Tour de France : quand l’intestin devient le maillon faible

Pendant une étape du Tour de France, les jambes ne sont pas les seules à souffrir. Tandis que les muscles réclament toujours davantage de sang, que la peau tente d’évacuer la chaleur et que le cerveau maintient l’organisme en alerte, le système digestif doit poursuivre une mission presque contradictoire : absorber l’énergie nécessaire à l’effort au moment même où le corps lui retire une partie de ses moyens. Nausées, reflux, ballonnements, crampes, diarrhées ou impossibilité de s’alimenter ne relèvent donc pas d’un simple manque de chance. Ils révèlent parfois la limite invisible d’un organisme poussé dans ses derniers retranchements. Après avoir dressé le portrait de Nina Voit, fondatrice de Du Bon Sens dans Mon Assiette, ce deuxième volet de notre dossier entre au cœur de la physiologie digestive du cycliste. Car sur le Tour de France, l’intestin ne se contente pas d’accompagner la performance : il peut décider de son issue.

Par Jeff Tatard – Photos : © Du Bon Sens dans Mon Assiette

Le corps invisible du Tour de France – Volet 2/4

Dans le premier épisode de notre série, nous avons raconté le parcours de Nina Voit, la maladie qui l’a obligée à changer de vie et la philosophie qui l’a conduite à placer l’écoute du corps avant l’application aveugle des chiffres. Cette fois, le portrait laisse place à la physiologie. Nous entrons là où les caméras du Tour de France ne peuvent pas aller : dans l’estomac, dans l’intestin et dans cet immense réseau de décisions biologiques qui permet à un coureur de continuer à produire des watts pendant plusieurs heures.

Car manger sur le vélo ne consiste pas simplement à faire entrer du carburant dans un réservoir. Il faut encore que ce carburant quitte l’estomac, traverse l’intestin, franchisse la barrière digestive, rejoigne la circulation sanguine et soit utilisé par les muscles. À faible intensité, cette chaîne fonctionne généralement sans difficulté majeure. Mais sur le Tour de France, rien ne se déroule dans des conditions ordinaires. Le coureur avale des glucides alors que sa fréquence cardiaque est élevée. Il boit pendant que sa température corporelle augmente. Il tente de digérer en pleine ascension, au milieu des vibrations, du stress de la course et parfois sous une chaleur écrasante. Le système digestif doit donc travailler au moment même où l’organisme considère que d’autres fonctions sont plus urgentes.

Sur le Tour de France, les muscles ne sont pas les seuls à réclamer de l’énergie. La peau tente d’évacuer la chaleur, le cerveau maintient l’organisme en alerte et le système digestif continue d’absorber les nutriments. Chaque watt produit résulte d’un équilibre fragile entre des organes qui se disputent les mêmes ressources.

Quand les muscles deviennent prioritaires

Au repos, le système digestif bénéficie d’un débit sanguin confortable. Après un repas, l’organisme dirige naturellement davantage de sang vers l’estomac et l’intestin afin de soutenir la digestion et l’absorption des nutriments. Mais lorsque l’effort devient intense, les priorités changent. Les muscles ont besoin d’oxygène, le cœur accélère et le sang est redistribué vers les tissus les plus sollicités.

Lorsque la température monte, une autre urgence apparaît : évacuer la chaleur. La peau réclame alors elle aussi une part importante du débit sanguin disponible afin de permettre la transpiration et les échanges thermiques. Le système digestif se retrouve pris entre deux exigences majeures : les muscles réclament du sang pour produire de la puissance, tandis que la peau en demande pour éviter la surchauffe. L’intestin, lui, doit continuer à absorber les glucides et l’eau, mais avec des ressources parfois réduites.

Cette diminution du débit sanguin intestinal est appelée hypoperfusion splanchnique. Elle ne provoque pas automatiquement des symptômes, mais elle fragilise le fonctionnement digestif lorsque l’effort se prolonge, devient très intense ou se déroule sous la chaleur. L’intestin continue alors de recevoir des aliments, des gels et des boissons tandis que sa capacité de traitement peut commencer à diminuer. C’est un peu comme si l’on augmentait le nombre de colis devant un entrepôt tout en réduisant le nombre d’employés chargés de les trier.

