racontait le début de l’histoire. Peut-être racontait-il déjà pourquoi Lise faisait du vélo.

LA QUESTION QU’IL MANQUAIT

À la fin de notre conversation, je lui pose la question que j’aime garder pour terminer ce genre de portrait. Quelle question aurais-tu aimé que je te pose ? Long silence. Puis Lise trouve. « Peut-être : quelles sont vraiment tes motivations profondes à faire du vélo ? » Très bien. Pourquoi fais-tu du vélo, Lise Ménage ? Et sa réponse change presque tout ce que l’on vient de lire. « En fait, ce n’est pas vraiment la compétition. »

Double championne de France Espoirs. Ancienne professionnelle. Internationale juniors. Et pourtant : ce n’est pas vraiment la compétition. Elle en a parlé avec sa psychologue. Elles ont cherché un mot pour définir ce qui la pousse réellement à monter sur une bicyclette. D’abord : aventurière. Puis un terme plus précis. Exploratrice. « Ce qui me fait prendre mon vélo, à la base, ce n’est pas d’aller faire du 30/30 ou de gagner une course. C’est découvrir le monde autour de moi, aller voir de nouveaux endroits. Aller loin. Parce qu’avec un vélo, on peut aller loin. »

Soudain, tout prend sens. Le vélo rose. Bulldozer. Les études. L’Erasmus en Italie. Sciences Po. Son besoin de remplir ses après-midi autrement que par la récupération. Cette difficulté à supporter une vie exclusivement tournée vers la performance. Et même le Crito’Star. Lise Ménage aime le vélo parce qu’il ouvre le monde, pas parce qu’il le rétrécit à une ligne d’arrivée.

NE PAS PASSER SA VIE À ATTENDRE LA PROCHAINE SÉANCE

Il reste alors une question que l’on pose rarement aux sportifs : peut-on avoir les qualités nécessaires pour être professionnel sans posséder le tempérament permettant de supporter durablement la vie professionnelle ?

Chez Lise, la réponse est encore ouverte. « Moi, si je fais uniquement du vélo, je m’ennuie. » C’est peut-être la phrase la plus subversive de l’entretien. Non parce qu’elle rejette le vélo.

Parce qu’elle refuse que celui-ci devienne le seul contenu possible de sa journée. « Ce n’est pas forcément aller m’entraîner le matin qui me dérange. C’est qu’après, l’après-midi, tu dois te reposer parce qu’il faut repartir le lendemain matin. Moi, j’ai besoin d’aller visiter quelque chose, de me concentrer sur une tâche, de faire autre chose. »

Voilà Lise. Elle veut rouler. Et lire. Apprendre. Voyager. Visiter. Étudier. Rencontrer. Elle a besoin d’une vie suffisamment grande pour contenir toutes ses curiosités.

LE VRAI TALENT DE LISE MÉNAGE

Alors peut-être son véritable talent n’est-il pas uniquement celui que l’on mesure sur un vélo. Bien sûr, elle sait courir vite. On ne devient pas double championne de France Espoirs par hasard. On ne dispute pas des Coupes du monde juniors, des Championnats du monde, des courses internationales et une saison professionnelle simplement grâce à la chance.

Mais le plus intéressant chez Lise se situe peut-être ailleurs. Dans sa capacité à rester curieuse dans un univers qui valorise l’obsession. Dans cette envie de poursuivre Sciences Po alors qu’abandonner les études aurait été infiniment plus confortable sportivement. Dans cette manière de ne pas accuser Cofidis. Dans son refus de faire de la dépression une jolie histoire de renaissance. Dans cette intelligence qui lui permet de reconnaître qu’un second maillot tricolore peut raconter quelque chose de très différent du premier.

Et surtout dans cette conviction nouvelle : la carrière doit trouver sa place à l’intérieur de la vie, et non la vie à l’intérieur de la carrière.

REVENIR AU PETIT VÉLO ROSE

Je reviens finalement à cette première image. Une petite fille de six ans. Un petit VTT rose. Un vélodrome. Elle monte tout en haut du virage. Puis s’aperçoit qu’elle ne sait plus comment redescendre. Quelqu’un doit venir l’aider. Près de vingt ans plus tard, la scène paraît presque écrite pour elle. Parce que Lise Ménage a continué à monter. Équipe de France. Championnats d’Europe. Mondiaux. Sciences Po. Cofidis. Championne de France. Toujours plus haut. Toujours plus vite. Jusqu’à ce que, une nouvelle fois, la question ne soit plus de savoir comment continuer à monter, mais comment redescendre sans tomber.

Cette fois, il n’a pas suffi d’un adulte au bord de la piste. Il a fallu des proches. Des médecins. Une psychiatre. Une psychologue. Un traitement. Du temps. Une autre équipe. Et surtout l’acceptation d’une idée qui, dans le sport, ressemble encore parfois à un blasphème : redescendre n’est pas nécessairement perdre. Parfois, redescendre permet simplement de retrouver l’endroit depuis lequel on avait réellement envie de repartir.

Changer d’embarcation ne change pas vraiment la destination : quelque part, un peu plus loin.

L’EXPLORATRICE

Voilà donc ce que j’avais probablement aperçu sans réussir à le nommer autour de cette table du Crito’Star. Cette façon d’écouter. Cette envie de comprendre. Ce besoin d’aller vers les autres.

Cette impression qu’une conversation sur le monde pouvait l’intéresser autant qu’une conversation sur le vélo. Lise Ménage est cycliste, mais elle ne veut surtout pas être uniquement cycliste.

Peut-être retournera-t-elle chez les professionnelles. Peut-être disputera-t-elle un jour Paris-Roubaix. Peut-être prendra-t-elle le départ du Tour de France. Peut-être qu’un jour, finalement, un autre chemin lui semblera plus beau.

Et ce qui frappe aujourd’hui, c’est que toutes ces possibilités paraissent désormais acceptables. À dix-neuf ans, Lise cherchait probablement à savoir jusqu’où elle pouvait monter. À vingt-deux ans, elle commence à poser une question autrement plus complexe : où ai-je réellement envie d’aller ?

Et peut-être est-ce cela qui change tout. Parce qu’au fond, Lise Ménage ne pédale pas seulement pour atteindre une ligne avant les autres. Elle pédale pour voir ce qu’il y a après le prochain virage. Pour découvrir un endroit qu’elle ne connaît pas. Pour rencontrer quelqu’un. Pour comprendre quelque chose. Pour aller plus loin. Parce qu’elle n’est peut-être pas, au fond, une cycliste qui aime explorer. Elle est une exploratrice qui a trouvé dans le vélo un formidable moyen d’aller voir le monde.

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Jean-François Tatard

- 45 ans - Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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