Rouler seul et sans compteur : nos astuces pour progresser

À force de regarder les watts, la vitesse, la cadence, le cardio ou la moyenne, on finit parfois par oublier ce que l’on est venu chercher sur un vélo : les sensations. Rouler sans chiffres, seul et à l’écoute de son corps, peut pourtant être une excellente manière de récupérer, de progresser techniquement et même de préparer les prochaines séances difficiles.

Par Guillaume Judas – Photos : depositphotos.com

Il suffit de regarder un groupe de coureurs, de cyclosportifs ou même de cyclistes du dimanche sur la route pour s’en rendre compte : les yeux reviennent régulièrement vers le compteur. Combien de kilomètres ? Quelle moyenne ? Combien de watts dans la bosse ? Quelle cadence ? Quel cardio ? Avec les compteurs modernes et les applications qui permettent ensuite de décortiquer chaque sortie, nous avons pris l’habitude de tout mesurer. Et souvent, de tout comparer. Quand on roule à plusieurs, cela devient même une sorte de compétition permanente. Celui qui prend le relais un peu plus vite, celui qui ne veut pas laisser la roue avant derrière celle du copain, celui qui accélère dans la petite bosse juste pour montrer qu’il a la plus grosse. Jusqu’au moment où la sortie prévue tranquille finit une nouvelle fois à bloc.

Suivre de trop près les données du compteur peut être contreproductif à terme.

Le problème n’est évidemment pas le compteur. C’est l’usage que l’on en fait. À force de rouler avec un objectif dans un coin de l’écran, on finit par avoir du mal à simplement pédaler. Il faut toujours tenir une allure, battre une moyenne, rester dans une zone, atteindre une puissance ou impressionner les followers sur Strava. Le no pain, no gain finit par devenir une philosophie de chaque sortie. Et à la longue, cela peut laisser des traces : fatigue récurrente, jambes qui ne répondent plus, stagnation des performances et, surtout, une certaine lassitude. Quand chaque sortie devient une séance d’entraînement, le vélo peut finir par perdre une partie de ce qui nous avait donné envie d’en faire.

Et si on éteignait simplement l’écran ?

De temps en temps, il peut être intéressant de partir seul, avec un compteur éteint. Ou, si l’on souhaite enregistrer la sortie pour garder une trace de son activité, avec simplement l’écran masqué. Les données seront toujours là à l’arrivée, mais elles n’interviendront pas pendant la sortie. Cela change beaucoup de choses.

Sans vitesse affichée, on ne cherche plus à tenir absolument 30 ou 32 km/h. Sans watts, on ne se demande pas si l’on est cinq watts au-dessus ou en dessous de ce que l’on avait prévu. Sans cadence, on ne se force pas à rester à 90 tours de pédale. Et sans cardio, on arrête de surveiller en permanence le moindre battement supplémentaire. On peut alors recommencer à écouter ce qui se passe réellement sur le vélo.

Se concentrer uniquement sur le coup de pédale est un bon moyen de progresser.

La première chose que l’on ressent, c’est le coup de pédale. Est-il fluide ? Est-ce que l’on pousse plus avec une jambe qu’avec l’autre ? Est-ce que les épaules sont relâchées ? Les mains crispées sur le cintre ? Comment se placent les pieds dans les chaussures ? Les genoux suivent-ils naturellement leur trajectoire ? Les hanches bougent-elles inutilement ? Est-ce que l’on respire librement ou est-ce que l’on retient son souffle sans même s’en rendre compte ? Ce sont des choses très simples, mais que l’on ne remarque plus forcément lorsque l’on est concentré sur un chiffre.

Réapprendre à faire corps avec son vélo

Ce type de sortie est particulièrement intéressant parce qu’il permet de retrouver une forme de proprioception. On ressent davantage la position de son corps, les appuis sur la selle et le cintre, le mouvement des jambes, la pression exercée sur les pédales et les réactions du vélo. Rien de spectaculaire, mais autant de petits détails qui peuvent finir par avoir leur importance lorsque l’on roule vite.

C’est aussi une bonne manière de travailler la technique sans avoir l’impression de faire un exercice spécifique. Dans une bosse, on peut chercher la position dans laquelle on se sent le mieux. Dans une descente, observer ses trajectoires et ses appuis. Sur le plat, essayer de pédaler avec le plus de souplesse possible. Dans une relance, sentir comment le vélo réagit lorsque l’on se met en danseuse. Il n’y a rien à réussir. Rien à valider sur Strava. On expérimente simplement. Et c’est justement ce qui permet de progresser.

Oublier les perfs instantanées permet de se reconnecter avec les raisons pour lesquelles on fait du vélo.

