Katell Alençon, l’incroyable troisième vie

Une entorse banale, cinq années de souffrance, une amputation réclamée comme une promesse de recommencement. Puis le vélo, le haut niveau et cette existence désormais vécue à deux cents pour cent. Nous aurions pu commencer par les titres de championne, les Jeux paralympiques ou le maillot Cofidis. Mais pour rencontrer vraiment Katell Alençon, il fallait d’abord pousser la porte d’un camping-car garé sur un parking breton. Derrière la trappe, son vélo était parfaitement rangé. À l’intérieur, chaque objet semblait avoir trouvé sa place. Comme dans une vie longtemps bouleversée qu’elle aurait méthodiquement décidé de reconstruire.

Par Jeff Tatard – © Photos : Équipe Cofidis

Une trappe entrouverte sur une histoire

Il existe des rencontres que l’on organise plusieurs semaines à l’avance. On échange des courriels, on consulte un agenda, on prépare des questions et l’on convient d’un lieu suffisamment calme pour recueillir des réponses parfaitement exploitables. Et puis il y a celles que le hasard dépose sur un parking, au milieu des voitures chargées de roues, des portières ouvertes, des dossards que l’on épingle à la hâte et de cette agitation familière qui précède toutes les courses cyclistes du dimanche.

Nous sommes à Grand-Champ, dans le Morbihan. Je dois courir en Access. Ma seule préoccupation consiste à me garer, sortir mon vélo et accomplir la petite liturgie connue de tous les coureurs amateurs : vérifier les pneus, préparer les bidons, retrouver les épingles, chercher son casque alors qu’il se trouve exactement là où on l’avait posé.

Les plus belles rencontres ne figurent jamais dans un agenda. Elles vous attendent parfois sur un simple parking, entre deux vélos et quelques minutes volées avant un départ.

Ma voiture s’immobilise à côté d’un camping-car. Ce n’est d’abord qu’un véhicule parmi les autres. Puis un détail accroche le regard : sur son flanc, une large trappe est ouverte. À l’intérieur, un vélo de compétition est rangé avec une précision presque architecturale. Il ne repose pas là comme on glisse une bicyclette dans un coffre après une sortie. Il possède son espace, sa place, son ordre. Il est protégé de la pluie bretonne, des regards et des chocs. Tout semble avoir été pensé pour que rien ne dépasse, que rien ne s’abîme et qu’au moment voulu chaque chose soit immédiatement disponible.

Avant même d’apercevoir sa propriétaire, j’imagine quelqu’un de méthodique. Une athlète qui ne laisse probablement pas grand-chose au hasard. Une personne pour laquelle l’organisation n’est pas une obsession décorative, mais une manière de réduire l’incertitude.

Puis la porte du camping-car s’ouvre. Katell Alençon apparaît. Elle ne court pas avec nous ce jour-là. Son épreuve aura lieu le lendemain. Elle aurait donc toutes les raisons de rester concentrée sur sa préparation ou de refermer poliment la conversation après quelques mots. Pourtant, elle se rend immédiatement disponible. Elle sourit, écoute et répond avec cette simplicité particulière des gens qui ont accompli beaucoup de choses sans éprouver le besoin de le rappeler à chaque phrase.

À ses côtés se trouvent sa mère et une jeune fille. Je crois d’abord qu’il s’agit de sa fille. C’est sa nièce, l’avant-dernière de ses six neveux et nièces, venue pour la première fois découvrir une course cycliste auprès de sa tata. Elle habite sur l’île d’Aix, en Charente-Maritime. Katell et sa mère l’accueillent pour quinze jours. Le père de Katell, lui, n’est plus là.

Quelques jours avant Grand-Champ, Katell profite de l’été avec sa nièce. Entre les compétitions, il existe une autre vie. Plus discrète. Peut-être la plus importante.

La scène ne dure que quelques minutes, mais elle contient déjà presque tout : le vélo, la famille, la transmission, l’absence, la compétition, la rigueur et l’accueil.

Je lui propose un portrait pour 3bikes. Pas une interview figée autour de son palmarès, mais un récit capable de raconter ce qui se tient derrière les résultats. Elle accepte avec cette même gentillesse tranquille. Quelques jours plus tard, nous nous appelons pendant une heure. À la première question, qui est Katell Alençon lorsqu’on retire le vélo, les titres et les catégories sportives ? Et, elle répond sans détour : « Quelqu’un qui aime la vie et qui vit sa passion. Aujourd’hui, je vis du vélo, et c’est une passion. J’aime la vie et j’en profite à deux cents pour cent. »

Tout est déjà là. Mais pour comprendre pourquoi vivre à deux cents pour cent n’est chez elle ni une formule publicitaire ni une injonction creuse, il faut rembobiner la bande. Revenir à la petite fille bretonne, à ses jambes toujours en mouvement, à cette famille qui ne connaissait pas encore le cyclisme, puis à cette entorse dérisoire qui allait dévorer cinq années de son existence.

