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Tout le monde gardera en mémoire deux images de cette dernière étape du Tour de France : Mathieu van der Poel faisant exploser le peloton avec Tadej Pogačar dans la rue Lepic, puis le maillot jaune se résignant à le laisser filer dans les 200 derniers mètres des Champs-Élysées, comme s’il savait que la victoire avait déjà choisi son camp. Pourtant, quelques jours après cette démonstration, le plus grand exploit du Néerlandais ne se situe peut-être ni dans cette montée mythique, ni dans cette arrivée triomphale. Il se cache entre les deux, dans une descente où les lois de la physique auraient normalement dû offrir au peloton un avantage décisif.
Par Jeff Tatard – Photos : ©3bikes
Le vrai moment où la course s’est jouée
Chez 3bikes.fr on s’est amusé à regardé les données Strava de plusieurs coureurs… Les chiffres donnent déjà le vertige. Près de 35 km/h dans les 5,9 % de la rue Lepic sur les pavés, puis plus de 43 km/h dans la remontée finale des Champs-Élysées. Dimanche, Mathieu van der Poel a livré l’une des démonstrations de force les plus impressionnantes de ces dernières années.
Naturellement, c’est cette accélération dans Montmartre qui a retenu toute l’attention. Les images étaient magnifiques. Les écarts se creusaient, le peloton explosait et seul Tadej Pogačar semblait encore capable de suivre le champion néerlandais.
Mais quelques kilomètres plus loin, un autre exploit, bien plus discret, était en train de s’écrire.
Après avoir basculé au sommet de la rue Lepic, les deux hommes replongent vers les Champs-Élysées, effectuent le demi-tour au niveau de l’Arc de Triomphe avant d’entamer la longue descente de l’avenue dans l’autre sens. Une portion large, rectiligne et extrêmement rapide où les vitesses dépassent régulièrement les 65 km/h.
C’est précisément là que la course aurait dû basculer… en faveur du peloton.
Quand la physique prend le relais des jambes
Intuitivement, on pourrait penser que deux champions de ce calibre disposent d’un avantage suffisant pour conserver leur avance dans une descente. En réalité, c’est presque l’inverse.
À partir de 60 km/h, la résistance de l’air devient le principal adversaire. Plus la vitesse augmente, moins la différence se fait sur les jambes et plus elle dépend de l’aérodynamique.
Derrière Van der Poel et Pogačar, le peloton bénéficie d’un avantage considérable. Chaque coureur profite du sillage de celui qui le précède. Les efforts se répartissent, les accélérations coûtent moins cher et l’énergie économisée par chacun s’additionne. Peu à peu, le groupe cesse d’être une simple addition de coureurs pour devenir une véritable machine aérodynamique, capable de conserver sa vitesse avec une efficacité redoutable.
Les études réalisées sur l’aspiration montrent que, dans ce type de configuration, un grand peloton peut bénéficier d’un avantage de l’ordre de 10 à 20 % par rapport à un homme seul. Ce n’est plus une question de watts. C’est une question de physique.
Autrement dit, la rue Lepic a permis à Mathieu van der Poel de créer l’écart. Mais c’est la longue descente des Champs-Élysées qui aurait normalement dû permettre au peloton de le combler.
Plus le groupe est grand… plus il devient rapide
Le phénomène ne s’arrête pas à l’aspiration du coureur placé juste devant soi.
Plus un peloton est nombreux, plus son efficacité aérodynamique augmente. Les coureurs placés au cœur du groupe sont protégés de toutes parts : par ceux qui les précèdent, mais aussi, dans une moindre mesure, par ceux qui les entourent et même par ceux qui les suivent. Les turbulences sont réparties, l’écoulement de l’air devient plus favorable et chacun dépense moins d’énergie pour maintenir une vitesse élevée.
C’est d’ailleurs une sensation que tous les cyclistes connaissent sans toujours parvenir à l’expliquer. Rouler au milieu d’un peloton est souvent plus facile que d’en occuper la dernière place. Et la différence devient encore plus flagrante lorsqu’on se retrouve seul devant le groupe.
Le plus simple est d’en faire l’expérience. Lors de votre prochaine sortie, choisissez une descente que vous connaissez bien. Passez-y une première fois seul, puis une seconde au cœur d’un groupe. Enfin, laissez-vous glisser en dernière position. Regardez simplement votre compteur et vos sensations. Vous découvrirez rapidement que le peloton est bien plus qu’une addition de cyclistes : c’est un système qui amplifie naturellement sa propre vitesse.
La leçon venue du marathon de Kipchoge
Ce phénomène est suffisamment bien connu pour avoir été exploité lors du célèbre projet Breaking2 de Nike, lorsque Eliud Kipchoge est devenu le premier homme à courir le marathon en moins de deux heures dans des conditions expérimentales.
À l’époque, beaucoup s’étaient étonnés de voir des lièvres non seulement devant lui… mais aussi derrière. Ce choix n’avait pourtant rien d’anecdotique. Les meneurs placés à l’avant avaient pour mission de fendre l’air. Ceux positionnés à l’arrière contribuaient, eux aussi, à améliorer l’écoulement de l’air en limitant les turbulences qui se formaient dans le sillage du champion kényan.
Cette organisation, pensée jusque dans ses moindres détails par des ingénieurs et des spécialistes de la mécanique des fluides, rappelait une vérité simple : à grande vitesse, chaque athlète influence l’aérodynamique des autres.
À vélo, où les vitesses dépassent régulièrement 60 km/h, ce phénomène prend une ampleur encore plus spectaculaire.
Pourquoi la victoire de Van der Poel est encore plus grande
C’est sans doute là que réside le véritable exploit de Mathieu van der Poel.
Pendant plusieurs kilomètres, il n’a pas seulement résisté aux meilleurs coureurs du monde. Il a résisté à un peloton lancé à pleine vitesse, porté par toute son inertie collective et par un avantage aérodynamique que les lois de la physique offrent naturellement au groupe.
Lorsque Tadej Pogačar laisse finalement Mathieu van der Poel s’échapper dans les 2 ou 300 derniers mètres, l’image est saisissante. Elle ressemble moins à une défaite qu’à une décision. Comme si le Slovène avait compris que le véritable adversaire n’était plus le Néerlandais, mais le peloton lancé derrière eux. À cet instant, il ne s’agissait peut-être plus de savoir lequel des deux était le plus fort, mais lequel devait renoncer pour que leur échappée survive jusqu’à la ligne d’arrivée.
Mais l’histoire a peut-être commencé bien plus tôt. Elle s’est probablement écrite dans cette longue descente où tout semblait condamner un homme seul ou presque à être repris.
Dimanche, Mathieu van der Poel n’a donc pas seulement gagné une étape du Tour de France. Pendant quelques kilomètres, il a réussi ce que la physique, elle-même, rend normalement presque impossible.
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