Pour Nina Voit, la digestion n’est jamais un simple problème d’alimentation. Elle dépend avant tout de l’état dans lequel se trouve le corps au moment où il reçoit ce qu’on lui demande d’assimiler.

Le paradoxe du cycliste : manger quand le corps préférerait ne pas digérer

Sur une étape longue, un coureur ne peut pas attendre d’avoir faim. Lorsqu’il ressent une fringale franche, le retard énergétique est souvent déjà important. Les équipes cherchent donc à anticiper en organisant une alimentation régulière : boissons glucidiques, gels, barres, pâtes de fruits, petits gâteaux de riz ou préparations conçues pour être consommées en roulant.

Cette stratégie est physiologiquement logique. Mais elle place le corps devant une contradiction permanente : il doit ralentir certaines fonctions digestives pour soutenir l’effort, tout en continuant à absorber l’énergie indispensable à cet effort.

« C’est tout le paradoxe du sport d’endurance. On demande au corps de digérer au moment où il mobilise ses ressources pour faire autre chose. Tant que l’équilibre tient, tout paraît simple. Mais lorsque la chaleur, le stress ou l’intensité augmentent, cette digestion peut devenir beaucoup plus fragile. »

L’estomac peut alors ralentir sa vidange. Les aliments et les liquides restent plus longtemps dans la partie haute du système digestif. Le coureur ressent une lourdeur, une impression de trop-plein, des éructations ou un reflux. Il peut pourtant continuer à manger parce que son protocole le prévoit ou parce qu’il sait qu’il doit maintenir ses apports. Le problème n’est alors plus seulement ce qu’il avale. Le problème est ce qui ne descend plus.

Quand l’estomac devient une salle d’attente

La vidange gastrique désigne le passage progressif du contenu de l’estomac vers l’intestin grêle. Elle dépend de nombreux facteurs : la quantité ingérée, la concentration de la boisson, la présence de graisses, de fibres ou de protéines, l’intensité de l’effort, la température extérieure, la déshydratation et la tolérance individuelle.

Lorsque tout fonctionne correctement, les apports quittent l’estomac à un rythme compatible avec leur absorption. Mais si l’intensité augmente brutalement, si le coureur ingère de grandes quantités d’un seul coup ou si la boisson est trop concentrée, l’estomac peut devenir une véritable salle d’attente. Chaque nouvelle prise s’ajoute alors à ce qui n’a pas encore été évacué. Le cycliste ressent parfois un ventre gonflé, une sensation de liquide qui remonte ou l’impression qu’aucun aliment supplémentaire ne pourra être accepté.

Dans le peloton, on parle d’un estomac « fermé ». L’expression n’est pas scientifique, mais elle décrit parfaitement la sensation vécue : le coureur sait qu’il doit manger, mais son organisme lui répond qu’il ne veut plus rien recevoir.

« Dans ces moments-là, forcer n’est pas toujours la meilleure solution. Il faut comprendre ce qui a saturé le système. Est-ce la chaleur ? Une boisson trop concentrée ? Une prise trop importante ? L’intensité ? Le stress ? Le corps ne fait pas un caprice. Il exprime une limite. »

Avant de s’arrêter, le corps prévient presque toujours. Nausées, lourdeurs, perte d’appétit ou troubles digestifs ne sont pas des caprices : ils traduisent souvent le moment où l’organisme n’est tout simplement plus capable d’absorber ce qu’on continue de lui demander.

Quand l’intestin finit par lever le drapeau blanc

Les troubles digestifs d’effort ne possèdent pas une cause unique. Ils naissent souvent d’un enchevêtrement : diminution du débit sanguin intestinal, augmentation de la température corporelle, déshydratation, ralentissement de la vidange gastrique, vibrations, position du cycliste, stress de la course et composition de ce qui est avalé.

La recherche regroupe aujourd’hui ces phénomènes sous le terme de syndrome gastro-intestinal induit par l’exercice. Les symptômes peuvent être hauts : reflux, éructations, lourdeur gastrique, nausées ou vomissements. Ils peuvent aussi être bas : crampes abdominales, flatulences, besoin urgent d’aller aux toilettes ou diarrhées.