Le lecteur découvre ici la championne de France. Moi, quelques minutes plus tôt, j’avais d’abord rencontré une femme. Et c’est précisément dans cet ordre que cette histoire méritait d’être racontée.

La petite fille qui ne tenait pas en place

Katell est née en Bretagne et a grandi au contact du dehors. Petite, elle court, bouge, expérimente. Le sport n’est pas encore un projet de carrière : il est sa manière naturelle d’habiter le monde. « J’étais très dynamique, plutôt hyperactive. Je bougeais dans tous les sens. J’aimais tous les sports. J’ai fait du vélo, mais aussi du patinage artistique sur roulettes. J’aimais beaucoup la montagne, la nature et tout ce qui se passait dehors. »

La montagne occupe déjà une place particulière. Son frère y vit longtemps. Sa mère accompagne des classes de nature. Dès l’âge de cinq ans, Katell apprend à connaître les reliefs et cette sensation d’espace qu’elle recherche encore aujourd’hui.

Chez les Alençon, pourtant, le vélo ne se transmet pas par le sang. Sa mère pratique le handball. Son père joue au football. Le cyclisme entre dans la famille par son frère aîné, qui prend une licence à l’école de vélo. Katell fait alors ce que font beaucoup de petites sœurs lorsqu’elles admirent leurs aînés : elle veut essayer à son tour. « En petite sœur qui se respecte, j’ai voulu faire pareil. À cinq ou six ans, j’ai pris ma première licence à l’école de vélo. C’est là qu’est née ma passion. Puis toute la famille s’y est mise : mon grand frère, mon deuxième frère, moi, puis mes parents. »

Ses parents ne se contentent pas de transporter les enfants jusqu’aux courses. Ils s’engagent. Ils deviennent bénévoles, éducateurs et organisateurs. Sa mère prend la responsabilité de l’école de vélo et l’assumera durant plusieurs décennies. Katell comprend très tôt que le sport ne se résume pas à celui qui porte le dossard. Autour de chaque enfant se trouvent des parents qui installent des barrières, transportent des vélos, préparent des goûters, consolent une chute et applaudissent une arrivée anonyme avec le même enthousiasme qu’une victoire. « On a toujours été baignés dans le bénévolat et dans l’implication au sein de son club. »

Cette culture de la transmission va compter. Adolescente, Katell ne poursuit pas longtemps la compétition. Son petit gabarit rend la confrontation difficile. En catégorie minime, elle mesure environ 1,20 mètre. Face à des filles et des garçons plus grands et plus puissants, l’écart devient difficile à combler.

Les plus grandes histoires commencent rarement par un exploit. Elles débutent souvent dans une école de cyclisme, avec un maillot trop grand, des parents bénévoles et beaucoup d’insouciance.

Elle ne transforme pas cette différence en tragédie. Le haut niveau n’est pas son rêve. Elle aime toujours le vélo, mais ne ressent pas encore le besoin de mesurer jusqu’où son corps peut aller. Elle trouve une autre place : celle de l’éducatrice. « Je ne faisais plus vraiment de compétition, mais j’étais dirigeante de l’école de vélo avec ma mère. J’ai toujours aimé m’occuper des petits et transmettre ce que j’avais appris. Le haut niveau, ce n’était pas pour moi. J’avais une vie tout à fait rangée, métro, boulot, dodo. Je faisais du vélo en loisir et je m’occupais des jeunes. Cela m’allait très bien. »

Lorsque l’on connaît la suite, il serait tentant de chercher dans cette première vie les signes annonciateurs de la championne. Une détermination cachée, un destin déjà écrit. Ce serait trahir son histoire. Katell Alençon n’attendait pas son heure. Elle ne rêvait ni des Jeux paralympiques, ni d’un maillot professionnel, ni des championnats du monde. Elle était heureuse dans une existence simple, active et utile. Puis un jour, elle tombe de vélo. Ou plutôt, elle pose le pied au sol.

Seulement un pied qui se pose mal

Les grandes ruptures possèdent souvent un récit spectaculaire. Un fracas, une collision, une seconde clairement identifiable séparant l’avant de l’après. La catastrophe de Katell ne possède aucune grandeur dramatique. Pas de voiture lancée à vive allure. Pas de ravin. Pas d’accident susceptible de faire la une d’un journal.

