Peut-on vraiment rouler sur le même vélo que les pros ?

À chaque présentation d’un nouveau modèle très haut de gamme, utilisé dans le peloton professionnel mais proposé aussi à la vente au grand public, le même débat ressurgit. D’un côté, des passionnés qui rêvent de s’offrir la monture de leurs idoles. De l’autre, ceux qui estiment qu’un tel vélo devrait être réservé à des cyclistes capables d’en exploiter le potentiel. Derrière cette opposition se cache une question bien plus intéressante qu’il n’y paraît : un vélo de prestige est-il un outil de performance… ou simplement un objet de passion ?

Par Guillaume Judas – Photos : depositphotos.com

Contrairement à une monoplace de Formule 1 ou à une MotoGP, le vélo utilisé par les professionnels est, dans la plupart des cas, un produit commercialisé. Le passionné peut aujourd’hui acheter le même cadre, les mêmes roues, le même groupe électronique, parfois jusqu’à la même décoration que celle aperçue sur les plus grandes courses. Les marques entretiennent d’ailleurs soigneusement cette proximité. Elles ne vendent pas seulement un cadre en carbone ou une paire de roues. Elles vendent une histoire, un imaginaire, une filiation avec les champions. Le message est limpide : roulez sur le vélo qui a remporté les plus grandes courses du monde (et « améliorez vos performances » vous promettent-elles par la même occasion).

Pourtant, ce discours commercial se heurte rapidement à une autre voix, bien connue des forums, des réseaux sociaux et parfois même des sorties club : celle des gardiens autoproclamés du mérite.

Le matériel utilisé par les professionnel a toujours fait rêver les passionnés.

« Tu n’as pas le niveau pour ce vélo. »

La phrase est devenue un classique. « Tu fais 27 km/h de moyenne avec un vélo à 12 000 € ? » Ou encore : « Commence déjà par faire des résultats avant d’acheter un vélo de pro. » L’idée sous-jacente est toujours la même : un vélo haut de gamme devrait être proportionnel au niveau sportif de son propriétaire. Comme s’il existait une grille invisible donnant accès, à partir d’une certaine moyenne horaire, au droit d’acheter un cadre de compétition.

Poussons d’ailleurs ce raisonnement jusqu’à l’absurde. Pourquoi ne pas créer une Autorité nationale de validation du mérite cycliste ?

  • Moins de 30 km/h ? Aluminium obligatoire.
  • Entre 30 et 33 km/h ? Le carbone est envisageable.
  • À partir de 35 km/h ? Vous obtenez enfin le droit de monter des roues hautes.
  • Au-delà de 40 km/h ? Félicitations, vous êtes désormais autorisé à commander le vélo replica de votre équipe WorldTour préférée.

Évidemment, cette idée prête à sourire. Elle n’est pourtant pas si éloignée de certains commentaires lus quotidiennement sur Internet.

Un matériel performant n’est pas spécifiquement dédié aux meilleurs athlètes de la planète.

Le vélo est-il un outil… ou un objet de passion ?

Cette vision repose sur une hypothèse rarement formulée : un vélo n’aurait de valeur que par les performances qu’il permet de réaliser. Autrement dit, si son propriétaire n’exploite pas son potentiel maximal, son achat serait injustifié. Mais pourquoi ?

Personne n’explique à un pianiste amateur qu’il devrait attendre d’être concertiste avant d’investir dans un piano de prestige. Personne ne reproche à un photographe passionné d’acheter un boîtier professionnel alors que ses images resteront dans l’album familial. Et rares sont ceux qui affirmeraient qu’il faut être pilote automobile pour avoir le droit de posséder une Porsche.

Dans tous ces domaines, le plaisir de posséder un bel objet est considéré comme une motivation parfaitement légitime. Pourquoi le cyclisme ferait-il exception ?

Qui peut le plus peut le moins. Dès lors, pourquoi se priver d’un très beau vélo même si c’est pour se promener le week-end ?

Le plaisir n’a pas besoin d’être mesuré en watts

La critique oublie souvent un élément essentiel : le vélo n’est pas uniquement un instrument de performance. C’est aussi un objet de désir. On peut acheter un vélo parce qu’il est magnifique. Parce qu’on rêve de cette machine depuis des années. Parce qu’on admire le coureur qui l’utilise. Parce qu’on a économisé longtemps avant de pouvoir enfin se l’offrir. Ou tout simplement parce qu’il donne envie de sortir rouler. Et cette dernière raison est peut-être la plus importante de toutes.

Si posséder un vélo d’exception incite son propriétaire à multiplier les sorties, à prendre soin de sa condition physique, à partager davantage de kilomètres avec ses amis ou simplement à retrouver le sourire après une journée difficile, qui pourrait sérieusement soutenir que cet achat est irrationnel ? Après tout, un vélo qui reste rarement accroché dans le garage est déjà un excellent investissement.

Le vélo du pro… mais pas la vie du pro

Pour autant, acheter le même modèle que celui utilisé dans le peloton ne signifie pas vivre la même expérience. Le cadre est souvent identique. Le reste l’est beaucoup moins. Les professionnels bénéficient d’une position issue d’une étude posturale extrêmement précise, d’un suivi mécanique permanent, d’un choix de braquets adapté à chaque étape, d’une pression de pneus ajustée au revêtement, sans oublier une condition physique hors norme.

Un amateur peut parfaitement rouler sur le même modèle tout en choisissant une position plus confortable, des développements plus raisonnables ou des pneumatiques mieux adaptés à sa pratique. Et il aurait tort de s’en priver. Copier le vélo d’un champion n’impose pas de reproduire chacun de ses réglages. L’intelligence consiste justement à adapter une machine d’exception à son propre usage.

Un vélo de pro nécessite forcément quelques adaptations.

Il existe toutefois quelques exceptions. Certains vélos sont si spécialisés qu’ils révèlent tout leur potentiel uniquement dans un contexte de compétition ou à très haute intensité. C’est le cas des vélos de contre-la-montre modernes, conçus avant tout pour être les plus rapides possibles dans une position très contraignante. On peut également citer certains vélos de route très typés aérodynamiques, dont l’extrême rigidité et le caractère exigeant ne procurent pas forcément le même plaisir de pilotage à allure modérée que lors d’un effort soutenu.

C’est précisément là que notre rôle de journalistes spécialisés prend tout son sens. Non pas pour décider à votre place du vélo que vous avez le droit d’acheter, ni pour laisser entendre qu’une machine serait réservée à une élite, mais pour vous aider à choisir un vélo qui correspond réellement à votre pratique et à vos attentes. La question n’est pas de savoir si vous êtes digne d’un vélo de compétition. Elle est de savoir s’il vous procurera le plaisir que vous en attendez.

Le plaisir à vélo n’est-il pas le plus important ?

La vraie question n’est peut-être pas celle que l’on croit

Finalement, personne ne s’étonne qu’un amateur de tennis joue avec la même raquette que son champion préféré ou qu’un passionné de photographie investisse dans un appareil professionnel. En revanche, le cyclisme semble avoir développé une étrange culture du mérite matériel. Comme si le plaisir devait être validé par un capteur de puissance. Comme si un vélo de prestige n’était plus un objet de passion, mais une récompense qu’il faudrait gagner.

C’est probablement là que réside le véritable paradoxe. Les marques passent leur temps à nous faire rêver avec les vélos des champions. Puis certains passionnés expliquent qu’une fois le rêve devenu accessible… il faudrait finalement renoncer à le réaliser. Une drôle de conception du plaisir, tout de même.

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Guillaume Judas

  - 54 ans - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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