Dans les cas extrêmes, l’altération de la barrière intestinale peut favoriser le passage de molécules inflammatoires dans la circulation. Cela ne signifie pas que chaque douleur abdominale traduit une atteinte importante. Mais cela rappelle une chose essentielle : l’intestin soumis à un effort prolongé n’est pas un simple tuyau passif. C’est un organe vivant, vascularisé, sensible à la chaleur et directement exposé aux conséquences de l’intensité.

Sur une course d’un jour, le coureur peut parfois limiter les dégâts et atteindre l’arrivée malgré un inconfort important. Sur le Tour de France, le problème est différent : il faut recommencer le lendemain.

Sur le Tour, chaque trouble digestif laisse une dette

Un épisode digestif ne se limite pas toujours aux minutes pendant lesquelles il survient. Un coureur qui ne parvient plus à manger dans la dernière heure d’une étape termine avec un déficit énergétique plus important. Celui qui vomit perd non seulement ce qu’il vient d’avaler, mais aussi une partie de son hydratation et de ses électrolytes. Celui qui souffre de diarrhées peut arriver à l’hôtel avec un système digestif irrité, un appétit diminué et une capacité réduite à absorber son repas de récupération.

Le problème se prolonge alors pendant plusieurs heures. Le coureur termine moins alimenté, remplit moins efficacement ses réserves de glycogène et récupère moins bien. Son sommeil peut être perturbé. Son petit-déjeuner du lendemain devient plus difficile. Le trouble digestif d’aujourd’hui peut donc devenir la fatigue de demain.

Sur trois semaines, ces petites dettes s’accumulent : quelques centaines de calories manquantes, une hydratation incomplète, un repas du soir mal toléré, une nuit interrompue par des douleurs abdominales. Individuellement, chacun de ces événements paraît gérable. Mais le Tour de France se joue aussi dans l’addition de ces détails invisibles. La perte de performance ne survient pas toujours sous la forme spectaculaire d’un effondrement. Elle peut commencer par une digestion qui se dégrade progressivement.

La chaleur, grande ennemie silencieuse de l’intestin

La chaleur bouleverse l’équilibre physiologique. Pour maintenir sa température centrale dans une zone compatible avec l’effort, le corps augmente le débit sanguin cutané et la transpiration. Cette stratégie permet d’évacuer une partie de la chaleur produite par les muscles, mais elle possède un coût. Plus de sang dirigé vers la peau signifie moins de marge disponible ailleurs. Lorsque la déshydratation s’installe, le volume plasmatique diminue, le cœur doit travailler davantage et la perception de l’effort augmente.

Dans ce contexte, le système digestif devient particulièrement vulnérable. Une boisson ou un gel parfaitement toléré par quinze degrés peut soudain devenir problématique à trente-cinq degrés. Non parce que le produit a changé, mais parce que le corps qui le reçoit n’est plus dans le même état.

La chaleur modifie également les comportements. Le coureur boit davantage, parfois par grosses quantités. Il privilégie les liquides aux solides. Mais lorsque l’estomac est déjà ralenti, une prise massive de liquide n’accélère pas nécessairement l’hydratation. Elle peut simplement ajouter du volume et accentuer l’inconfort.

« On pense parfois que plus on verse d’eau, plus on hydrate. Mais si le système digestif est saturé, cette eau n’est pas encore disponible pour les cellules. Elle reste d’abord dans l’estomac ou dans l’intestin. Là encore, ce qui entre n’est pas forcément ce qui est utilisé. »

Verser davantage de bois sur une cheminée dont le feu s’étouffe ne produit pas plus de chaleur. En nutrition sportive, c’est la même chose : ce n’est pas ce que l’on apporte qui compte, mais ce que l’organisme est encore capable de transformer.

Boire n’est pas encore s’hydrater

L’hydratation réelle dépend de l’absorption. Pour que l’eau consommée devienne utile, elle doit quitter l’estomac, traverser l’intestin et rejoindre la circulation sanguine. La présence de sodium et d’une quantité adaptée de glucides peut favoriser ce passage. Mais l’équilibre reste délicat.

Une boisson trop pauvre en électrolytes peut ne pas compenser les pertes d’un coureur qui transpire abondamment. À l’inverse, une boisson trop concentrée en sucres peut ralentir la vidange gastrique ou attirer de l’eau vers la lumière intestinale, accentuant parfois les ballonnements ou les diarrhées.

