Partager la publication "Test des Giro Empire : et si le progrès consistait à retirer ?"
On pensait tester deux paires de chaussures. Une route. Une gravel. Deux modèles haut de gamme issus d’une lignée presque mythique chez Giro. Et puis, kilomètre après kilomètre, le sujet a commencé à nous échapper. Parce qu’au fond, il n’était plus vraiment question de poids, de rigidité ou même de rendement. Une autre interrogation s’est progressivement imposée. Une question presque paradoxale à une époque où tout semble devenir plus complexe, plus sophistiqué, plus réglable : pourquoi certaines des chaussures les plus performantes du marché reviennent-elles aujourd’hui à l’une des technologies les plus anciennes jamais inventées ? Derrière les Giro Empire SLX II et Empire XC se cache peut-être quelque chose de plus profond qu’un simple choix de fermeture. Une autre manière de penser la performance. Une autre manière de penser le pied. Et peut-être même une autre manière de penser le cyclisme moderne.
Par Jeff Tatard – Photos : © Jeff Tatard
Il y a des tests qui commencent avec une fiche technique
Il y a des tests qui commencent avec une fiche technique. Un poids. Une rigidité. Une promesse marketing. Et puis il y a ceux qui prennent une direction inattendue. Ceux qui, presque malgré eux, finissent par déplacer la question elle-même. Celui-ci appartient clairement à cette seconde catégorie.
Parce qu’au départ, tout semblait simple. Deux paires. Une Empire SLX II blanche destinée à la route. Une Empire XC noire orientée gravel et cross-country. Deux chaussures qui, malgré leur statut presque iconique, semblent aujourd’hui presque anachroniques. Dans un monde dominé par les doubles molettes BOA, les micro-ajustements et les architectures toujours plus sophistiquées, elles continuent d’afficher avec un calme presque provocateur sept œillets et une paire de lacets. Rien de plus. Et pourtant. Plus nous roulions avec elles, plus une étrange impression s’installait. Pas un effet spectaculaire. Pas une révélation immédiate. Plutôt une sensation discrète. Persistante. Quelque chose qui insistait. Jusqu’à faire émerger une question beaucoup plus vaste que celle du produit lui-même. Et si la sophistication n’était pas toujours synonyme de progrès ?

Tout est parti d’une petite gêne
L’idée n’est pourtant pas née chez Giro. Quelques semaines plus tôt, lors de notre essai des Sidi Aeron, nous avions déjà identifié quelque chose. Pas une douleur. Pas un défaut. Pas même une critique. Plutôt une sensation. Un point de friction qui revenait régulièrement. Suffisamment discret pour passer inaperçu. Suffisamment présent pour mériter d’être interrogé. Puis un deuxième cas est apparu. Et soudain, la question a commencé à prendre une autre dimension.
Est-ce qu’à force de sophistication, certaines architectures actuelles ne seraient pas en train d’atteindre leurs propres limites ? Pas en termes de rigidité. Pas en termes de rendement. Mais en termes de biomécanique. Parce qu’au bout du compte, une chaussure n’est jamais qu’un intermédiaire. Elle ne produit aucun watt. Elle ne remplace ni les jambes ni le moteur du cycliste. Son rôle est plus subtil. Ne rien perturber. Ne rien ajouter. Ne rien retirer. Simplement permettre au pied d’oublier qu’elle existe. C’est précisément à ce moment-là que nous avons appelé Raphaël Dalle.