Seulement un pied qui se pose mal. « Je suis tombée de mon vélo. J’ai posé mon pied par terre, il a tourné et je me suis fait une entorse de la cheville. C’est vraiment le truc bateau, pas très drôle à raconter. Il n’y a pas eu d’événement dramatique. C’était juste un petit couac dans une vie. Rien du tout. » Rien du tout. Une entorse ressemble précisément au genre de blessure dont on parle avec légèreté. On immobilise, on attend, on rééduque. Quelques semaines plus tard, le corps reprend ses habitudes. Sauf que cette fois, le petit couac ne disparaît pas. Il grandit.

Le pied se dégrade et se déforme. La douleur s’installe puis envahit tout. Les mois deviennent des années. Ce qui devait n’être qu’une parenthèse finit par avaler la phrase entière. « Ce petit couac s’est transformé en gros couac. Derrière ont suivi cinq années de galère, cinq années de merde. Cinq années que je ne voudrais souhaiter à personne et que je ne voudrais jamais revivre. »

Six mois après l’entorse, l’état de son pied ne laisse déjà plus beaucoup de place à l’illusion. La récupération attendue ne vient pas. Pourtant, personne ne peut encore imaginer l’amputation. Comment le pourrait-on ? On n’associe pas une entorse à la perte d’un membre. Entre les deux existe un gouffre que la raison refuse d’envisager. Katell avance progressivement dans ce territoire inconnu, au rythme des consultations, des espoirs et des déceptions.

Pendant cinq ans, Katell a cru que son histoire s’arrêtait là. Quelques années plus tard, sa mère l’attendait à l’arrivée des Championnats du monde. Entre ces deux moments, il y a une vie entière à reconstruire.

La douleur physique est immense, mais elle ne constitue qu’une partie de la peine. Le corps souffre ; la vie, elle, rétrécit. Elle ne peut plus conduire. Elle perd son autonomie et se déplace en fauteuil roulant. À l’âge où les autres construisent leurs premières grandes libertés, elle dépend de nouveau des autres pour les gestes les plus ordinaires. « Les seuls moments où je sortais de la maison, c’était pour aller à l’école de vélo m’occuper des gamins. La douleur physique était horrible. Je ne pouvais plus rien faire, plus conduire, je n’avais plus d’autonomie. Puis j’étais en fauteuil. » Elle a entre vingt et vingt-cinq ans. On présente volontiers cette période comme celle de tous les possibles : les voyages, les rencontres, les projets et les premières indépendances. Katell la regarde passer depuis une position assise. « Moi, ces années-là, je ne les ai pas vécues. » La phrase est courte. Elle ne réclame aucune emphase. Cinq années ne se résument pas à une épreuve médicale : ce sont cinq années d’existence qui ne reviendront pas.

Il y a aussi le regard des autres. La manière dont certains cessent de regarder véritablement la personne dès qu’elle se trouve dans un fauteuil. Les conversations se déroulent au-dessus d’elle. Les corps valides restent debout, à leur hauteur habituelle. Elle observe le monde depuis un angle que personne ne choisit. « À part le cul et les crottes de nez des gens, je ne voyais pas grand-chose. Quand on parle avec les gens, ils ne nous parlent pas vraiment. Ils regardent par-dessus nous parce qu’on n’est pas à la même hauteur. C’est compliqué d’avoir une interaction. » Le handicap n’est alors pas seulement ce que le corps ne permet plus. Il est aussi la place à laquelle le regard collectif vous assigne. Une place plus basse, parfois invisible, souvent infantilisée.

Pendant cette période, une phrase attribuée à Albert Camus accompagne Katell : « L’important n’est pas de guérir, mais de vivre avec ses maux. » Elle ne promet pas une guérison miraculeuse. Elle propose autre chose : cesser de suspendre toute possibilité de vivre à l’arrivée hypothétique d’un corps réparé. « Cette phrase m’a aidée. Elle m’a portée pendant cinq ans. » Pourtant, Katell ne veut pas simplement apprendre à supporter l’insupportable. Elle veut retrouver une vie. Pour cela, elle en vient progressivement à considérer l’idée que personne ne souhaite entendre après une entorse : il faut amputer.

Le vélo lui avait d’abord pris une partie de sa vie. Un jour, il lui offrira aussi des souvenirs comme celui-ci, aux côtés de son filleul.