La meilleure boisson n’est donc pas nécessairement celle qui contient le plus d’éléments. C’est celle dont la concentration, la quantité et la fréquence de consommation correspondent aux capacités du coureur et aux conditions de l’étape. Il ne suffit pas de remplir les bidons. Il faut construire une stratégie que l’intestin soit capable de suivre.

Le stress de la course descend lui aussi dans le ventre

La digestion n’est jamais uniquement mécanique. Le système nerveux autonome joue un rôle essentiel dans son fonctionnement. Le repos favorise les activités digestives. À l’inverse, le stress et l’état d’alerte préparent l’organisme à agir rapidement.

Sur le départ d’une étape importante, un coureur peut ressentir les effets de cette activation avant même le premier kilomètre. La tension augmente, l’appétit diminue, l’estomac se noue et le transit peut accélérer chez certains ou ralentir chez d’autres. Ce phénomène explique pourquoi un aliment parfaitement toléré à l’entraînement peut devenir difficile à digérer en compétition. La recette est identique. Le corps, lui, ne l’est plus.

« Le repas n’arrive jamais seul. Il arrive avec le niveau de stress, la qualité du sommeil, la peur de l’étape, la chaleur et tout ce que la personne porte déjà. C’est pour cela qu’une approche purement mathématique atteint rapidement ses limites. »

Sur le Tour de France, cet effet peut se répéter chaque matin. Une étape de montagne, un contre-la-montre décisif ou une journée venteuse suffisent à modifier l’état nerveux du coureur. L’intestin devient alors le révélateur de ce que l’athlète ne dit pas toujours.

Le système digestif s’entraîne lui aussi. Comme les muscles, il développe progressivement sa capacité à recevoir, transporter et utiliser l’énergie… à condition de respecter son rythme d’adaptation.

L’intestin peut-il s’entraîner comme les jambes ?

La réponse est oui, au moins en partie. Depuis plusieurs années, les spécialistes parlent d’entraînement digestif, ou gut training. Le principe consiste à habituer progressivement le système digestif à recevoir, transporter et absorber les apports qui seront utilisés en compétition.

Un coureur qui s’entraîne régulièrement sans manger, puis tente d’avaler 90 g de glucides par heure le jour de sa course, demande soudain à son intestin d’accomplir un travail qu’il n’a presque jamais répété. À l’inverse, une exposition progressive peut améliorer la tolérance. Le cycliste apprend à boire à intervalles réguliers, teste les textures, les goûts, les concentrations et les combinaisons de glucides, puis identifie ce qu’il tolère à faible intensité comme à allure de course.

L’entraînement digestif possède aussi une dimension comportementale. Il faut apprendre à ouvrir un emballage, mâcher, boire et s’alimenter sans attendre d’avoir faim. Il faut savoir quoi consommer dans une descente, dans une portion calme ou avant le pied d’un col. La stratégie nutritionnelle doit devenir aussi automatique qu’un changement de braquet.

Mais l’entraînement digestif ne transforme pas l’intestin en organe invincible. Il améliore la tolérance sans supprimer les effets de la chaleur, de la déshydratation ou les différences individuelles.

« On peut entraîner une capacité, mais on ne doit pas oublier d’écouter la réponse. S’habituer à manger davantage ne signifie pas que le maximum sera toujours la bonne quantité. L’objectif reste de trouver ce que le corps sait réellement utiliser. »

Tester à l’entraînement, mais dans les vraies conditions

Tester un gel pendant une sortie facile de deux heures ne suffit pas toujours à prédire sa tolérance pendant une étape de montagne sous trente degrés. Pour être utile, l’entraînement digestif doit progressivement reproduire les contraintes de la compétition : sorties longues, efforts soutenus, chaleur, fatigue et matériel réellement utilisé en course.

Il faut également tenir compte de la lassitude. Un aliment toléré pendant la première heure peut devenir écœurant après quatre heures. Une saveur très sucrée peut fonctionner au début, puis provoquer un rejet. Les produits solides peuvent être appréciés sur le plat et beaucoup moins dans une ascension intense.