Raphaël Dalle : celui qui passe sa vie à écouter les pieds
Il existe probablement peu de personnes plus légitimes pour parler du sujet. L’homme qui pilote aujourd’hui le développement des chaussures Giro. Celui qui a travaillé chez Adidas sur les modèles signature de Lionel Messi. Celui qui a connu les usines asiatiques, Decathlon, Ekoï, le football, le running et finalement le vélo. Celui qui, au fil de nos échanges de plusieurs mois, nous avait déjà livré une phrase devenue presque une clé de lecture : « Un millimètre peut tout changer. »
Sa réponse nous surprend immédiatement. Pas de guerre de religion. Pas de discours marketing. Pas de vérité absolue. Simplement du réel. « Les deux ont des avantages et des inconvénients. » Puis il ajoute : « Il existe des moyens de limiter les inconvénients. » En XC, certaines marques remontent volontairement les BOA plus haut sur la chaussure afin de réduire les risques de contact avec les branches ou les accrochages au départ. En bikepacking ou sur les très longues distances, le BOA retrouve un avantage immense : sa capacité d’ajustement en roulant. Et déjà, le sujet change de nature. Parce qu’il ne s’agit plus d’opposer deux systèmes. Il s’agit d’usages. Il s’agit de compromis. Il s’agit de comprendre. Et cette nuance, Raphaël Dalle la résume probablement mieux que personne : « Ce n’est pas un sujet binaire. »
Même les professionnels ne sont pas d’accord
Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus fascinant. Nous imaginons souvent que le très haut niveau valide une vérité définitive. Qu’une fois arrivé au sommet, tout le monde finit par choisir la même solution. La réalité est exactement inverse. Biniam Girmay roule exclusivement avec des chaussures BOA. Il n’a même pas une paire à lacets. Paul Double, chez Jayco-AlUla, alterne. Les lacets pour les grandes étapes. Les contre-la-montre. Les journées importantes. Les BOA pour les entraînements et les étapes plus tranquilles. Pierre Rolland, lui, privilégie plutôt le BOA dans sa pratique actuelle de l’ultra-distance. Principalement pour son côté pratique.
Et soudain, quelque chose devient fascinant. Même les meilleurs du monde ne sont pas d’accord. Parce qu’au fond, le sujet n’est peut-être pas technologique. Il est profondément humain. Chaque pied est différent. Chaque pratique est différente. Chaque priorité est différente. Et c’est précisément ce qui rend cette histoire passionnante. Parce qu’il n’existe probablement pas une vérité. Il existe des vérités.
Les Giro Empire : des objets presque anachroniques
Puis arrivent les chaussures. La Empire SLX II blanche. La Empire XC noire. Et immédiatement, quelque chose frappe. Le calme. Ces chaussures ne cherchent pas à impressionner. Pas de molettes spectaculaires. Pas d’exubérance. Pas de démonstration technologique. Tout semble presque silencieux. Comme si Giro appliquait finalement à ses chaussures exactement la même philosophie que celle que nous avions déjà observée sur certains de leurs casques. Une performance discrète. Une performance qui ne cherche pas à être vue. Une performance qui cherche simplement à être ressentie.
Et plus nous les observons, plus une phrase de Raphaël Dalle revient à l’esprit : « Faire les produits les plus performants possible avec le design le plus classique possible. » Peut-être que toute la philosophie Giro tient dans cette phrase. Parce qu’au fond, les Empire ne sont pas rétro. Elles ne sont pas nostalgiques. Elles ne cherchent pas à faire revivre le passé. Elles sont au contraire étonnamment modernes. Mais elles rappellent quelque chose que le cyclisme contemporain oublie parfois. Le progrès n’est pas toujours une accumulation. Parfois, le progrès consiste simplement à retirer tout ce qui n’est pas indispensable.
Dans la main : le silence des objets sûrs d’eux
Avant même le premier coup de pédale, il y a toujours ce moment. Celui où l’on observe. Où l’on manipule. Où l’on essaie de comprendre ce que l’on a réellement entre les mains. Et très vite, une chose saute aux yeux : les Giro Empire ne cherchent pas à impressionner. À une époque où certaines chaussures ressemblent presque à des pièces d’horlogerie, avec leurs doubles molettes, leurs câbles apparents, leurs renforts visibles et leurs architectures toujours plus complexes, les Empire dégagent une autre forme de confiance. Une confiance tranquille. Comme si elles n’avaient plus rien à prouver.
