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On pensait avoir vu une limite. On a surtout découvert un monde. Après notre analyse du Tour des Flandres, une discussion avec SRAM a permis de corriger certaines interprétations, mais surtout d’ouvrir une porte rarement visible : celle du travail caché entre marques, équipes, ingénieurs et athlètes. Car derrière un mono-plateau, une cassette XPLR ou un choix de braquet sur une classique, il n’y a pas une mode. Il y a des données, des essais, des contraintes, des compromis… et beaucoup moins de hasard qu’on ne l’imagine.
Par Jeff Tatard – Photos : SRAM / DR
Il faut parfois accepter de revenir sur ses pas. Notre précédent article consacré au mono-plateau sur le Tour des Flandres partait d’une observation intéressante : cette impression, dans le Paterberg, de voir Mads Pedersen subir une rupture de cadence au moment de changer de braquet. L’analyse était séduisante. Elle racontait quelque chose de visible à l’écran, presque évident pour qui connaît la violence des monts flamands : un coureur qui tourne trop les jambes, descend un pignon, puis semble tomber sur un braquet brutalement plus dur. Sauf que la mécanique réelle était plus subtile. Et c’est là que SRAM est intervenu.
Marie Didier, attachée de presse, a pris contact avec nous après que plusieurs incohérences ont été relevées. Parmi elles, la structure exacte de la cassette XPLR 10-46 (prononcez Explore), mais surtout l’interprétation trop directe d’une séquence de course. La discussion s’est ensuite prolongée avec Pierre-Antoine Berche, Field Guide pour la France (comprenez représentant revendeurs)… Et pendant 1h30, le sujet a largement dépassé la simple correction technique.
Parce qu’au fond, l’intérêt n’était plus de savoir si Pedersen avait “sauté trop de dents”. L’intérêt était ailleurs : comprendre comment un choix matériel arrive sur un vélo professionnel, pourquoi il est fait, comment il est validé… et pourquoi nous allons parfois trop vite dans nos conclusions.
Le mono n’est pas un raccourci. C’est un choix de contexte.
Première idée à corriger : « Le mono-plateau n’est pas choisi parce qu’il est moderne. Il est choisi quand le contexte le rend pertinent. » Sur route, le mono apparaît surtout sur certaines classiques, sur des étapes rapides, sur des profils spécifiques où la plage de braquets reste cohérente. À l’inverse, sur des courses comme Liège-Bastogne-Liège, où les enchaînements imposent de la souplesse, le double reste souvent plus logique.
C’est peut-être le point le plus important, comme le rappelle Marie : « Le débat mono contre double n’a pas vraiment de sens s’il est posé de manière générale. La bonne question est : pour quel coureur, sur quel parcours, avec quelle stratégie ? »
Pierre-Antoine ajoute : « Aujourd’hui, ces décisions ne se prennent plus au feeling. Elles sont nourries par des données, des simulations, des historiques et des retours terrain. » Le vélo moderne ressemble encore à du vélo. Mais dans les coulisses, il parle de plus en plus le langage de la science.
Pourquoi les pros choisissent le mono
« Les avantages du mono-plateau sont connus, mais souvent mal hiérarchisés », explique Pierre-Antoine. Il y a le poids, l’aérodynamisme, la simplicité. Mais réduire le mono à cela serait une erreur. Son vrai intérêt est ailleurs : il est systémique. « Il fonctionne quand tout est cohérent : plateau, cassette, chaîne, cadre, parcours. »
Et c’est précisément là que la transmission SRAM XPLR prend tout son sens : une approche globale héritée du gravel et du VTT, pensée pour fonctionner dans un environnement complet.
Sur les pavés, la question n’est pas seulement de passer un braquet. C’est de conserver une transmission stable malgré les chocs, les vibrations, les relances, les pertes d’adhérence. Le mono devient alors un choix de robustesse autant que de performance.
Le détail invisible qui change tout : la denture
Derrière cette robustesse, il y a un détail que l’on ne voit presque jamais… mais qui explique presque tout.
Comme le souligne Pierre-Antoine, les plateaux SRAM, double et mono utilisent une denture spécifique dite narrow-wide, dents étroites et dents larges alternées, que SRAM appelle X-Sync. Mais la réalité va encore plus loin : une dent sur deux est légèrement biseautée, profilée pour accompagner la chaîne dans son mouvement naturel.