Les équipes professionnelles multiplient donc les options : gels, boissons, aliments semi-solides, produits salés, petits gâteaux de riz et préparations adaptées aux préférences des coureurs. Cette diversité ne relève pas seulement du plaisir. Elle permet d’éviter la saturation, de varier les textures et d’adapter les prises à l’intensité du moment. La meilleure stratégie est rarement un produit unique répété pendant cinq heures.

La performance ne commence pas au départ d’une étape. Elle se construit souvent plusieurs jours auparavant, dans l’assiette, à travers une alimentation capable de nourrir autant les muscles que le microbiote intestinal.

Le microbiote, partenaire invisible de l’endurance

L’intestin abrite des milliards de micro-organismes formant le microbiote intestinal. Leur rôle dépasse largement la digestion. Ils participent au métabolisme de certains nutriments, à la régulation immunitaire et au maintien de la barrière intestinale.

L’exercice régulier peut favoriser une plus grande diversité microbienne. Mais l’effort extrême, le stress, les déplacements, les modifications alimentaires et le manque de récupération peuvent aussi perturber cet équilibre. Sur le Tour de France, les coureurs changent d’hôtel presque chaque jour et leur organisme est soumis à une succession de contraintes : horaires variables, chaleur, fatigue, apports massifs en glucides et diminution parfois importante des fibres pendant les étapes.

Les aliments riches en fibres sont utiles à la santé digestive, mais leur quantité doit souvent être réduite autour d’une compétition afin de limiter le volume intestinal et les risques d’inconfort. Le défi consiste donc à préserver la santé digestive à long terme tout en adaptant temporairement l’alimentation aux exigences de la course.

Une alimentation optimale pour une étape du Tour de France n’est pas forcément celle que l’on recommanderait toute l’année. La performance impose parfois une simplification temporaire. La santé exige de ne pas la rendre permanente.

Les signes qu’il ne faut pas banaliser

Dans le cyclisme, la souffrance fait partie de la culture. Les jambes brûlent, le dos se raidit et l’on apprend à continuer. Cette capacité à supporter l’inconfort peut toutefois conduire à banaliser certains signaux digestifs.

Un reflux léger, quelques nausées ou une perte d’appétit peuvent sembler insignifiants. Pourtant, lorsqu’ils se répètent, ils indiquent parfois que la stratégie doit être revue. Le coureur doit observer le moment d’apparition des symptômes, l’intensité de l’effort, la quantité consommée, la température, le produit utilisé, le délai depuis le dernier repas et l’état d’hydratation.

Un carnet d’entraînement peut intégrer ces informations au même titre que les watts ou la fréquence cardiaque. Car un protocole nutritionnel ne devrait jamais être évalué uniquement à partir de ce qui était prévu. Il doit être jugé sur ce que le corps a effectivement accepté.

« Le sportif regarde souvent ce qu’il devait manger. Il devrait aussi regarder ce qu’il a réussi à digérer, l’énergie qu’il a réellement ressentie et l’état dans lequel il termine. C’est là que se trouve l’information la plus utile. »

Quand l’intestin devient un facteur de performance

On parle souvent du système digestif comme d’une source de problèmes. Mais un intestin entraîné, tolérant et bien préparé constitue aussi un avantage compétitif majeur.

Deux coureurs peuvent posséder une puissance physiologique comparable. Si l’un parvient à absorber régulièrement ses glucides et à maintenir son hydratation tandis que l’autre développe des nausées après trois heures, leur potentiel ne s’exprimera pas de la même manière. Le premier conserve davantage de disponibilité énergétique. Le second commence à négocier avec son estomac au moment où la course exige toute son attention.

À ce niveau, la capacité digestive devient une qualité de performance au même titre que l’endurance musculaire. Elle permet de soutenir les apports, de mieux récupérer et de répéter les efforts d’un jour à l’autre. Sur le Tour de France, cette répétition est essentielle. Le vainqueur n’est pas seulement celui qui peut produire la plus grande puissance pendant quelques minutes. C’est celui qui parvient à conserver ses capacités pendant trois semaines.

L’équation impossible que les équipes tentent de résoudre

Les nutritionnistes des équipes travaillent sur une équation d’une complexité extrême. Ils doivent fournir suffisamment d’énergie, limiter les volumes inutiles, adapter les apports à la chaleur, à l’altitude, à l’intensité, au profil de l’étape et aux préférences individuelles. Ils doivent également anticiper ce que le coureur acceptera encore après quatre heures de selle.

La science permet de fixer des repères. Les capteurs permettent d’estimer les dépenses. Les protocoles permettent d’organiser les prises. Mais le corps conserve toujours le dernier mot. C’est précisément là que la vision de Nina Voit rejoint la nutrition sportive moderne sans se confondre avec elle.

Elle ne rejette ni les chiffres ni les recommandations. Elle rappelle simplement que la quantité prescrite ne devient utile qu’au moment où elle est transformée. Un gel resté dans l’estomac n’alimente pas les muscles. Un bidon avalé trop vite n’hydrate pas instantanément. Une stratégie parfaite sur le papier peut échouer au contact de la chaleur, du stress ou de la fatigue. Le protocole doit donc rester vivant.

Écouter avant que le corps ne crie

Le corps envoie rarement son premier message sous la forme d’un effondrement spectaculaire. Il commence souvent plus discrètement : perte d’appétit, renvoi inhabituel, boisson qui devient écœurante, difficulté à avaler, ventre qui gonfle. Ces signaux sont parfois les premières fissures d’un système qui commence à saturer.

Le coureur expérimenté apprend à les reconnaître. Il réduit temporairement l’intensité lorsqu’il le peut, espace les prises, choisit une texture plus simple, se refroidit ou privilégie de petites gorgées. Cette adaptation ne constitue pas un abandon du plan. Elle représente l’expression la plus aboutie de l’intelligence de course.

« Écouter le corps ne signifie pas faire moins. Cela signifie comprendre ce qu’il faut ajuster pour pouvoir continuer. »

L’intestin est souvent présenté comme le maillon faible de l’endurance. Pour Nina Voit, il peut au contraire devenir l’un des plus grands alliés du sportif… à condition d’apprendre à l’écouter avant qu’il ne soit contraint de crier.

Le maillon fragile peut devenir une force

L’intestin du cycliste évolue dans un environnement hostile. Il reçoit des quantités importantes de glucides, subit les vibrations, la chaleur, la déshydratation et la diminution de son débit sanguin. Il doit fonctionner sous stress et recommencer le lendemain.

Il serait donc facile de le considérer uniquement comme le maillon fragile de la performance. Mais il peut aussi devenir l’un de ses alliés les plus précieux. Lorsqu’il est entraîné, respecté et correctement alimenté, il permet au coureur de prolonger l’effort, de retarder l’épuisement et de mieux reconstruire ses réserves.

La différence ne se joue pas seulement dans la quantité disponible dans les poches. Elle se joue dans la capacité de l’organisme à la recevoir. Car sur le Tour de France, la course ne se gagne pas uniquement avec ce que l’on mange. Elle se gagne aussi avec ce que l’on parvient à digérer.

La suite : gels, barres ou vraie nourriture ?

Après avoir compris pourquoi l’intestin peut devenir vulnérable pendant l’effort, une autre question s’impose : que faut-il réellement lui donner ? Les coureurs modernes consomment des gels, des boissons glucidiques et des produits capables d’apporter des quantités d’énergie autrefois inimaginables.Mais tous les glucides se valent-ils ? Pourquoi associer glucose et fructose ? Peut-on réellement absorber 120 g par heure ? La mastication possède-t-elle encore un rôle lorsqu’on cherche avant tout la rapidité ? Et la vraie nourriture conserve-t-elle une place dans un sport devenu aussi scientifique ?

Vendredi 24 juillet – Volet 3/4

Gels, barres ou vraie nourriture : le corps fait-il réellement la différence ?

Parce qu’avant de chercher à faire entrer toujours plus d’énergie, il faut encore savoir sous quelle forme le corps est réellement capable de la recevoir.

Pour retrouver le début de notre dossier

Volet 1/4 – Nina Voit, la femme qui écoute le corps avant les chiffres
Son parcours, sa reconstruction et la philosophie qui a donné naissance à DU BON SENS DANS MON ASSIETTE

=> Pour mieux comprendre l’univers de Nina Voit : DU BON SENS DANS MON ASSIETTE

=> Et ici, si vous voulez retrouver tous nos dossiers Coaching – Nutrition

Jean-François Tatard

- 45 ans - Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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