Partager la publication "Essai du Colnago Y1Rs : et si tout avait déjà basculé ?"
Par Jeff Tatard – Photos : DR
C’est grâce au magasin Rayon Vélo, à Domont dans le Val-d’Oise, que nous pouvons vous proposer cet essai du Colnago Y1RS, l’un des vélos les plus désirables du moment. Des Strade Bianche aux cols du Tour de France, en passant par les pavés du Tour des Flandres ou de Paris-Roubaix, ou encore les routes escarpées de Kigali lors des championnats du monde, cette machine s’est illustrée partout entre les mains de Tadej Pogacar. Elle est la digne héritière d’une marque iconique dans le monde du cyclisme, qui a toujours su mêler une forme de classicisme à des solutions techniques innovantes, comme en témoigne le profil hors norme du Y1RS.
Mais c’est sans doute parce que 3bikes.fr ne sonne pas assez « italien » que la marque, désormais sous contrôle émirati et dont une grande partie de la gamme est produite en Asie, choisit de communiquer uniquement avec certains médias, dont nous ne faisons manifestement pas partie. Comme si nos lecteurs ne méritaient pas, eux aussi, de savoir ce que ce vélo exceptionnel a dans le ventre.
Il y a un an déjà, au moment de la sortie du V5RS, nous avions été les premiers à vous proposer un essai, toujours grâce à Rayon Vélo — et non à la marque ou à l’importateur français. Un essai d’autant plus intéressant que mon vélo personnel est déjà… un Colnago V4RS !
Espérons, en tout cas, pour la clientèle, que le SAV de la marque se montre plus efficace dans sa communication que son service de presse. Ceci étant précisé, nous pouvons passer à la découverte de ce vélo, disons-le tout de suite, exceptionnel.
La fin du compromis
En l’espace d’un an, nous avons roulé trois Colnago : le V4, le V5Rs… et aujourd’hui ce Y1Rs. Trois vélos, trois visions, mais surtout une trajectoire qui s’affirme. Pas une évolution linéaire. Une bascule. Le V4, que l’on connaît désormais par cœur, posait les bases. Le V5Rs les a étirées, raffinées, jusqu’à atteindre une forme d’équilibre presque total. Un vélo capable de tout faire, sans jamais vraiment trancher.
À l’époque, même au sommet, le choix restait ouvert. Entre V5 et Y1, Tadej Pogacar adaptait encore selon les profils, les parcours, les sensations. Il composait. Il choisissait. Rien n’était figé.
Un an plus tard, le doute n’existe plus. Le choix est fait. Et il est radical. Le Y1Rs. Partout. Même là où on ne l’attendait pas. Même sur les pavés de Paris-Roubaix, là où l’on pensait encore que certaines limites resteraient infranchissables. Ce n’est plus une question d’adaptation. C’est une prise de position. Une direction assumée.
Un essai qui n’aurait pas dû exister
Dans ce contexte, cet essai ne ressemble à aucun autre. Pas d’invitation. Pas de dispositif. Pas de discours à dérouler. Rien de ce qui accompagne habituellement ce genre de lancement. Juste une opportunité, saisie au bon moment. Et surtout, la seule chose qui compte vraiment : la route.
Dans l’atelier : là où tout commence
Avant même de rouler, il y a ce moment. Celui où le vélo n’est pas encore une promesse, mais une matière. Dans l’atelier, le Colnago Y1Rs n’est pas posé. Il est travaillé, ajusté, aligné avec une précision qui ne laisse rien au hasard. Position millimétrée, cockpit intégré réglé au degré près, pressions adaptées : ici, rien n’est laissé à l’approximation.
Pour l’occasion, John nous a monté des pédales Speedplay et ajusté la hauteur de selle à 72 cm. Un réglage juste, mais déjà à la limite basse de ce que permet le cadre sans intervention plus lourde. Descendre davantage aurait impliqué de couper la tige de selle. À ce niveau de machine, on comprend vite que chaque millimètre compte… et que chaque coupe engage. Disons-le simplement : pour un essai, le curseur a ses limites.
Un détail interpelle immédiatement : le choix d’un montage en chambres à air TPU sous des Hutchinson Blackbird Racing Lab en 28 mm. Un choix presque à contre-courant aujourd’hui, là où l’on attendrait du tubeless pour accompagner la logique moderne du vélo. On le note. On s’interroge. On verra sur la route.
On ne “prépare” pas ce vélo. On l’aligne. Et déjà, quelque chose se dégage. Une tension. Une radicalité. Une impression très nette que tout ici a été pensé pour une seule chose : aller vite.
Y1Rs : un vélo qui ne négocie pas
Le Colnago Y1Rs ne cherche pas à plaire. Il ne cherche pas non plus à rassurer. Il impose. D’emblée. Sans détour. Chaque ligne est tendue, chaque surface optimisée, comme si rien n’avait été laissé à la moindre approximation. Rien ne dépasse. Rien n’adoucit vraiment. On est loin du vélo consensuel, pensé pour convenir à tous les terrains et à tous les styles.
Ici, tout est orienté. Profil des tubes, jonctions, intégration complète : tout converge vers une seule idée. Ce n’est pas une addition de choix techniques. C’est une intention. Une direction claire, assumée, presque radicale. Ce n’est pas un vélo polyvalent. C’est un vélo directionnel.
Et c’est précisément là que réside son intérêt. Parce que là où le V5Rs cherchait encore à concilier, à équilibrer, à composer avec plusieurs mondes… le Y1Rs, lui, tranche. Net. Sans retour.