Il faut presque un instant pour comprendre ce qui perturbe. Parce qu’au fond, ce qui frappe le plus, c’est précisément ce qui manque. Pas de BOA. Pas de câbles. Pas de mécanismes. Pas d’effet spectaculaire. Seulement une ligne extraordinairement pure. Presque intemporelle. Et c’est là que quelque chose d’intéressant apparaît. Car plus on les regarde, plus elles donnent l’impression d’avoir été dessinées à rebours des tendances actuelles. Comme si Giro avait accepté de renoncer à une partie de la sophistication visible pour se concentrer sur quelque chose de plus difficile à obtenir : la cohérence. Chaque panneau semble avoir une fonction. Chaque couture paraît justifiée. Rien ne déborde. Rien ne cherche à attirer l’œil. La beauté des Empire n’est pas démonstrative. Elle est silencieuse. Et peut-être est-ce précisément ce que Raphaël Dalle évoquait lorsqu’il nous expliquait : « Faire les produits les plus performants possible avec le design le plus classique possible. » Plus nous passons du temps avec elles, plus cette phrase prend du sens. Parce qu’au fond, les Empire ne ressemblent pas à des chaussures anciennes. Elles ressemblent à des chaussures qui ont traversé les modes. Et ce n’est pas tout à fait la même chose.
Les lacets : la plus vieille technologie du monde… et peut-être la plus intelligente
Pendant notre échange, Raphaël Dalle nous avait confié quelque chose qui nous est revenu immédiatement en tête. Lorsque nous lui avions demandé de quel produit il était le plus fier, sa réponse nous avait presque surpris. Pas un modèle à 400 €. Pas une vitrine technologique. Pas une chaussure futuriste. Une chaussure à lacets. Simple. Accessible. Presque banale en apparence. Parce qu’au fond, pour lui, le lassage n’a jamais été une solution du passé. Il est simplement une autre réponse. Une autre philosophie. Une autre manière d’envelopper le pied.
Car derrière son apparente simplicité se cache quelque chose de remarquablement sophistiqué : la répartition des contraintes. Un BOA agit sur quelques points précis. Un lacet agit partout. Progressivement. Naturellement. Presque organiquement. Il ne tire pas. Il enveloppe. Il ne verrouille pas. Il répartit. Et plus les heures passent, plus cette différence devient perceptible. Parce qu’au fond, un pied n’est pas une pièce mécanique. C’est un organisme vivant. Il gonfle. Il se déforme. Il travaille. Il évolue au fil des heures. Et c’est précisément là que le lassage révèle quelque chose d’assez fascinant : sa capacité à accompagner plutôt qu’à contraindre. Une forme d’intelligence passive. Sans pièce mobile. Sans mécanisme. Sans électronique. Simplement grâce à quelques centimètres de textile. Ce qui est finalement assez extraordinaire quand on y pense.
Empire SLX II : quand le pied disparaît
Et puis vient le vélo. Les premiers kilomètres. Les premières accélérations. Les premières longues portions. Et une sensation étrange commence à s’installer. Une sensation presque difficile à décrire. Parce qu’en réalité… il ne se passe rien. Aucune gêne. Aucun point de pression. Aucun besoin de retoucher. Aucun besoin de réfléchir. Le pied disparaît. Ou plus exactement, la chaussure disparaît. Ce qui, au fond, est peut-être le plus beau compliment que l’on puisse faire à une chaussure. Car une grande chaussure n’est probablement pas celle qui se remarque. C’est celle qui finit par s’effacer.
Avec la Empire SLX II, le maintien ne s’exprime jamais par la contrainte. Il n’y a pas cette sensation de verrouillage presque mécanique que l’on peut parfois retrouver ailleurs. Le pied est maintenu. Parfaitement. Mais sans jamais avoir le sentiment d’être emprisonné. Et c’est peut-être là que réside toute la magie de cette architecture. Parce qu’elle ne cherche pas à contrôler le pied. Elle cherche à travailler avec lui. Au bout de deux heures. Puis trois. Puis quatre. Une évidence apparaît. Nous ne nous sommes jamais demandé si nous étions bien dans nos chaussures. Et lorsque cette question ne se pose plus, c’est souvent qu’une partie du travail a déjà été remarquablement accomplie.