Une sortie idéale après une séance difficile

Ces sorties sans chiffres ont également leur place dans une semaine d’entraînement. Après une séance exigeante, partir rouler tranquillement seul peut être une excellente façon de remettre le corps en mouvement sans lui imposer une nouvelle contrainte. Là encore, le piège serait de vouloir transformer cette sortie de récupération en exercice d’endurance parce que le compteur indique que les chiffres sont trop faibles. Si les jambes ont besoin de tourner doucement, elles tournent doucement. Si une petite côte oblige à ralentir, on ralentit. Et si le vent impose de rouler cinq kilomètres à une vitesse qui paraît ridicule sur l’écran, ce n’est pas grave puisque l’écran est éteint. On peut simplement se concentrer sur la respiration, la souplesse du pédalage et cette sensation agréable de retrouver progressivement des jambes plus légères.

Il ne s’agit pas d’abandonner tout entraînement structuré. Au contraire. Les séances avec des objectifs précis ont leur intérêt et permettent de progresser. Mais toutes les sorties n’ont pas besoin d’être calibrées au watt près.

Trouver cette allure où l’on pense à autre chose

Il existe aussi une autre façon de rouler seul, que nous apprécions particulièrement : une allure un peu plus soutenue, mais sans jamais aller chercher la difficulté. C’est une intensité que l’on pourrait situer quelque part autour d’une Zone 2 un peu solide, légèrement au-dessus selon les personnes et les jours. Pas suffisamment lente pour que l’esprit commence à vagabonder dans tous les sens, mais pas suffisamment difficile pour que toute l’attention soit monopolisée par la respiration et les jambes. C’est une intensité assez particulière. Le corps travaille, mais de manière régulière. Le pédalage devient presque automatique. On avance suffisamment vite pour avoir une sensation de mouvement, sans avoir besoin de lutter contre le vélo. Et c’est là que quelque chose d’intéressant se produit : on peut commencer à penser à autre chose.

C’est une intensité que j’utilise assez souvent avant d’écrire un article. Je pars rouler avec une idée en tête, sans chercher à réaliser une performance particulière, juste avec une idée de la distance que je veux réaliser. Au fil des kilomètres, les idées se mettent en place. Certaines disparaissent, d’autres apparaissent. Un angle devient plus évident. Une phrase revient plusieurs fois. Un problème que je n’arrivais pas à résoudre devant l’ordinateur trouve parfois sa solution sur le vélo. Je ne cherche pas volontairement à réfléchir. C’est plutôt l’inverse. Le fait de pédaler à cette allure, avec un effort suffisamment présent mais jamais envahissant, laisse de la place au cerveau. Et lorsque je rentre à la maison, il m’arrive de m’asseoir directement devant l’ordinateur et de commencer à écrire. Je suis déjà dedans. Lorsque je teste un vélo ou des roues sur plusieurs sorties par exemple, mes idées restent parfois un peu floues pendant quelques jours. Mais c’est cette sortie finale qui me permet d’écrire l’article, parfois juste en quelques heures.

Sans compteur, mais pas sans repères

Rouler régulièrement sans être focalisé sur le compteur permet de retrouver aussi des repères que les chiffres avaient un peu effacés. On sait à peu près ce qu’est une allure facile. On reconnaît une intensité que l’on peut tenir longtemps. On sent quand les muscles commencent à durcir. On sait si l’on peut accélérer sans se mettre dans le rouge. On apprend à écouter sa respiration et à faire la différence entre une journée où l’on a de bonnes jambes et une autre où il vaut mieux lever le pied. Cela ne remplacera jamais complètement un cardiofréquencemètre ou un capteur de puissance lorsqu’on veut quantifier précisément son entraînement. Mais ce n’est pas le but. L’objectif est plutôt de ne pas devenir dépendant de ces informations. Un bon cycliste doit évidemment savoir utiliser les données lorsqu’elles sont utiles. Mais il doit aussi être capable de rouler lorsque personne ne lui dit à quelle intensité il se trouve.

Les chiffres peuvent attendre

Il y a quelque chose d’assez libérateur dans le fait de rentrer d’une sortie sans savoir combien de kilomètres on a parcourus ni quelle a été la moyenne. On peut regarder les données ensuite, si on en a envie. Elles seront toujours là. Et parfois, elles réservent même une bonne surprise. Une sortie que l’on pensait lente peut finalement avoir été plus rapide que prévu. Une belle bosse grimpée sans regarder les watts peut être réalisée à une puissance tout à fait correcte. Une journée où l’on avait l’impression de ne pas avoir de jambes peut, au contraire, montrer que le corps fonctionnait très bien.

Mais surtout, les chiffres n’ont pas influencé la manière de rouler. Réapprendre à faire confiance à ses sensations pour être capable, le jour où cela compte vraiment, de mieux utiliser les outils dont on dispose. Quand il faut tenir une puissance, suivre une allure, gérer une montée ou répondre à une accélération, on dispose alors d’un repère supplémentaire : celui de son propre corps. Il n’est pas inutile de se rappeler qu’un vélo est d’abord une machine que l’on doit apprendre à sentir.

Réapprendre à écouter ses sensations… Et retrouver du plaisir à rouler.

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Guillaume Judas

  - 54 ans - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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