Se battre pour perdre une jambe afin de retrouver une vie

Dans le récit classique, le médecin annonce l’amputation et le patient doit l’accepter. L’histoire de Katell inverse ce scénario. La décision vient d’elle. Le monde médical hésite, temporise, renvoie vers les établissements précédents et mesure les risques. Amputer un membre est irréversible. Katell, cependant, connaît son quotidien. Elle sait que ce pied ne lui permet plus de vivre. Elle ne demande pas à perdre une partie de son corps. Elle demande la possibilité de recommencer. « Ce n’était pas une décision médicale. C’était une décision de ma part. Je me suis battue contre le monde médical. Personne ne voulait prendre le risque d’amputer mon pied. On me disait qu’il fallait retourner à l’endroit où j’avais été soignée au départ, qu’on ne pouvait pas prendre telle ou telle responsabilité. C’était très compliqué. »

Entre le moment où elle comprend que l’amputation représente sa meilleure chance de reconstruction et celui où les médecins l’autorisent, deux années et demie s’écoulent. Deux années et demie à demander ce que la plupart des êtres humains redoutent. Deux années et demie à devoir convaincre que la conservation du membre ne signifie plus la conservation de la vie. « Se battre pour pouvoir être amputée et se reconstruire, j’ai trouvé cela horrible. Quelque part, on ne devrait pas avoir à se battre pour être amputé. On devrait pouvoir se battre pour vivre, tout simplement. » Cette phrase constitue le véritable point de bascule du récit. Dans l’imaginaire collectif, l’amputation demeure une perte définitive, une fin. Pour Katell, la fin avait commencé bien avant, dans la douleur, la dépendance et les années immobilisées.

L’amputation ouvre la troisième vie. Car Katell ne découpe pas son existence en deux parties, avant et après. Elle en distingue trois. « J’ai eu une première vie incroyable. J’ai toujours été heureuse dans mon enfance et mon adolescence. Puis une deuxième vie, une vie de merde, une vie entre parenthèses, pendant laquelle je me battais avec le monde médical. Et j’ai une troisième vie, complètement différente, mais tout aussi incroyable que la première. » Elle refuse néanmoins la fable facile selon laquelle toute souffrance serait un cadeau déguisé. « Je ne vais pas dire que ma vie est mieux qu’avant. Elle est différente, et je m’y épanouis tout autant. » La nuance est essentielle. La reconstruction n’efface pas la perte. Le bonheur retrouvé ne transforme pas les cinq années de douleur en étape nécessaire. Il signifie simplement que le malheur n’a pas obtenu le dernier mot.

Repères – Katell Alençon


Née le 9 octobre 1986 à Brest (Finistère)
Réside au Drennec (Finistère)
1,56 m – 44 kg
Spécialité : Rouleuse
Équipe : Cofidis

Palmarès

  • N°1 mondiale UCI (2021)
  • Double championne d’Europe (route et contre-la-montre, 2022)
  • Vice-championne d’Europe sur route (2023)
  • Vice-championne du monde du contre-la-montre WC4 (2021)
  • Médaillée de bronze aux Championnats du monde sur route WC4 (2021)
  • 5e des Jeux paralympiques de Tokyo (contre-la-montre WC4)
  • Multiple championne de France sur route et sur piste

Ces quelques lignes résument un palmarès exceptionnel. Elles ne racontent pourtant qu’une infime partie de Katell Alençon. C’est justement cette autre histoire qui commence ici.

Le mot qu’elle ne supporte plus

On appelle souvent cela la résilience. Le mot est devenu si fréquent qu’il semble pouvoir expliquer n’importe quelle guérison, n’importe quel retour, n’importe quelle adaptation. « La résilience ? Ah oui, je ne supporte plus ce mot. » Il est trop propre. Trop commode. Il donne l’impression qu’après le choc, l’être humain rebondit naturellement, comme si la volonté suffisait. Il efface les régressions, les colères, les journées perdues et l’immense travail invisible. Ce qui décrit mieux Katell se rapproche peut-être du pas à pas. Ne pas regarder constamment le sommet lorsqu’il paraît inaccessible. Se concentrer sur le prochain refuge. Transformer une montagne immense en une succession d’actions réalisables.