Le paradoxe du micro-ajustement
Sur le papier, le BOA possède pourtant un avantage indiscutable. Le micro-ajustement. Quelques clics. Quelques millimètres. Une correction instantanée. En roulant. Impossible de nier l’intérêt. Pierre Rolland lui-même, dans sa pratique actuelle de l’ultra-distance, apprécie particulièrement cet aspect pratique. Et Raphaël Dalle nous l’avait d’ailleurs confirmé : sur les longues aventures ou le bikepacking, le BOA possède de vrais arguments. Mais plus nous réfléchissions, plus une autre question apparaissait. Pourquoi avons-nous besoin de micro-ajuster une chaussure ? Parce qu’elle accompagne les variations du pied ? Ou parce qu’elle a justement créé le besoin d’être régulièrement réajustée ?
La question mérite d’être posée. Parce qu’au fil des kilomètres avec les Empire, un détail est devenu presque troublant. Nous n’avons jamais ressenti le besoin d’y toucher. Jamais. Pas une fois. Comme si l’équilibre trouvé au départ restait valable pendant toute la sortie. Et soudain, ce qui semblait être une faiblesse devient presque une force. Parce qu’en supprimant la possibilité d’intervenir, Giro oblige en quelque sorte la chaussure à être juste dès le départ. Une approche presque radicale. Mais extraordinairement cohérente.
Empire XC : le gravel comme révélateur
La vraie surprise est peut-être venue de là. De la Empire XC. Parce qu’au fond, c’est probablement sur le gravel que cette philosophie prend toute sa dimension. Le gravel moderne a changé. Longtemps, il a été associé à l’aventure. À la liberté. À une certaine forme de décontraction. Mais progressivement, quelque chose est en train d’évoluer. Les vitesses augmentent. Les courses se professionnalisent. Les écarts se réduisent. Le matériel se spécialise. Et avec cette évolution, une autre exigence réapparaît. La précision. Le rendement. La stabilité.
Or, c’est précisément ce que propose la Empire XC. Pas une approche adoucie du VTT. Pas une chaussure qui cherche à lisser les sensations. Au contraire. Elle assume une lecture très directe. Très connectée. Très précise. Et paradoxalement, cette exigence trouve dans le gravel moderne un terrain d’expression absolument fascinant. Comme si cette discipline, qui se voulait initialement libérée des codes traditionnels, était en train de redécouvrir certaines valeurs du cyclisme de performance.
Ce que ces chaussures racontent du cyclisme moderne
Au fond, ce papier parle assez peu de lacets. Et encore moins de nostalgie. Il parle d’une époque. D’un cyclisme qui a parfois tendance à confondre progrès et accumulation. Toujours plus de technologie. Toujours plus de réglages. Toujours plus de sophistication. Comme si la performance devait forcément passer par davantage de complexité. Les Giro Empire racontent exactement l’inverse. Elles rappellent qu’une innovation n’est pas toujours quelque chose que l’on ajoute. Parfois, l’innovation consiste à retirer. À simplifier. À épurer. À ne conserver que l’essentiel.
Et cela résonne étrangement avec ce que Raphaël Dalle nous confiait quelques mois plus tôt : « Si le produit est juste, il n’a pas besoin d’en faire trop. » Peut-être que toute la philosophie des Empire tient dans cette phrase. Parce qu’au fond, ces chaussures ne cherchent pas à impressionner. Elles cherchent simplement à disparaître. Et plus les kilomètres passent, plus on finit par se demander si la meilleure technologie n’est pas, finalement, celle qui sait s’effacer.
Et maintenant ?
On pourrait conclure ici. Fermer le dossier. Déclarer un vainqueur. Choisir un camp. Lacets ou BOA. Passé ou futur. Tradition ou modernité. Mais ce serait trahir tout ce que nous avons appris au fil de cette enquête. Parce que plus nous avons discuté avec Raphaël Dalle. Plus nous avons échangé avec les athlètes. Plus nous avons roulé. Et moins les réponses sont devenues simples. Une chose, en revanche, est apparue avec une clarté absolue. Les Giro Empire ne sont pas des chaussures pour nostalgiques. Elles ne regardent pas en arrière. Elles rappellent simplement une vérité que le cyclisme moderne oublie parfois : la sophistication n’est pas toujours synonyme d’intelligence.
Et qu’au bout du compte, la meilleure technologie n’est peut-être pas celle qui attire le regard. Mais celle qui, silencieusement, permet simplement au corps de faire ce qu’il sait déjà faire. Rouler.
Pourquoi Giro est peut-être la dernière grande marque à croire encore aux lacets
Au fond, plus nous avancions dans cette enquête, plus une question revenait. Pourquoi continuer à défendre les lacets en 2026 ? Pourquoi maintenir cette architecture alors que tout le marché semble avoir choisi une autre direction ? Pourquoi persister lorsque le double BOA est devenu, dans l’imaginaire collectif, presque synonyme de haut de gamme ? Et plus nous repensions à notre échange avec Raphaël Dalle, plus une évidence apparaissait. Chez Giro, les lacets ne sont pas un héritage que l’on conserve par nostalgie. Ils sont une conviction. Une philosophie. Presque une manière de comprendre la relation entre le pied et la chaussure.
Car derrière le produit se cache une culture beaucoup plus profonde. Une culture qui refuse l’idée selon laquelle la performance serait forcément liée à la sophistication visible. Une culture qui considère qu’ajouter de la technologie n’est pas toujours la réponse. Parfois, la véritable difficulté consiste justement à ne pas en ajouter. À résister. À ne conserver que ce qui apporte réellement quelque chose. Et plus nous y réfléchissons, plus les Empire apparaissent comme une sorte de manifeste silencieux. Une manière de rappeler qu’une grande chaussure n’est pas celle qui accumule les solutions. C’est celle qui résout les problèmes. Et parfois, la solution la plus intelligente est aussi la plus ancienne.
Une histoire qui commence bien avant le vélo
Car finalement, l’histoire des Empire n’a peut-être jamais vraiment commencé chez Giro. Elle commence beaucoup plus loin. Chez Adidas. Chez Babolat. Chez Decathlon. Dans les usines chinoises. Au Vietnam. Dans les chaussures de football. Dans les modèles signature de Lionel Messi. Dans ces millions de paires produites chaque année qui ont forgé la bibliothèque mentale de Raphaël Dalle. Parce qu’à force d’avoir travaillé sur le tennis, le football, le running, le rugby ou encore le cyclisme, une vérité finit par émerger : les principes voyagent. Les solutions aussi.
Et lorsque Raphaël nous racontait comment il avait un jour percé lui-même une chaussure destinée à un autre sport afin d’y fixer des cales, simplement pour vérifier une intuition, nous avions compris quelque chose d’essentiel. Chez lui, l’innovation n’est jamais prisonnière des catégories. Elle voyage. Elle observe. Elle emprunte. Elle adapte. Elle remet en question. « Tout est transférable, si l’on comprend vraiment le besoin. » Cette phrase nous revient aujourd’hui avec une force particulière. Parce qu’au fond, les Empire racontent exactement cela. Une idée ancienne. Réinterprétée. Modernisée. Affinée. Sans jamais renier sa simplicité originelle.
L’élite comme laboratoire… mais pas comme finalité
L’autre erreur serait de croire que les Empire sont des chaussures de romantiques. Ou des chaussures de collectionneurs. Là encore, ce serait mal comprendre Giro. Parce que Giro ne développe pas pour la nostalgie. Giro développe pour rouler. Pour gagner. Pour performer. Raphaël Dalle nous l’avait expliqué avec beaucoup de clarté : « Les pros nous aident à aller plus vite. Mais nous développons pour les clients. » Cette phrase change tout. Parce qu’elle remet les athlètes à leur juste place. Non pas comme des vitrines marketing. Mais comme des accélérateurs de vérité.
Paul Seixas. Biniam Girmay. Les coureurs du WorldTour. Tous roulent suffisamment pour faire apparaître en quelques jours ce qu’un amateur mettrait parfois des mois à découvrir. Ils constituent une sorte de microscope. Et c’est précisément ce qui rend fascinante l’existence même des Empire. Parce qu’à une époque où l’élite semble avoir massivement basculé vers le BOA, Giro continue de défendre une autre lecture. Non pas contre le BOA. Mais à côté du BOA. Comme si la marque refusait l’idée qu’il ne puisse exister qu’une seule vérité. Et cela demande probablement plus de courage qu’il n’y paraît.