Premier coup de pédale : immédiateté
Dès les premiers mètres, une évidence s’impose : tout part immédiatement. Aucune inertie parasite, aucune latence, aucune approximation entre l’intention et la réponse. On appuie, ça réagit. Instantanément. Mais au-delà de cette vivacité, il y a surtout autre chose. Ça reste. La vitesse ne s’échappe pas, elle ne fluctue pas, elle s’installe. Elle devient presque une constante.
Sur le plat, le constat est déroutant. On roule vite… sans chercher à rouler vite. Comme si une partie de l’effort disparaissait en chemin, absorbée, directement convertie en déplacement. Une forme d’efficacité silencieuse, difficile à décrire, mais impossible à ignorer.
Le montage testé n’y est évidemment pas étranger. On est sur une configuration très proche de ce qui se fait au plus haut niveau : groupe SRAM Red AXS, cassette 10-33, plateaux 52/39 avec capteur de puissance, roues ENVE SES 4.5. Un ensemble cohérent, orienté performance, sans concession.
Et sur un segment que nous connaissons parfaitement, la sensation se confirme par les chiffres. À vitesse équivalente, l’écart est réel : environ 20 watts de moins par rapport au V4 (270 W contre 250 W). Ce n’est pas une impression. C’est une donnée. Et elle interpelle.
Aéro, vraiment ?
Ici, l’aéro ne se raconte pas. Il se vit. Sur la route, dans le réel, là où tout se révèle. Le vent ne vient pas casser la vitesse, ni créer cette rupture que l’on ressent parfois dès que les conditions changent. Il la module. Il l’accompagne. Comme s’il faisait partie de l’équation, et non plus comme s’il s’y opposait.
Et surtout, il y a cette sensation assez rare : plus on roule vite, plus le vélo devient logique. Plus cohérent. Plus évident. Comme si tout avait été pensé, calibré, optimisé pour ce régime précis. Celui de la vitesse élevée, constante, assumée. Pas celle que l’on effleure. Celle dans laquelle on s’installe.
Et quand la route se dégrade ?
C’est là que le choix de Tadej Pogacar prend tout son sens. Parce que c’est précisément dans ces conditions que le doute devrait exister… et qu’il disparaît. Le Colnago Y1Rs ne filtre pas comme un vélo d’endurance. Il ne cherche pas à gommer, ni à lisser. Mais il tient.
Train avant précis, arrière stable, comportement lisible : le vélo ne triche pas avec le terrain. Il le lit. Il le traverse. Et surtout, la vitesse ne s’effondre pas. Là où d’autres vélos imposent une rupture, obligent à lever le pied, à accepter la perte de rythme… celui-ci permet de maintenir. De continuer. Et c’est peut-être là que tout se joue. Pas dans le confort. Mais dans la capacité à ne jamais sortir de la vitesse.
Le pilotage : une autre lecture
Le Colnago Y1Rs ne se pilote pas comme un V4 ou un V5. Il demande un temps d’adaptation. Pas forcément long, mais réel. Dès les premiers virages, une sensation peut surprendre : il donne presque l’impression d’aller tout droit. Non pas par manque de précision, au contraire, mais parce que sa logique de trajectoire diffère. Les lignes doivent être comprises, anticipées, presque apprises. Une fois intégré, tout devient plus clair. Mais cette phase existe, et elle fait partie du vélo.
Certains apprécieront la présence de la butée de direction, qui protège le cadre et évite les contacts en cas de chute. Une sécurité indéniable. D’autres y verront une contrainte au quotidien, notamment pour les manœuvres à basse vitesse ou simplement pour ranger le vélo dans un coffre. Un détail ? Peut-être. Mais un détail qui compte dans l’usage réel. Parce que oui, au fond, c’est un vélo qui impose sa logique. Et qui demande au pilote de s’y adapter, plus que l’inverse.
Assis, rapide. Debout, différent.
Le constat est clair : le vélo est extrêmement performant assis. Et plus encore lorsque la vitesse augmente. C’est dans cette position qu’il délivre le mieux ce qu’il a à offrir, là où tout devient fluide, efficace, presque évident.
Mais dès que l’on se met en danseuse, le ressenti change. Moins naturel. Moins fluide. Comme si le vélo sortait légèrement de sa zone d’excellence. Pas pénalisant, mais perceptible. Sauf dans un cas précis : les sprints courts, où il retrouve instantanément toute sa nervosité et sa capacité à répondre. Au fond, le message est simple. C’est un vélo qui incite à rester posé pour être efficace. Et qui, dans cette configuration, devient redoutable.
Ce que ce vélo raconte
La vraie question n’est plus de savoir si c’est un bon vélo. Elle est ailleurs. Beaucoup plus profonde. Ce que le Colnago Y1Rs raconte, c’est un basculement. Pas seulement technique. Culturel. Celui d’un cyclisme qui s’éloigne du compromis. Qui cesse de chercher l’équilibre à tout prix. Qui assume la spécialisation. Jusqu’au bout. Sans détour.
Dans cette logique, la vitesse ne vient plus récompenser l’effort. Elle en devient le point de départ. Le cadre autour duquel tout s’organise. Ce n’est plus quelque chose que l’on atteint. C’est quelque chose que l’on construit dès le départ.
Le Verdict 3bikes.fr
Le Colnago Y1Rs n’est pas un vélo pour tout le monde. Et c’est précisément pour ça qu’il marque. Exigeant, radical, engagé, il ne cherche pas à séduire. Il ne flatte pas. Il révèle. Mais au-delà de ce qu’il est, il ouvre une porte. Celle d’un cyclisme où la vitesse structure tout. