Dans le laboratoire invisible du WorldTour moderne

À l’intérieur du laboratoire invisible du WorldTour, on vous partage ce que Lidl–Trek, Visma | Lease a Bike et SRAM racontent vraiment du cyclisme moderne. Et oui, on pensait parler de mono-plateau, de cassette XPLR, de braquets et de choix techniques aperçus sur quelques classiques. On a surtout découvert un monde. Un monde que le grand public ne voit presque jamais. Un monde fait de données, d’intuitions, de tests, de confiance, de procédures, de retours coureurs, de validations terrain, de décisions microscopiques et d’heures de travail invisibles. Un monde où un choix de pneu, de plateau, de cassette ou de roue ne naît jamais par hasard, mais au croisement d’une stratégie sportive, d’un environnement matériel, d’un coureur précis, d’un parcours donné et d’un partenaire technologique capable de transformer la course en laboratoire.

Par Jeff Tatard – Photos : SRAM / Lidl–Trek / Team Visma | Lease a Bike / DR

Il faut parfois une erreur d’interprétation pour ouvrir une porte. Notre précédent article sur le mono-plateau et XPLR dans le peloton professionnel partait d’une image forte : Mads Pedersen dans le Paterberg, sur le Tour des Flandres, cette impression de rupture de cadence, cette sensation visuelle que quelque chose se jouait entre un braquet, un pignon, une relance et la violence d’un mont flamand. L’analyse avait du sens. Elle était séduisante. Elle racontait quelque chose que beaucoup avaient cru voir. Mais comme souvent dans le cyclisme moderne, ce que l’on voit ne suffit pas à comprendre ce qui se passe réellement.

À l’écran, un homme en tête du Tour des Flandres. Dans les coulisses, des ingénieurs, des techniciens, des données, des validations et des choix matériels accumulés depuis des mois. Toute l’ambition de ce dossier est de raconter cette partie invisible.

C’est là que Marie Didier, chez SRAM, est entrée dans l’histoire. D’abord pour corriger certaines approximations techniques. Puis, surtout, pour faire beaucoup mieux que corriger : ouvrir l’accès. Sans elle, cet article n’aurait tout simplement jamais existé. C’est Marie qui a rendu possible cette série d’échanges avec certains des cerveaux les plus intéressants du peloton moderne. C’est elle qui a coordonné les discussions, permis de croiser les visions, organisé les rencontres et accepté qu’un sujet apparemment “matériel” devienne autre chose : une entrée privilégiée dans les mécanismes invisibles de la performance WorldTour.

Deux rendez-vous de plus d’une heure ont ainsi été organisés. Le premier autour de Lidl–Trek avec Glen Leven, Team Support Manager de l’équipe, et Thorsten Wilhelms, Senior Race Technician chez SRAM, pour évoquer la manière dont une équipe WorldTour travaille avec un équipementier. Le second avec Jenco Drost, Head of Performance Equipment de Visma | Lease a Bike, et Sam Watts, un autre Senior Race Technician SRAM, pour comprendre, cette fois de l’intérieur, comment la formation de Richard Plugge pense, valide et exécute ses choix matériels. Deux rencontres. Quatre profils. Deux cultures de performance. Une même évidence : le cyclisme professionnel moderne ne se résume plus jamais à ce que l’on voit à la télévision.

Quand on pense à la performance, on imagine des coureurs, des vélos ou des watts. On imagine rarement les femmes et les hommes qui relient les équipes, les ingénieurs, les techniciens, les partenaires et les médias. Pourtant, sans eux, une grande partie de ce que l’on voit en course n’existerait tout simplement pas.

L’effet iceberg du vélo professionnel

La meilleure image pour comprendre ce dossier est sans doute celle de l’iceberg. Le public voit la partie émergée. Un vélo au départ de Paris-Roubaix. Un mono-plateau sur les pavés. Une cassette XPLR sur une classique. Un plateau de 54 dents un jour, un 52 dents le lendemain. Un coureur qui change de vélo. Une équipe qui choisit une roue différente. Une transmission qui semble inhabituelle. Un détail aperçu sur une photo. Un mot “prototype” imprimé sur une pédale. Une polémique née d’une image. Mais tout cela ne représente peut-être que 10 % de la réalité.

