Pogacar est-il en train de tuer le Tour de France ?

Jamais je n’aurais imaginé écrire ces mots. Pendant des décennies, le mois de juillet a rythmé mes journées. Comme tant de passionnés, je vivais le Tour de France au point d’organiser mon emploi du temps autour des étapes. Aujourd’hui, je n’arrive même plus à en regarder une en direct. Non pas parce que le cyclisme ne me fait plus vibrer, mais parce que la domination sans partage de Tadej Pogacar semble avoir fait disparaître ce qui rend le sport si captivant : le doute, le suspense et l’imprévu.

Par Guillaume Judas – Photos : depositphotos.com

Il y a quelques années encore, j’étais de ceux qui levaient les yeux au ciel lorsqu’un ancien ressortait, pour la millième fois, la même rengaine : « Ah, à l’époque de Merckx… » Eddy Merckx gagnait tout, paraît-il. Les Monuments. Les Grands Tours. Les classiques. Les contre-la-montre. Les étapes de montagne. Le Tour de France ressemblait parfois à une démonstration. Très bien.

Mais il y avait tout de même une nuance que l’on oublie souvent. Le cyclisme d’alors n’avait rien à voir avec celui d’aujourd’hui. Le peloton était moins international, les méthodes d’entraînement incomparables, la préparation moins scientifique, la concurrence moins dense. Comparer les époques est un exercice périlleux.

Je pensais sincèrement que nous ne reverrions jamais une domination de cette ampleur. Je me trompais. Parce que ce que réalise Tadej Pogacar dépasse tout ce que j’aurais pu imaginer. Sa démonstration lors de cette sixième étape du Tour de France, jeudi, n’est finalement qu’un épisode de plus dans une série qui semble ne jamais vouloir s’arrêter. En février, il écrase les courses d’un jour. Au printemps, il collectionne les Monuments. En juillet, il transforme le Tour en formalité. En automne, il a fait du championnat du monde et du Tour de Lombabie son jardin.

Pogacar domine toutes les courses auxquelles il participe.

Et le plus troublant, c’est qu’il semble encore progresser. Comment est-ce seulement possible ? Depuis quelques années, le cyclisme a vu éclore une génération de prodiges. Remco Evenepoel, par exemple, est arrivé au sommet à une vitesse folle. Comme beaucoup, je pensais que ces champions, lancés si jeunes, atteindraient rapidement leur plafond. C’était logique. Mais Pogacar semble n’avoir aucun plafond. Chaque saison, il ajoute quelque chose. Chaque saison, il paraît plus fort que la précédente. Chaque saison, ses adversaires, qui ne sont pourtant ni des amateurs ni des seconds couteaux, donnent l’impression de courir pour la deuxième place. Et c’est précisément là que naît mon malaise. Car ce n’est pas Pogacar qui m’agace. C’est son invincibilité.

Je suis le Tour de France avec passion depuis mon adolescence. Pendant des années, le mois de juillet dictait mon emploi du temps. Les vacances s’organisaient autour des horaires des étapes. Les rendez-vous étaient décalés. Les après-midi étaient sacrés. Puis les années passent. On regarde les choses avec davantage de recul. On apprécie davantage une belle échappée qu’un simple classement général. On s’enthousiasme pour un parcours audacieux, pour une victoire d’étape improbable, pour un scénario inattendu. Depuis trois ou quatre ans, je regardais déjà le Tour autrement. Mais cette année, quelque chose s’est cassé. En une semaine de course, je n’ai pas regardé une seule étape en direct. Jamais cela ne m’était arrivé.

Pourquoi ? Parce que j’ai l’impression que tout est déjà écrit. Le mot écœurement est peut-être excessif. Ou peut-être pas. Quand le suspense disparaît, que reste-t-il ? On peut admirer la performance. Respecter le champion. Saluer l’immense athlète. Mais vibrer ? Beaucoup moins. Et c’est là tout le paradoxe.

Je n’ai absolument aucun élément qui me permette de suspecter Tadej Pogacar de quoi que ce soit. Aucun. Les fantasmes et les insinuations n’apportent rien au débat. Peut-être assistons-nous simplement à l’éclosion du plus grand champion que le cyclisme – voire le sport en général – ait jamais connu. Cette hypothèse est tout aussi crédible. Et elle est peut-être encore plus dérangeante. Car s’il est réellement ce phénomène unique, que reste-t-il aux autres ?

Il va probablement remporter un cinquième Tour de France, rejoignant Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain. Ensuite ? Un sixième ? Une Vuelta ? Paris-Roubaix ?

Il va probablement remporter un cinquième Tour de France, rejoignant Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain. Ensuite ? Un sixième ?Une Vuelta ? Paris-Roubaix ? À ce rythme, la seule question n’est plus de savoir ce qu’il va gagner, mais ce qu’il lui manque encore. C’est fascinant. Et profondément lassant.

J’entends déjà les réactions : « Tu critiques un champion exceptionnel. » Non. Je critique ce que sa domination produit sur le spectacle. Prenez Mathieu van der Poel en cyclo-cross. Lui aussi domine souvent. Pourtant, je prends toujours autant de plaisir à le regarder. Parce qu’il y ajoute quelque chose d’indéfinissable : la technique, les trajectoires impossibles, les risques, la beauté du geste. On regarde autant le comment que le résultat.

Chez Pogacar, tout paraît simple. Trop simple. Il accélère. Les autres explosent. Rideau. Encore. Encore. Encore. On finit par ne plus être surpris. Et lorsqu’un sport cesse de surprendre, il perd une partie de son âme. Peut-être que dans vingt ans, nous raconterons à notre tour : « Tu te rends compte ? On a vécu l’époque Pogacar. » Peut-être que nous mesurerons alors la chance d’avoir assisté à l’éclosion du plus grand coureur de tous les temps.

Aujourd’hui, pourtant, je ressens surtout autre chose. Le sentiment étrange qu’il est en train de me voler ce que j’aimais le plus dans le Tour de France : l’incertitude. Et sans incertitude, le sport n’est plus tout à fait du sport. C’est une démonstration. Et les démonstrations, aussi brillantes soient-elles, finissent toujours par lasser.

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Guillaume Judas

  - 54 ans - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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