Remettre une prothèse. Se lever. Tenir debout. Faire un pas. Puis un autre. Reprendre un vélo sans se demander immédiatement si l’on deviendra championne d’Europe. Aller jusqu’au soir. Recommencer le lendemain. Katell ne redevient pas celle qu’elle était. « Je pense que je suis devenue quelqu’un d’autre. J’étais très timide, très routinière, très normale. Je pense que je suis devenue différente. »

Elle découvre en elle une capacité à aller plus loin que prévu. Mais elle refuse le mot « grâce ». Elle ne veut pas offrir à la souffrance un mérite qu’elle ne possède pas. « Je ne vais pas dire grâce à cette aventure, mais à cause d’elle, j’ai découvert une force que je ne connaissais pas. » Le haut niveau naît dans cette troisième vie. Avant, elle était sportive mais ne cherchait pas ses limites. Désormais, elle veut savoir jusqu’où elle peut aller. Elle s’entraîne davantage, avec une structure et une exigence inconnues de la jeune femme qu’elle était. « Aujourd’hui, je roule mieux qu’avant parce que je ne m’entraînais pas de la même manière. Je suis bien meilleure parce que je travaille beaucoup plus et que je cherche désormais à atteindre mes limites. Je ne me suis pas améliorée parce que je suis amputée. »

Un jour, sans qu’elle s’en aperçoive vraiment, ses neveux et nièces se sont mis à l’encourager comme elle admirait autrefois son grand frère. La transmission avait simplement changé de sens.

Cette précision protège le récit d’un piège fréquent : faire du handicap une sorte de pouvoir mystérieux. Katell n’est pas devenue performante par la magie de l’adversité. Elle est devenue une championne parce qu’elle s’est entraînée comme une championne.

Elle découvre le paracyclisme en 2013 et intègre progressivement l’équipe de France. Elle participe aux Jeux paralympiques de Rio puis de Tokyo, remporte des titres européens et s’installe parmi les références françaises de sa catégorie. Mais lorsqu’on lui demande ce que cette expérience lui a appris sur le bonheur, elle ne cite aucun podium. « Aujourd’hui, le bonheur est tous les jours. Certes, il y a aussi des malheurs, mais j’essaie d’être heureuse, de vivre l’instant et de profiter de chaque petit moment. La vie est courte. Si on n’en profite pas, on est malheureux. » Chez elle, le bonheur n’est plus un état que l’on obtiendrait après avoir enfin réglé tous ses problèmes. Il devient une discipline de l’attention : repérer ce qui mérite d’être vécu maintenant.

« C’est ma maison. » Derrière cette soute se cache bien plus qu’un vélo. Il y a un refuge, une organisation minutieuse et cette vie nomade que Katell a peu à peu apprivoisée.

Le camping-car, une maison roulante et une mémoire

Nous revenons à Grand-Champ. Au camping-car. À cette trappe qui m’avait d’abord raconté la professionnelle avant que sa porte ne me révèle la femme.

Katell habite à la pointe du Finistère. Depuis cet endroit, presque tout paraît loin. Les compétitions imposent des kilomètres, des hôtels, des réservations et une logistique permanente. Le camping-car devient une réponse pragmatique à cette géographie. « Quand on habite à la pointe du Finistère, tout est loin. Le camping-car a été une solution magique : plus d’hôtel à prévoir, on s’arrête où on veut, quand on veut. Je m’entraîne où je veux. Même lorsque je fais mes stages en montagne, je peux dormir à l’altitude que je choisis. »

Mais le véhicule n’est pas seulement un outil de performance. Il appartient d’abord à ses parents. L’aménagement a été imaginé à trois : Katell, sa mère et son père. Elle formule une exigence particulière : une grande soute, suffisamment vaste pour que son vélo reste à l’intérieur. « Je ne voulais absolument pas que mon vélo soit dehors. Je voulais une grande soute pour le mettre en sécurité et au sec. Parce qu’on est en Bretagne et qu’il pleut de temps en temps. » À l’intérieur, le camping-car est un petit monde. « C’est un peu mon cocon. Le camping-car, c’est mon univers. Il y a mes petites peluches, celles de la course de Plouay, et mon petit chien que j’ai eu lorsque j’ai passé mon permis. Il y a toutes ces petites histoires de la vie. »

Puis sa voix rejoint l’absence. « Aujourd’hui, mon papa n’est plus là. Mais le camping-car, c’était sa maison. Chaque fois que j’y rentre, je me souviens de mon papa qui venait aux courses avec moi. Cela fait partie de nous. » Soudain, l’organisation impeccable prend une autre dimension. Le père n’est plus assis à sa place, mais tout ce qu’ils ont imaginé ensemble continue de voyager. La soute qu’ils avaient choisie protège toujours le vélo. Les objets conservent leur position. Sa mère fixe encore son dossard avant les départs. Katell n’emporte pas simplement ses affaires sur les courses. Elle emporte une maison familiale devenue mémoire roulante.

Lorsqu’elle prépare un déplacement, chaque élément suit une logique précise. Tout est rangé au même endroit. Les voyages par la route et les déplacements en avion se comptent en semaines. Face à cette instabilité, Katell construit des routines. Le matin d’une compétition, elle mange trois heures avant le départ. Sur la table du camping-car, elle installe les bidons, les gels, le casque, la chaussure et la prothèse. Chaque objet prépare l’action suivante. Puis vient le rituel du dossard. « J’aime bien que ce soit ma mère qui le mette. Je vais chercher mon dossard, elle me l’épingle. J’ai plein de rituels. »

Autrefois, sa mère préparait les enfants de l’école de vélo. Aujourd’hui, elle épingle le dossard de sa fille devenue athlète professionnelle. Le sport de haut niveau adore les données sophistiquées et les protocoles. Mais parfois, ce qui sécurise un départ tient à quatre épingles posées par la bonne personne.

Sur le tableau de bord, trois petites peluches traversent la France et l’Europe avec elle. Dans une vie où tout est réglé au millimètre, elles rappellent que l’on peut aussi laisser une place à la tendresse.

Le calme apparent et les tempêtes intérieures

Sur le parking de Grand-Champ, Katell m’avait paru sereine. Cette sérénité est réelle, mais elle n’est pas permanente. Les courses disputées avec les valides lui servent d’entraînement et lui permettent de reproduire ses habitudes sans la pression d’un championnat international. « Il faut que je sois sereine et organisée, parce que si je ne le fais pas là, je ne le ferai pas ensuite en Coupe du monde ou aux championnats du monde. »

Le stress existe néanmoins. « Personne ne le voit, mais il est là. Après, je suis chiante quand je suis stressée. Les gens autour de moi le voient parce que je ne suis pas agréable. »

La confession fissure l’image trop parfaite de la championne imperturbable. Katell n’a pas vaincu toutes ses émotions. Elle les organise, comme le reste.

Avant un contre-la-montre important, elle construit un rétroplanning minuté. Chaque étape possède son heure. Ce qui peut la perturber, c’est l’imprévu : une distance modifiée, une météo exceptionnelle, un changement d’horaire. « J’ai besoin que tout soit planifié à la minute. Un élément extérieur peut me perturber, mais je suis capable de me remobiliser et de me reconcentrer. »

Finalement, Katell ressemble à son camping-car. Tout y est méthodique, organisé et préparé pour le mouvement. Elle sait pourtant mieux que beaucoup que l’existence échappe aux plans les mieux construits. Elle crée simplement assez d’ordre autour d’elle pour affronter le désordre lorsqu’il survient.

Tata Katell

Sur le parking, sa nièce découvre pour la première fois une course cycliste. Katell n’a ni enfant ni compagnon, un choix qu’elle relie aussi à la réalité de sa carrière. « C’est une vie où l’on est énormément en déplacement. On n’a pas forcément le temps de s’occuper comme il faut d’un enfant. Tant qu’on est sportive de haut niveau, surtout lorsqu’on est une femme, c’est compliqué. »

Mais la famille occupe une place immense. Katell a six neveux et nièces. Celle venue à Grand-Champ est l’avant-dernière. Le lendemain, Katell chute en début d’épreuve. Elle pourrait abandonner. La course demeure un entraînement. Pourtant, sa nièce est là. « C’était important qu’elle voie que j’allais au bout, que je n’abandonnais pas malgré la chute. Si elle était venue pour voir seulement deux kilomètres de course, cela n’aurait pas été bien. »

L’épisode dit beaucoup de la place qu’elle accorde à la transmission. Elle ne cherche pas à offrir l’image d’une femme invincible. Ses neveux et nièces observent surtout quelqu’un qui continue. « Je pense qu’elle me considère comme les autres qui font du vélo. Mes neveux et nièces ne voient plus vraiment que j’ai un handicap. »

Dans le regard des enfants, le handicap a cessé d’être le centre de l’image. Ils ne voient pas d’abord une amputée qui fait du vélo. Ils voient leur tata courir. Katell veut leur montrer que l’on peut aller au bout. Non pas parce qu’on ne tombe jamais, mais parce qu’une chute ne décide pas nécessairement de la fin. Lorsqu’elle évoque sa plus belle victoire, le sport disparaît presque entièrement.

Après l’amputation, remarcher constitue une bataille intime. Un jour, son filleul la regarde et lui dit : « Bravo marraine, tu marches. Cela restera une plus grande victoire pour moi que n’importe quelle médaille gagnée sur un podium. » Il ne connaît probablement ni les classifications, ni la valeur d’un titre international, ni la profondeur des cinq années entre parenthèses. Il voit seulement sa marraine debout.

À gauche, Amalie Dideriksen, championne du monde sur route 2016. À droite, Katell Alençon. Deux parcours très différents, un même maillot et une même exigence : celle du haut niveau.

Enfin considérés comme des athlètes

Lorsque Katell découvre le paracyclisme en 2013, son ambition première est élémentaire : reprendre un vélo et vérifier qu’elle est encore capable de faire quelque chose avec son corps. « Mon but premier était juste de reprendre le vélo. Je voulais me prouver que j’étais encore capable. Je ne connaissais même pas le paracyclisme. »

Elle y découvre finalement des amis, une famille sportive et une nouvelle carrière. Cofidis entre dans son histoire il y a environ dix ans. À l’époque, le soutien au paracyclisme ne possède pas encore la même structure qu’aujourd’hui. « Quand je suis arrivée chez Cofidis, le regard n’était pas le même. On te donnait un vélo, une tenue, puis tu allais sur les courses. On avait parfois l’impression qu’on faisait un peu de social. »

Le mot décrit une réalité longtemps vécue par les athlètes parasportifs : être soutenus sans être tout à fait considérés comme des sportifs à part entière.

En dix ans, les choses changent. « Aujourd’hui, nous sommes considérés comme des athlètes. Nous faisons complètement partie du groupe. Cofidis, c’est devenu ma deuxième famille. » Katell souhaite surtout que l’on comprenne que l’investissement quotidien ne diffère pas de celui des athlètes valides. « Nous nous entraînons au même titre. Nous faisons les mêmes efforts. Notre vie est organisée autour du sport. L’investissement est le même. » La comparaison des performances brutes n’a pas toujours de sens entre des corps et des catégories différents. En revanche, l’exigence, les renoncements, la fatigue et le sérieux n’ont pas besoin de traduction.

Katell mange trois heures avant le départ, construit ses rétroplannings, passe des semaines sur les routes et organise une part considérable de son existence autour de quelques minutes de compétition. Ce n’est pas une imitation du haut niveau. C’est le haut niveau.

Arthur Bauchet, Naël Habasque, Louis Hubert, Gatien Le Rousseau, Katell Alençon et Eliott Pierre. Plus qu’une équipe, une famille sportive où chacun porte son histoire, mais avance dans la même direction.

La souffrance n’est pas un superpouvoir

Chez certains athlètes paralympiques, la capacité à pousser l’effort paraît presque démesurée. Comme si la souffrance déjà traversée avait déplacé les frontières de ce qu’un corps accepte encore d’endurer. « Je pense que nous sommes capables d’aller très loin dans la souffrance. Peut-être parfois au-delà de ce qu’il faudrait. Est-ce que c’est bien ? Je ne sais pas. Cela peut aussi causer des problèmes. » La souffrance n’est pas un don. La capacité à l’endurer peut produire des exploits ; elle peut aussi abîmer. Katell ne romantise pas ce qu’elle a vécu. Elle constate simplement qu’elle connaît désormais une force intérieure qu’elle ignorait auparavant.

Après avoir réappris à marcher, elle a repris le vélo. Après le vélo sont venus les championnats, les Jeux, les titres et le statut professionnel. Mais son prochain rêve ne se réalisera pas sur deux roues. « J’aimerais gravir une montagne. J’aimerais arriver un jour au sommet en marchant. »

Son frère a beaucoup pratiqué l’alpinisme. Elle souhaite accomplir ce projet avec lui. Cette montagne ressemble à la continuité parfaite de son histoire. Elle veut simplement placer un sommet supplémentaire dans le territoire de ce qui lui est accessible. Un pas après l’autre. Un refuge, puis le suivant.

La part de secret

À la fin de l’entretien, je lui demande s’il existe une partie essentielle de son histoire dont personne ne parle. Elle refuse gentiment l’idée qu’un portrait devrait tout révéler. « Nous gardons tous une part de secret. On ne dit pas tout, et heureusement. Nous avons besoin de rester une personne. »

Championne d’Europe. Une ligne de palmarès pour les statistiques. Des milliers d’heures de travail pour celle qui l’a vécue.

La réponse est précieuse. Notre époque confond parfois la sincérité avec l’exposition totale. Katell parle de la douleur, du fauteuil, de l’amputation, de son père, de ses choix et de ses espoirs. Mais elle conserve une pièce fermée. Cette limite protège la personne derrière le personnage public. On ne se reconstruit pas seulement en racontant. On se reconstruit aussi en décidant ce qui nous appartient encore.

Trois vies dans un seul véhicule

Lorsque notre conversation s’achève, je repense au parking de Grand-Champ et à cette première erreur : j’avais cru que la jeune fille était sa fille. Elle était sa nièce. La correction enrichit la scène. Dans le camping-car se trouvaient trois générations et une absence.

La mère de Katell, qui continue d’épingler le dossard de sa fille. Katell, devenue championne après avoir longtemps pensé que le haut niveau n’était pas pour elle. Sa nièce, venue découvrir cet univers où sa tata paraît simplement faire du vélo comme les autres. Et le père de Katell, invisible mais présent dans chaque aménagement imaginé avec elles.

Derrière la trappe, le vélo était parfaitement rangé. À l’intérieur, les bidons, les gels, la chaussure, le casque et la prothèse trouveraient bientôt leur ordre précis. Les peluches rappelaient des courses. La mère fixerait le prochain dossard. La nièce regarderait sa tata repartir après une chute. Ce camping-car ne racontait pas seulement l’organisation d’une athlète professionnelle. Il contenait les trois vies de Katell Alençon.

La première, heureuse et insouciante, celle de l’enfant hyperactive, de la montagne, de l’école de vélo et des parents bénévoles. La deuxième, suspendue, enfermée dans la douleur, un fauteuil trop bas et un combat médical incompréhensible. La troisième, différente mais tout aussi incroyable, celle du vélo retrouvé, des Jeux, de Cofidis, des neveux et nièces et des sommets qu’il reste encore à gravir.

Les podiums appartiennent aux jours de course. Une carrière, elle, se construit surtout dans tous les entraînements que personne ne regarde.

« Elle a réussi, pourquoi pas moi ? »

Avant de raccrocher, je lui demande si elle préférerait que l’on se souvienne de la championne ou de la femme. « Plutôt de la femme. La sportive n’est qu’une partie de ma vie. Ce que je veux montrer, ce n’est pas seulement quelqu’un qui sait faire du vélo. C’est quelqu’un qui sait se reconstruire. Je voudrais que toutes les personnes qui ont un petit ou un gros souci dans leur vie puissent se dire : elle a réussi, pourquoi pas moi ? »

Voilà ce qu’il faudrait retenir. Pas l’idée naïve selon laquelle la volonté suffirait à tout réparer. Certains combats nécessitent des médecins, une famille, des années, des opérations, des prothèses et des circonstances que l’on ne maîtrise pas entièrement.

Pas davantage l’obligation de devenir héroïque. Se reconstruire ne signifie pas transformer chaque malheur en podium. Cela peut simplement vouloir dire reprendre sa place dans une conversation. Conduire à nouveau. Sortir de chez soi. Remarcher devant son filleul. Retrouver une passion. Accepter une vie différente sans la considérer comme inférieure.

Les championnes passent une grande partie de leur vie à avancer. Il leur arrive aussi de s’arrêter quelques instants pour regarder le paysage.

Katell n’a pas reconstruit celle qu’elle était avant. Elle a bâti quelqu’un d’autre avec ce qui restait, ce qui revenait et ce qu’elle découvrait. Elle ne remercie pas la souffrance. Elle ne prétend pas avoir guéri de tout. Mais elle refuse de lui abandonner la totalité de l’espace. Sur le parking de Grand-Champ, je pensais avoir aperçu un vélo parfaitement rangé. Je comprends désormais que j’avais surtout regardé une vie remise en mouvement.

Une vie dans laquelle rien n’est laissé au hasard, précisément parce qu’un jour le hasard a tout bouleversé. Une vie où l’on prépare soigneusement les bidons, les gels, le casque, la chaussure et la prothèse. Une vie où une mère continue d’épingler le dossard de sa fille. Une vie où un père disparu voyage encore dans les détails d’un camping-car. Une vie où une nièce voit sa tata remonter sur son vélo après être tombée.

Une vie où la plus grande victoire ne s’est pas jouée devant une ligne d’arrivée, mais dans la voix d’un enfant disant : « Bravo marraine, tu marches. » Les médailles racontent le niveau de Katell Alençon. Son palmarès raconte sa constance. Le maillot Cofidis raconte la professionnalisation enfin accordée à son talent. Mais l’essentiel se trouve ailleurs. Dans cette capacité à considérer qu’une existence peut contenir plusieurs vies. Dans la lucidité de ne pas prétendre que la troisième est meilleure que la première. Dans la force de ne pas laisser la deuxième décider de toutes les suivantes. Et dans ce projet de rejoindre un jour son frère au pied d’une montagne, puis de commencer à marcher. Pas pour effacer le passé. Pas pour prouver qu’elle serait devenue invincible. Simplement pour atteindre le prochain refuge. Puis le suivant. Jusqu’au sommet.

=> Pour tout comprendre de l’équipe Paracycliste de la Cofidis 

=> Et ici, si vous voulez découvrir tous nos autres portraits : Tous nos articles Portraits

Jean-François Tatard

- 45 ans - Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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