La dictature du progrès
Le monde du vélo adore raconter des histoires simples. Plus léger. Plus rigide. Plus aérodynamique. Plus rapide. Plus technologique. Toujours plus. Comme si l’évolution était forcément linéaire. Comme si le progrès consistait uniquement à ajouter. Ajouter des couches. Ajouter des solutions. Ajouter des mécanismes. Ajouter de la complexité. Pourtant, l’histoire du design industriel raconte souvent l’inverse. Les plus beaux objets ne sont pas ceux qui accumulent. Ce sont ceux qui éliminent.
Le Leica. La Porsche 911. Le couteau Opinel. La Rolex Submariner. Tous ont évolué. Énormément. Mais sans jamais renier leur architecture fondamentale. Parce que lorsqu’une idée est juste, elle n’a pas besoin d’être remplacée. Elle a simplement besoin d’être perfectionnée. Et plus nous regardons les Empire, plus elles semblent appartenir à cette famille d’objets. Ces objets qui refusent les effets de mode. Ces objets qui traversent les décennies. Ces objets qui ne cherchent pas à être modernes. Parce qu’ils sont déjà intemporels.
Le paradoxe Giro
Et peut-être que le plus fascinant est là. Car personne n’est plus conscient des avantages du BOA que Giro lui-même. Raphaël Dalle nous l’a expliqué. Il roule avec. Il travaille dessus. Il échange avec les meilleurs athlètes du monde. Il sait parfaitement ce que permet le micro-ajustement. Il connaît les bénéfices du système. Il comprend sa logique. Et pourtant… les Empire existent toujours.
Pas parce que Giro serait en retard. Pas parce que Giro serait nostalgique. Mais précisément parce que Giro connaît suffisamment bien les deux mondes pour savoir qu’aucun système ne possède le monopole de la vérité. Au fond, maintenir les Empire au catalogue est peut-être l’acte le plus moderne de la marque. Parce qu’à une époque obsédée par les certitudes, Giro accepte la nuance. Et la nuance est devenue rare.
Une chaussure qui raconte quelque chose de plus grand
À mesure que nous avancions dans ce dossier, une autre impression s’est installée. Nous ne parlions plus vraiment de chaussures. Nous parlions de philosophie. Nous parlions d’héritage. Nous parlions d’innovation. Nous parlions de simplicité. Nous parlions même, d’une certaine manière, de notre rapport au progrès. Parce que les Empire posent une question infiniment plus vaste : à partir de quel moment ajoute-t-on de la complexité simplement parce que l’on ne sait plus faire autrement ?
Et cette question dépasse largement le vélo. Elle concerne nos objets. Nos voitures. Nos montres. Nos téléphones. Nos vies. Car parfois, ce qui est le plus difficile n’est pas d’inventer quelque chose de nouveau. Le plus difficile est de savoir ce qu’il faut préserver. Et c’est probablement cela qui rend les Giro Empire si attachantes. Elles ne sont pas parfaites. Aucune chaussure ne l’est. Elles ne sont pas universelles. Elles ne cherchent même pas à l’être. Mais elles rappellent une idée que le cyclisme moderne oublie parfois : tout ce qui est ancien n’est pas dépassé. Et tout ce qui est nouveau n’est pas forcément meilleur.
Au fond, la plus grande force des Empire n’est peut-être pas d’être des chaussures à lacets. Leur plus grande force est probablement d’oser exister dans un monde qui ne croit plus vraiment aux nuances. Et c’est peut-être précisément pour cela qu’elles méritaient ce papier. Parce qu’elles ne racontent pas simplement une autre manière de serrer une chaussure. Elles racontent une autre manière de penser la performance. Une manière plus silencieuse. Plus patiente. Plus intemporelle. Une manière qui ressemble finalement beaucoup à Giro. Et à cet ingénieur installé dans le Var qui, entre deux prototypes et quelques milliers de kilomètres parcourus chaque année, continue de croire qu’une idée juste n’a pas besoin d’en faire trop.
Parce qu’au bout du compte, comme nous le confiait Raphaël Dalle au terme de notre première rencontre : « Si le produit est juste, il n’a pas besoin d’en faire trop. » Et peut-être que toute l’histoire des Giro Empire tient simplement dans cette phrase.
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