Sous la surface, il y a tout le reste. Les plans de course. Les fichiers de données. Les historiques d’utilisation de braquets. Les préférences de chaque coureur. Les tests de résistance. Les retours des directeurs sportifs encore capables de rouler fort. Les validations successives avant de confier un produit aux leaders. Les discussions entre techniciens, mécaniciens, équipementiers et performance managers. Les arbitrages entre aérodynamisme, robustesse, poids, sensation, rendement et sécurité. Et parfois, simplement, cette question immense : quel est le meilleur système pour ce coureur, ce jour-là, sur cette course-là ?

C’est exactement ce que nous voulions comprendre. Pas faire une interview produit. Pas demander si le mono est meilleur que le double. Pas chercher une réponse définitive à une question qui, justement, n’en appelle aucune. L’objectif était ailleurs : comprendre comment se prennent les décisions, qui les influence, comment elles sont validées, quelle part revient à la donnée, quelle part revient au ressenti, et pourquoi le matériel professionnel moderne est devenu une construction collective.

Le grand public voit un coureur. Les équipes voient des chiffres, des probabilités, des tendances et des décisions à prendre. Le cyclisme moderne se joue encore sur la route, mais il se prépare de plus en plus dans l’information.

Lidl–Trek et SRAM : quand le sponsor devient partenaire de développement

Avec Glen Leven et Thorsten Wilhelms, la discussion s’est d’abord construite autour d’une idée fondamentale : aujourd’hui, la relation entre une équipe WorldTour et un équipementier ne peut plus être comprise comme une simple relation de sponsoring. Une marque ne fournit pas uniquement du matériel. Elle entre dans le système de performance de l’équipe. Elle écoute, analyse, ajuste, développe, répond, anticipe. Elle ne colle pas seulement son logo sur un vélo : elle participe à l’évolution du vélo lui-même.

« Aujourd’hui, c’est une vraie collaboration. », résume Thorsten Wilhelms.

Cette phrase est simple. Elle est pourtant capitale. Car elle dit tout du basculement du cyclisme moderne. Pendant longtemps, le public a imaginé que la marque livrait, que l’équipe utilisait et que les victoires servaient ensuite d’argument marketing. Cette logique existe encore, évidemment. Mais elle n’est plus suffisante. Dans le WorldTour actuel, les équipes sont devenues des plateformes de validation. Les coureurs sont devenus des capteurs humains. Les courses sont devenues des stress tests. Les classiques sont devenues des laboratoires extrêmes. Et les équipementiers comme SRAM ne conçoivent pas seulement des produits en laboratoire : ils doivent comprendre comment ces produits vivent réellement, sous pression, dans le bruit, la fatigue, les vibrations et l’imprévisibilité de la course.

Glen Leven incarne parfaitement cette nouvelle génération de profils au sein des équipes. Chez Lidl–Trek, son approche apparaît très cartésienne, presque clinique. Il ne parle pas pour produire de grandes phrases. Il parle pour cadrer, contextualiser, ramener chaque choix à son usage réel. Son univers est celui des contraintes, des options, des données, des configurations possibles et du terrain. Il fait partie de ces profils modernes qui se situent à la frontière entre ingénierie, performance, matériel, validation, aérodynamique et relation avec les coureurs. Ce ne sont plus seulement des “mécanos”. Ce ne sont pas non plus des scientifiques enfermés dans un bureau. Ce sont des architectes de performance, capables de relier un choix de pneu, une pression, une transmission, un parcours, un coureur et un objectif.

Glen Leven n’observe pas simplement un vélo. Il observe un système. Un coureur, un parcours, une vitesse attendue, une pression de pneus, une transmission, une météo, une stratégie de course et les interactions parfois invisibles entre tous ces paramètres. Dans le WorldTour moderne, les profils comme le sien ne réparent plus seulement des machines : ils construisent les conditions permettant à la performance d’exister. Entre ingénierie, validation terrain et compréhension fine des besoins des coureurs, Glen Leven incarne cette nouvelle génération d’architectes de la performance dont le travail reste largement invisible au grand public.