Ce n’est pas un simple maintien. C’est un guidage actif. Chaque maillon trouve sa place, chaque transition est anticipée. Résultat : la chaîne reste mécaniquement verrouillée, sans guide-chaîne ni collier anti-déraillement.
C’est discret. Invisible même. Mais redoutablement efficace. Et comme le souligne avec un sourire Guillaume Judas : « Aujourd’hui en cyclo-cross, les seuls qu’on voit encore dérailler… ce sont souvent ceux qui ne roulent pas avec ce type de profil. »
XPLR : ce que la cassette change vraiment
Pour objectiver ces écarts et sortir du ressenti, Pierre-Antoine s’appuie notamment sur un outil simple mais redoutablement efficace : Bicycle Gear Calculator. Cette interface permet de visualiser précisément les développements, les écarts entre pignons et les zones d’utilisation réelles. Un outil pédagogique, mais surtout révélateur : ce que l’on pense “brutal” à l’œil devient souvent beaucoup plus cohérent une fois mesuré.
La cassette XPLR 10-46 impressionne. Visuellement d’abord, parce qu’elle élargit le spectre. Mentalement ensuite, parce qu’elle interroge. On imagine des écarts brutaux, des ruptures de cadence difficiles à gérer, une mécanique moins fine que sur une cassette route classique. C’est presque instinctif. Et pourtant, c’est précisément là que se situe le malentendu. « L’erreur serait de croire qu’elle impose partout des ruptures énormes », explique Pierre-Antoine.
Dans les faits, la construction est beaucoup plus subtile. Une grande partie de la cassette reste pensée pour rouler vite, avec des écarts qui conservent une logique proche de la route. En effet, son étagement est identique – à l’exception du dernier pignon – à celui de la cassette route 12 vitesses 10-36. La cassette XPLR dispose également de 13 vitesses, donc d’un pignon supplémentaire. Et ce n’est qu’en haut, sur les deux derniers pignons, que l’amplitude s’ouvre réellement, non pas pour perturber, mais pour offrir une solution. Une porte de sortie. Une marge. « Elle permet de rouler vite… tout en gardant une réserve quand ça devient dur. » Et c’est précisément ce qui change la lecture : la cassette n’est pas là pour imposer un compromis permanent, mais pour élargir le champ des possibles au moment critique.
Et le Paterberg dans tout ça ? L’image, elle, reste trompeuse. Elle capte un instant, elle fige une sensation, elle suggère une explication. Mais elle ne raconte pas le contexte. « L’image dit quelque chose. Mais elle ne dit pas tout. » Derrière un changement de braquet, il peut y avoir une fatigue accumulée, un effort mal anticipé, une relance mal placée, une position dans le groupe, une stratégie… ou simplement une limite physique à cet instant précis. Réduire cela à un écart de pignon, c’est simplifier une réalité qui ne l’est pas.
C’est sans doute là l’enseignement le plus intéressant : en cyclisme moderne, ce que l’on voit n’est presque jamais suffisant pour comprendre ce qui se passe réellement.
Le détail que personne ne voit : la compatibilité des cadres
L’UDH change beaucoup plus de choses qu’on ne l’imagine. Et c’est sans doute l’une des réalités les plus méconnues du cyclisme moderne. UDH, pour Universal Derailleur Hanger, désigne une patte de dérailleur universelle conçue pour uniformiser l’intégration entre la patte de dérailleur et le cadre. Sur les vélos dits compatibles UDH, le cadre est doté d’une interface UDH permettant le montage d’un dérailleur traditionnel sur une patte UDH, mais également – en l’occurrence dans le cas présent – le montage d’un dérailleur XPLR dit Full Mount directement sur le cadre et, plus précisément, sur l’axe de la roue. Derrière cet acronyme discret se cache un basculement profond : sans compatibilité, pas de montage. Sans montage, pas de choix. Et donc, sans choix… pas d’évolution visible.
C’est une vraie découverte pour beaucoup. Parce que spontanément, on pense que les équipes décident, testent, choisissent librement leur matériel. En réalité, elles évoluent dans un cadre technique bien plus contraint qu’on ne le croit. Certaines peuvent exploiter ces solutions parce que leur vélo le permet. D’autres en ont l’envie, parfois même la conviction… mais pas encore la possibilité. Le cadre, son standard, son interface deviennent alors des éléments déterminants au même titre que la cassette ou le dérailleur.
Et ce point-là, très peu de gens en ont conscience. On regarde un vélo, on pense voir un choix. En réalité, on voit souvent une possibilité. Une option parmi celles que le matériel autorise réellement.
À cela s’ajoute une autre dimension, encore plus invisible : le temps. Le temps industriel. Le temps de développement. Le temps d’intégration. Une innovation ne se déploie pas instantanément, même chez les pros. Elle suit un calendrier, des validations, des contraintes logistiques qui échappent complètement au regard extérieur.
C’est là que la compréhension change. Le matériel visible n’est jamais uniquement le fruit d’une décision sportive. Il est le résultat d’un écosystème complet. Une combinaison de contraintes techniques, de timing et de cohérence globale. Autrement dit, ce que l’on voit sur le vélo est toujours conditionné par ce que l’on ne voit pas.
Les pros ne testent pas. Ils poussent.
Le matériel que nous retrouvons en magasin a déjà vécu. Et pas une vie tranquille. Une vie dure, plus violente, plus exigeante que tout ce que la plupart des pratiquants connaîtront. C’est une réalité que beaucoup ignorent encore. On découvre un produit nouveau, alors qu’en vérité, il a déjà été poussé, testé, parfois malmené pendant des mois… voire des années.
Les pros roulent avec des prototypes, des versions masquées, des composants encore en développement, souvent bien avant leur sortie officielle. Et ce décalage est considérable. Exemple concret : près de quatre ans de développement ont été nécessaires pour les nouvelles manettes SRAM RED. Quatre ans à tester, corriger, ajuster, recommencer. Quatre ans où le produit existe déjà… sans encore exister pour le grand public.
Et là encore, c’est une découverte pour beaucoup. Parce qu’on pense souvent que ce que l’on voit en course est identique à ce que l’on achète. En réalité, la course est un laboratoire. Le magasin, lui, est le résultat.
Ce n’est pas du marketing. C’est un filtre extrême.
Marie le résume parfaitement : « Un coureur ne dit pas seulement si ça marche. Il dit où ça marche… et où ça s’arrête de marcher. » À ce niveau, le coureur ne teste pas. Il mesure. Il ressent des nuances invisibles, il identifie des limites imperceptibles, il pousse le produit dans des zones que peu d’utilisateurs atteindront.
Et c’est précisément pour cela que tout commence par eux. Parce que personne ne pousse le matériel aussi loin qu’un professionnel.
Et parfois, cela donne des réponses très concrètes. Sur la Vuelta 2025, Jonas Vingegaard a largement roulé en mono-plateau, notamment avec un 52 dents associé à une cassette 10-36… avant de remporter le classement général. Une illustration simple : le mono n’est pas une contrainte. C’est une solution performante, à condition que tout autour soit cohérent.
La partie invisible
Derrière chaque choix, il y a une organisation. Et c’est probablement l’une des parties les plus invisibles et les plus sous-estimées du cyclisme moderne. On imagine souvent une décision prise rapidement, presque intuitivement. En réalité, rien n’est laissé au hasard. Tout est structuré.
Marie le résume simplement : « On est en permanence en lien avec le terrain. » Concrètement, cela signifie des réunions régulières, des débriefs précis, des remontées d’informations continues. Chaque course devient une source de données. Chaque utilisation un retour exploitable. « Tout remonte, tout est analysé », ajoute-t-elle. Ce que vit un coureur un dimanche sur les pavés peut, quelques semaines plus tard, alimenter une réflexion produit. Une sensation, une contrainte, un problème identifié… tout peut devenir un point de départ.
Et c’est là que la réalité dépasse largement ce que l’on imagine. Parce qu’on ne parle pas d’un échange ponctuel, mais d’un système permanent. Un flux continu entre les équipes, les ingénieurs, les chefs produits, les mécaniciens et la communication. Une idée née en course peut devenir un produit. Une contrainte peut déclencher une évolution. Une demande d’athlète peut orienter un développement.
C’est une mécanique collective. Un travail en réseau, constant, vivant.
Et surtout, c’est une réalité que très peu de gens perçoivent. On voit un vélo au départ. On voit un résultat à l’arrivée. Mais entre les deux, il y a une chaîne de décisions, d’échanges et d’analyses que l’on ne voit jamais. Rien n’est isolé. Tout est connecté.
Pourquoi ce matériel arrive chez nous
« Ce que les pros utilisent n’est pas toujours reproductible tel quel », rappelle Pierre-Antoine. C’est même l’une des incompréhensions les plus fréquentes. On regarde un vélo de professionnel, on observe un braquet, une transmission, une configuration… et on imagine pouvoir la reproduire à l’identique. Sauf que le moteur n’est pas le même. Puissance, volume d’entraînement, capacité de récupération, précision du geste : tout est à un niveau qui dépasse largement celui d’un pratiquant classique. Ce n’est donc pas transposable. Et ce n’est pas le but. Parce que l’intérêt est ailleurs. Ce que les pros utilisent, ce qu’ils poussent, ce qu’ils testent, ce n’est pas une recette à copier. C’est une limite à explorer. Une manière d’aller chercher jusqu’où un système peut fonctionner, jusqu’où il peut être optimisé, jusqu’où il peut tenir.
Et c’est précisément là que cela devient utile. Parce que ce travail-là ne reste pas en haut. Il redescend. Lentement. Progressivement. Filtré, ajusté, simplifié. Ce qui a été extrême devient utilisable. Ce qui a été testé devient fiable. Ce qui a été complexe devient accessible.
Autrement dit, le très haut niveau ne donne pas des modèles à suivre. Il trace des chemins.
Et c’est pour cela que, quelques mois parfois quelques années plus tard, on retrouve ces évolutions sur nos propres vélos. Plus cohérentes. Plus lisibles. Plus adaptées à notre réalité.
Le cyclisme et l’innovation
Le cyclsime sur route adore la technologie. Il l’embrasse, il la valorise, il la met en avant. Mais paradoxalement, il résiste toujours au changement. C’est presque une signature. Une tension permanente entre innovation et héritage. Pierre-Antoine le résume très justement : « Il évolue vite… mais accepte lentement. »
Le mono-plateau en est sans doute l’un des exemples les plus révélateurs. En VTT, il est devenu une évidence depuis des années. En gravel, il s’est imposé presque naturellement, porté par la logique du terrain et de la polyvalence. Mais sur route, il continue de susciter le débat, parfois même la méfiance. Non pas parce qu’il ne fonctionne pas, mais parce qu’il vient bousculer une culture profondément ancrée.
Car la route s’est construite autour d’une idée très précise : celle du contrôle absolu du braquet, de la finesse de cadence, de l’ajustement permanent. Le bon pignon au bon moment. Le bon plateau au bon instant. Une forme de précision presque obsessionnelle. Le mono, lui, propose autre chose. Moins de choix apparents, mais une autre forme de cohérence. Une autre lecture de l’effort.
Et c’est précisément là que le décalage apparaît. Ce n’est pas une opposition technique. C’est une évolution culturelle. Parce qu’en réalité, la route moderne n’est déjà plus celle d’avant. Elle emprunte au VTT, au gravel, au triathlon. Elle intègre la data, l’aérodynamique, la biomécanique, l’ingénierie. Elle absorbe, elle mélange, elle évolue. Et peut-être que ce qui dérange encore, ce n’est pas le mono en lui-même. C’est ce qu’il représente : la fin d’un cadre figé.
Comprendre plutôt que trancher
Ce deuxième article n’efface pas le premier. Il le prolonge, il le corrige, il le dépasse. Il ne revient pas en arrière, il avance. Il prend ce qui était une intuition, une lecture partielle, une erreur aussi et il en fait autre chose. Une compréhension plus fine. Plus complète. Plus juste.
Parce qu’au fond, le vélo moderne ne se comprend plus avec des certitudes. Il se comprend avec des nuances. Avec des échanges. Avec des confrontations de points de vue. Avec des gens qui savent, qui testent, qui vivent le produit là où il est le plus exigeant. Et avec cette capacité rare mais essentielle d’accepter que la première lecture n’est pas toujours la bonne.
Derrière chaque choix matériel, il n’y a presque jamais une vérité unique. Il y a une construction. Une accumulation de paramètres que l’on ne voit pas. Des contraintes que l’on n’imagine pas. Des décisions prises à la croisée du terrain, de la data, de l’expérience et du ressenti. Une série d’ajustements. Une somme de compromis. Et c’est précisément ce qui change tout.
Parce que le très haut niveau ne cherche pas le matériel parfait. Il sait qu’il n’existe pas. Ce qu’il cherche, c’est autre chose. Quelque chose de plus subtil. De plus exigeant. De plus intelligent. Le matériel juste. Celui qui répond à une situation précise. Celui qui s’inscrit dans un contexte. Celui qui fonctionne… ici, maintenant. Au bon endroit. Au bon moment. Pour le bon coureur.
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