Face à lui, Thorsten Wilhelms apporte une autre profondeur. Ancien coureur de la structure Team Bianchi en 2003, au moment où l’équipe Coast devient Bianchi autour du projet Jan Ullrich, il vient d’une époque presque mythique du cyclisme moderne. Rudy Pevenage, Ullrich, Bianchi, les années post-Telekom, les débuts d’une approche de plus en plus scientifique de la performance. Thorsten a connu le cyclisme ancienne école, puis la montée progressive de la donnée, de l’aérodynamique, des protocoles et de l’ultra-professionnalisation. Et c’est précisément ce parcours qui rend son regard intéressant : il sait d’où vient le vélo professionnel, et il voit où il est allé.

Chez lui, la technologie n’efface jamais l’humain. Elle l’encadre, elle l’enrichit, elle l’aide, mais elle ne le remplace pas. Quand il explique que « certains coureurs ont une sensibilité beaucoup plus développée pour donner du feedback », il ouvre une porte essentielle. Tous les coureurs savent dire s’ils aiment ou non un produit. Mais tous ne savent pas expliquer pourquoi. Certains ressentent mieux les micro-variations. Certains savent distinguer une vibration, une rigidité, une stabilité de chaîne, une précision de changement de vitesse ou une différence de rendement après cinq heures de course. Certains savent formuler un retour exploitable. Et dans le développement moderne, cette capacité vaut de l’or.

Thorsten Wilhelms appartient à cette génération rare qui a connu plusieurs vies du cyclisme professionnel. Ancien coureur devenu l’un des interlocuteurs techniques les plus expérimentés de SRAM sur le terrain, il a vu le peloton passer d’une culture largement fondée sur l’expérience à un univers où la donnée, l’aérodynamique et les protocoles occupent une place centrale. Pourtant, au fil de notre échange, une conviction revient constamment : derrière les chiffres, ce sont encore les femmes et les hommes qui donnent du sens aux décisions

Le mono n’est pas une mode, c’est une réponse

C’est dans ce contexte que le sujet du mono-plateau et de XPLR prend tout son sens. Depuis plusieurs mois, ces choix techniques fascinent, intriguent ou dérangent. Le mono sur route reste culturellement sensible. En VTT, il est devenu une évidence. En gravel, il s’est imposé naturellement. Mais sur route, il touche à quelque chose de presque identitaire : la finesse du braquet, le contrôle de la cadence, l’idée que le coureur doit toujours pouvoir ajuster précisément son effort.

Or les réponses de Glen, Thorsten, Jenco et Sam convergent toutes vers la même idée : la bonne question n’est jamais “mono ou double ?”. La bonne question est : pour quel parcours, pour quel coureur, pour quelle stratégie, avec quelle contrainte et quelle limite acceptable ?

« Les gens pensent souvent qu’il existe une configuration parfaite. Mais aujourd’hui, ce n’est plus comme ça que cela fonctionne. », explique Glen Leven.

C’est probablement l’une des phrases les plus importantes de tout ce dossier. Le vélo parfait n’existe pas. Il n’a peut-être même jamais existé. Le très haut niveau ne cherche pas une vérité universelle. Il cherche une réponse juste. Un système cohérent. Une combinaison suffisamment performante pour répondre à un contexte précis. Le Tour des Flandres n’est pas Liège-Bastogne-Liège. Paris-Roubaix n’est pas une étape de montagne. Un secteur pavé à haute vitesse ne produit pas les mêmes contraintes qu’une ascension de vingt minutes. Un coureur comme Wout van Aert n’a pas forcément les mêmes préférences de braquet qu’un Jonas Vingegaard. Et c’est là que le matériel cesse d’être une fiche technique pour devenir un langage.

Voici le vélo de Mads Pedersen, photographié la veille d’une grande classique de printemps. À première vue, il ne s’agit que d’un vélo posé devant une maison sur pilotis. Pourtant, tout ce que raconte cet article est déjà présent dans cette image. Le mono-plateau est installé. Les braquets ont été choisis. Les scénarios ont été étudiés. Les données ont été analysées. Les préférences du champion danois ont été confrontées aux contraintes du parcours. Ce que le public découvrira le lendemain sur les pavés n’est pas une improvisation. C’est l’aboutissement d’un long processus où chaque détail a été pensé, testé et validé

Sur le Tour des Flandres ou Paris-Roubaix, XPLR ne doit donc pas être lu comme un gadget gravel importé sur la route. Il doit être compris comme une solution contextuelle. La cassette 10-46 élargit la plage d’utilisation. Elle reprend une grande partie de la logique de la 10-36, très utilisée en course, tout en offrant une réserve en haut de cassette. Sam Watts l’explique très bien : sur les onze premiers pignons, l’étagement est le même qu’une cassette route 10-36. Les écarts plus importants apparaissent surtout sur les plus grands pignons, là où l’objectif n’est pas de maintenir une cadence parfaite pendant vingt minutes d’ascension, mais d’offrir une porte de sortie sur un effort court, violent, irrégulier.

Pour passer le Koppenberg, le Paterberg ou certaines bosses flamandes, cette réserve peut suffire. Pour l’Alpe d’Huez, le Mont Ventoux ou une longue montée du Tour de France, la logique change complètement. Là, les coureurs ont besoin de rapprocher les développements, de tenir une cadence plus fine, de rester longtemps dans une zone de braquet précise. Le double plateau garde alors tout son sens. Le mono n’est pas la fin du double. Il est une solution supplémentaire dans un environnement plus large.

Sur les pavés, la robustesse devient performance

L’un des points les plus intéressants de la discussion avec Visma concerne la frontière entre robustesse et performance. On oppose souvent les deux. Comme si un choix robuste était forcément défensif, moins rapide, moins noble. Or sur les pavés, cette séparation n’a plus vraiment de sens.

« Une configuration plus fiable est aussi une configuration plus performante. », explique Sam Watts.

Cette phrase est essentielle. À Paris-Roubaix, un système qui garde la chaîne en tension, qui permet de changer de vitesse sous vibration, qui limite les sauts de chaîne, qui reste stable quand le vélo tape violemment sur les pavés, n’est pas seulement plus fiable. Il est plus performant. Parce qu’une transmission qui fonctionne toujours, même sous pression, permet au coureur de pédaler, de relancer, de corriger un braquet, d’éviter une perte de concentration, de ne pas subir une micro-panique mécanique au pire moment.

Jenco Drost le formule aussi de manière très concrète : sur les pavés, la chaîne bouge, saute, vibre. Celui qui a déjà roulé sur des pavés sait ce qui se passe. Le XPLR, avec sa logique de tension, de maintien, de mono-plateau narrow-wide et de dérailleur Full Mount monté directement sur l’axe grâce à l’interface UDH, limite ce flottement. Il garde la chaîne mieux alignée. Il permet de passer les vitesses sous contrainte. Il rend possible un changement de braquet dans une situation où, avec d’autres systèmes, le coureur hésiterait à toucher au bouton.

Et là encore, on comprend que la performance moderne ne se résume jamais à un seul chiffre. Ce n’est pas seulement une histoire de poids. Ni seulement d’aéro. Ni seulement de rendement mécanique. C’est un système complet. Une transmission plus stable peut économiser de l’énergie mentale. Une chaîne qui saute moins peut éviter une rupture de rythme. Un changement de vitesse plus fiable peut préserver une attaque. Et dans le WorldTour, tout cela compte.

Visma : la culture du plan

Même si le discours est le même des deux côtés, chez Visma, l’approche paraît extrêmement structurée. Jenco se présente comme Head of Performance Equipment, responsable de l’équipement, des produits techniques, des partenaires, mais aussi de la manière dont les mécaniciens travaillent. Il ne dit pas être “responsable des mécaniciens” au sens hiérarchique classique, mais il définit les procédures, les standards, la manière dont les vélos sont assemblés, préparés et validés. Il incarne le côté équipement pur de l’équipe.

« Pour chaque course, je construis un plan : quel vélo, quels pneus, quels braquets, quelles roues… chaque composant est spécifié dans ce plan. », explique-t-il.

Chez Visma | Lease a Bike, Jenco Drost est l’un de ceux qui transforment les intentions en procédures. Derrière chaque vélo aligné au départ se cache un travail de planification minutieux où rien n’est laissé au hasard : choix du matériel, validation des configurations, coordination avec les partenaires et définition des standards appliqués par les mécaniciens. Un rôle largement invisible pour le public, mais devenu central dans la construction de la performance moderne.

Cette phrase donne une clé majeure. Chez Visma, chaque course commence par un plan. Le vélo, les pneus, les roues, les braquets, chaque composant est précisé. Mais ce plan n’est pas figé comme une vérité tombée d’en haut. Jenco insiste sur le fait qu’il discute, ajuste, confronte. Le plan est une base rationnelle, construite à partir des données, du parcours, de la stratégie, du rôle du coureur et des contraintes de terrain. Mais il reste connecté à ceux qui vont l’exécuter.

Dans son raisonnement, le matériel dépend directement du rôle du coureur. Sur une étape avec Jonas Vingegaard comme leader, certains coureurs devront l’accompagner en montagne et auront besoin d’un matériel plus léger, plus adapté à l’ascension. D’autres devront tirer sur le plat et pourront être orientés vers une configuration plus aérodynamique. Le vélo n’est donc pas seulement choisi pour l’étape. Il est choisi pour la mission du coureur dans l’étape.

C’est là que la performance devient fascinante. Un même parcours ne produit pas une seule configuration optimale. Il peut produire plusieurs choix, selon que l’on soit leader, équipier de montagne, rouleur chargé de contrôler, ou coureur appelé à protéger un leader dans une phase précise. Le vélo devient alors une extension du rôle tactique.

90 % data, 90 % individualisé

L’un des chiffres les plus importants de la discussion avec Visma concerne la place des données. Jenco estime qu’environ 90 % des décisions sont fondées sur la data. Le chiffre est énorme, mais il ne raconte pas une froideur mécanique. Il raconte surtout le niveau de structuration atteint par les équipes modernes.

Les choix ne partent plus seulement d’une sensation, d’une habitude ou d’une tradition. Ils partent d’une accumulation de données : parcours, vitesses attendues, gradients, historique des braquets utilisés, aérodynamique, rendement, profils des coureurs, rôle stratégique, conditions météo, retours des éditions précédentes. Mais cette data n’élimine pas le coureur. Elle permet au contraire d’arriver à lui avec une proposition beaucoup plus solide.

Jenco explique aussi que l’équipement est largement individualisé, autour de 90 %, mais d’une manière différente de la nutrition. Ce point est passionnant, parce qu’il fait écho à notre échange précédent avec Martijn Redegeld, chez Visma, autour de la nutrition. Martijn avait expliqué que la nutrition est extrêmement individualisée, parce que chaque organisme absorbe, tolère et utilise les apports différemment. Jenco établit une distinction subtile : en équipement, l’individualisation existe aussi, mais elle dépend moins du corps biologique du coureur que de sa stratégie, de son rôle, de ses préférences et de sa sensibilité.

Jenco Drost et Jonas Vingegaard lors d’une séance de préparation autour du vélo de contre-la-montre. Cette image illustre parfaitement ce qu’est devenue la performance moderne : une conversation permanente entre la donnée et l’humain. Derrière chaque position, chaque composant, chaque choix technique se cachent des milliers de points de données. Mais au bout de la chaîne, il reste toujours un coureur. Et comprendre comment ce coureur fonctionne, ce qu’il ressent, ce qu’il remarque ou, parfois, ce à quoi il ne prête même pas attention, fait partie intégrante du processus. Chez Visma, la personnalisation ne consiste pas seulement à adapter le matériel à un profil physiologique. Elle consiste aussi à comprendre la psychologie, les habitudes et les préférences de chacun.

Le vélo le plus rapide pour Jenco sera probablement aussi très rapide pour Sam. Mais la manière dont chacun le ressent peut différer. En nutrition, ce que Sam peut manger, Jenco ne peut peut-être pas le digérer. En matériel, la base scientifique reste plus commune. Ce qui varie, c’est la stratégie, le rôle et certains éléments très personnels comme le braquet.

Et là, les noms deviennent importants. Jenco explique par exemple que Wout van Aert est très spécifique dans son choix de cassette. Certains pignons comptent pour lui. Il aime certaines transitions. Il sait ce qu’il veut. À l’inverse, Jonas Vingegaard semble beaucoup moins sensible à ces détails de braquet. « Jonas, lui, il pédale, tout simplement. », résume Jenco, dans une formule aussi simple que révélatrice. Ce n’est pas que Jonas ne sent rien. C’est qu’il n’accorde pas la même importance à certains détails que Wout. Et pour une équipe, savoir cela est précieux. Parce que l’individualisation n’est pas seulement technique. Elle est psychologique.

Le coureur n’est pas toujours un bon testeur

C’est l’un des enseignements les plus forts de ces deux interviews. Le public imagine souvent que le coureur professionnel est naturellement le meilleur juge du matériel. Ce n’est pas toujours vrai. Tous les coureurs roulent vite. Tous ne savent pas analyser finement ce qu’ils ressentent.

Thorsten l’avait déjà souligné avec Lidl–Trek : « Certains coureurs ont une sensibilité beaucoup plus développée pour donner du feedback. » Jenco et Sam confirment cette logique côté Visma. Il existe des coureurs que l’on sollicite davantage pour tester, parce qu’ils aiment cela, parce qu’ils savent exprimer un retour, parce qu’ils sont capables de distinguer ce qui relève du produit, de la forme du jour, des conditions ou du contexte.

Chez Visma, le processus de validation ne commence d’ailleurs pas toujours directement avec les grands leaders. Jenco explique qu’il peut d’abord passer par des personnes internes, par des membres du staff, pour réaliser des tests de durabilité ou de première validation. Ensuite seulement, le produit “descend” vers certains coureurs identifiés comme pertinents pour donner du feedback. Ce processus en entonnoir permet d’éviter de mettre trop tôt un produit brut entre les mains d’un leader. Quand le coureur teste, l’équipe sait déjà ce qu’elle cherche, ce qu’elle attend, ce qu’il faut observer.

« Nous connaissons déjà certaines bases du comportement du matériel avant même de le donner aux coureurs. », explique Jenco.

Bien avant qu’un coureur ne donne son avis, des dizaines d’heures de travail ont souvent déjà été réalisées. Réglages, contrôles, mesures, vérifications, essais de durabilité, comparaisons et validations successives : dans les équipes modernes comme Visma | Lease a Bike, le feedback du coureur constitue rarement le point de départ. Il représente plutôt l’une des dernières étapes d’un processus beaucoup plus vaste. Derrière chaque composant visible au départ d’une course se cache une multitude de décisions invisibles prises par des techniciens, des mécaniciens et des spécialistes dont le rôle consiste précisément à réduire l’incertitude avant même que le produit n’arrive entre les mains des coureurs.

C’est très important. Le coureur ne reçoit pas un produit en mode “bonne chance, dis-nous ce que tu en penses”. Il reçoit une information préparée, contextualisée, cadrée. Si on lui donne un produit sans préparation, il peut répondre à côté. Si on lui explique ce qui a été vu, ce qui est attendu, ce qu’il doit observer, alors son ressenti devient beaucoup plus utile.

De la R&D à la course : parfois un an, parfois moins

Le passage d’un produit du développement à la course n’est jamais instantané. Sam et Jenco évoquent un processus pouvant durer environ un an, parfois moins selon l’urgence du besoin ou la nature du produit. Si un partenaire développe un nouveau groupe complet, le calendrier n’a rien à voir avec une pièce spécifique répondant à un besoin immédiat pour une course ou un usage particulier.

La contrainte réglementaire entre aussi dans l’équation. Les règles UCI imposent un cadre de commercialisation et de disponibilité. Les produits ne peuvent pas rester indéfiniment dans une zone fantôme. Sam explique que l’utilisation d’un prototype en course ne peut excéder douze mois et doit ensuite devenir disponible commercialement. Cela limite en partie les fantasmes autour des prototypes secrets. Les pros ne roulent pas simplement sur des objets venus du futur que personne ne verra jamais. Mais ils roulent souvent sur des produits dans une phase avancée de validation, parfois avant que le grand public comprenne vraiment ce qu’il regarde.

C’est exactement la différence entre voir et comprendre. Le public voit un composant. L’équipe voit un processus. Le public voit une nouveauté. L’équipementier voit quatre ans de développement, des itérations, des corrections, des validations, des retours coureurs, des contraintes industrielles, des arbitrages et un calendrier de lancement.

Quelques jours avant Paris-Roubaix, rien n’est laissé à l’improvisation. Derrière cette image de Lidl–Trek en reconnaissance sur les pavés se cache l’une des réalités les plus méconnues du cyclisme moderne : les courses servent aussi de terrain de validation. Les coureurs testent, les mécaniciens observent, les techniciens mesurent, les partenaires analysent. Chaque vibration, chaque changement de vitesse, chaque pression de pneu et chaque comportement du vélo peut devenir une information exploitable. Ce que le public découvrira le jour de la course est souvent l’aboutissement d’un travail collectif commencé des mois auparavant, parfois même plusieurs années plus tôt.

L’exemple Roubaix : ce que le public ne comprend pas

La discussion autour de Paris-Roubaix est l’un des moments les plus révélateurs. J’évoque alors l’épisode Alpecin, Mathieu van der Poel, la pédale prototype de Jasper Philipsen, et cette situation où un changement de vélo devient soudain beaucoup plus complexe que ce que le public imagine. Jenco répond avec une nuance très intéressante. Il comprend pourquoi cela peut être perçu comme risqué, mais il comprend aussi la logique interne : chez Alpecin, Van der Poel et Philipsen sont tous les deux leaders. La probabilité qu’ils aient à échanger leurs vélos est donc beaucoup plus faible qu’entre un leader et un équipier. De la même manière, chez Visma, Wout van Aert et Christophe Laporte ne seraient pas censés échanger leurs vélos sur Roubaix, parce que si Wout crève, Christophe doit continuer, et inversement.

Mais Roubaix reste Roubaix. Et Jenco ajoute qu’il n’aurait probablement pas pris ce risque. C’est là que la nuance devient intéressante : il n’y a pas une seule lecture. Il y a une logique d’équipe, une probabilité, une stratégie, puis une part d’imprévisible que seule Roubaix peut produire.

Le même raisonnement revient avec l’histoire des multi-outils. Pourquoi les coureurs ne partent-ils pas avec un outil dans la poche ou dans l’axe pour pouvoir intervenir eux-mêmes ? Là encore, la réponse n’est pas seulement technique. Sur les grandes courses comme Paris-Roubaix, il y a tellement de monde au bord de la route, tellement de points d’assistance, de voitures, de motos, de mécaniciens, que l’idée de demander à un coureur lancé à 190 battements par minute de sortir un multi-tool, de le placer dans un axe, de démonter une roue et de réfléchir proprement est presque absurde.

Sam résume l’idée avec beaucoup de bon sens : il faut retirer le maximum de stress au coureur. Son métier est de gagner la course, pas de réparer son vélo dans le chaos. Et Jenco ajoute un exemple parfait : sur le Tour de France, lors de l’étape des pavés, Visma avait préparé toute une stratégie de changement de vélo pour Jonas Vingegaard. Plusieurs options existaient. Une seule était mauvaise : le vélo de Nathan Van Hooydonck. Et dans le chaos, Jonas a précisément pris celui-là. Tout avait été anticipé, sauf cette décision impossible prise dans la panique.

Paris-Roubaix est probablement la course qui rappelle le mieux les limites de toute planification. Les données, les scénarios et les stratégies permettent d’anticiper presque tout. Presque. Car dans la poussière, le bruit et le chaos de secteurs comme la Trouée d’Arenberg, il reste toujours une variable impossible à maîtriser : l’humain. Crédit photo : nimbl.cc

Cette anecdote dit tout. Même les meilleurs coureurs du monde, les mieux préparés, dans l’une des équipes les plus structurées de la planète, peuvent perdre leur lucidité dans un moment de stress extrême. Alors imaginer qu’ils puissent gérer un dépannage mécanique complexe en plein effort relève presque du fantasme. La performance moderne consiste aussi à enlever ce type de charge mentale.

Deux watts, 200 jours par an

La fin de l’échange avec Visma touche peut-être au cœur de l’incompréhension du grand public : les gains marginaux. Pour un pratiquant amateur, deux watts ne signifient presque rien. On bouge la tête de deux centimètres, on change légèrement de position, on perd ou on gagne déjà quelque chose. À 30 km/h, beaucoup de différences semblent faibles, presque théoriques. Mais à 50 km/h, tout change.

Jenco explique très bien cette bascule. Ce qui paraît insignifiant à une vitesse de cycliste amateur devient considérable à la vitesse d’un peloton WorldTour. Une roue qui économise deux watts, un braquet mieux adapté, une position plus propre, une transmission plus efficace, une pression mieux choisie : isolément, cela peut sembler dérisoire. Mais si un coureur pousse deux watts de moins chaque jour, sur 200 jours de course ou d’entraînement, l’addition devient réelle. Et si deux watts peuvent faire gagner une course, alors il faut les chercher.

C’est probablement l’une des clés du dossier. Le grand public ne comprend pas toujours les choix des équipes parce qu’il ne roule pas à la même vitesse, pas avec la même densité d’effort, pas avec les mêmes conséquences. Ce qui semble excessif sur un vélo amateur devient rationnel au très haut niveau. Ce qui semble inutile à 30 km/h peut devenir décisif à 50 km/h.

Sam Watts et Wout van Aert : derrière un simple choix de cassette ou de braquet, le cyclisme moderne cache désormais des centaines de micro-décisions invisibles mêlant données, sensations, stratégie et confiance humaine.

Ce que cache un simple choix de braquet

La question paraît simple : comment choisit-on un braquet pour une classique aujourd’hui ? La réponse, elle, est immense. Il y a le parcours, évidemment. Le profil. Les secteurs pavés. Le nombre de monts. Les vitesses attendues. Les données des années précédentes. Les préférences du coureur. Son rôle. Sa mission. Sa capacité à tenir une cadence. Son besoin de relancer. Son rapport à certains pignons. Son historique. Et puis il y a le travail des mécaniciens, souvent totalement invisible.

Jenco explique que le réglage de la transmission est vérifié en permanence. Tous les jours. Toutes les heures lorsque les mécaniciens sont sur la route. Un choix de braquet n’est donc pas seulement une ligne dans un plan. C’est une chaîne de préparation. Une efficacité mécanique. Une indexation parfaite. Une attention constante aux combinaisons utilisées. Une écoute des préférences du coureur.

Et là encore, Wout van Aert et Jonas Vingegaard deviennent deux exemples parfaits. Wout est spécifique. Il sait ce qu’il aime dans une cassette. Jonas semble moins sensible à ces nuances. L’un a besoin d’un environnement très précis. L’autre pédale avec une forme de simplicité presque brutale. Pour une équipe, ces différences ne sont pas anecdotiques. Elles font partie de la préparation.

Dans le cyclisme moderne, les gains marginaux ne naissent pas uniquement dans les laboratoires. Ils prennent aussi forme dans les regards, l’expérience terrain, les détails invisibles et les décisions répétées chaque jour par des hommes comme Sam Watts.

Comprendre plutôt que juger

Au fond, ces deux entretiens prolongent notre précédent article sur le mono et le XPLR, mais ils le dépassent largement. Le premier sujet était technique. Celui-ci devient culturel. Il ne s’agit plus seulement de comprendre pourquoi un coureur roule en mono sur certaines classiques. Il s’agit de comprendre comment le cyclisme moderne pense. Et cette pensée est beaucoup plus subtile qu’on ne l’imagine.

Elle n’oppose pas mono et double. Elle n’oppose pas data et ressenti. Elle n’oppose pas sponsor et équipe. Elle n’oppose pas robustesse et performance. Elle cherche à faire dialoguer tout cela. À construire une cohérence. À fabriquer, pour chaque course, chaque coureur et chaque rôle, le système le plus juste possible.

C’est peut-être cela, la grande leçon de ces échanges avec Glen Leven, Thorsten Wilhelms, Jenco Drost et Sam Watts. Le vélo professionnel moderne n’est plus seulement un objet. C’est une conséquence. La conséquence d’un plan, d’une culture, d’un partenaire, d’un coureur, d’une stratégie et d’un volume immense de travail invisible.

Le public voit le départ. Il voit l’arrivée. Il voit parfois un plan serré sur un dérailleur, une cassette, un plateau ou une pédale. Mais il ne voit pas les heures de discussion, les tests en amont, les hésitations, les validations, les chiffres, les sensations, les compromis, les décisions prises plusieurs semaines avant la course. Il ne voit que la surface. Et c’est peut-être cela qui rend ce sujet si passionnant. Parce que plus on comprend le matériel, moins on parle finalement de matériel. On parle de confiance. De culture. De méthode. D’intelligence collective. De cette part invisible du sport où se décident parfois les victoires avant même que les coureurs ne prennent le départ. Le cyclisme moderne se regarde encore avec les yeux. Mais il se comprend désormais sous la surface.

=> Mono-plateau route : simplicité contre polyvalence, relisez cet article

=> Pourquoi Wout Van Aert et la Jumbo-Visma utilisent-ils un mono plateau ? La réponse est ici

=> Et pour découvrir nos autres grands portraits autour de la performance et de l’endurance : Tous nos articles Portraits

Jean-François Tatard

- 44 ans - Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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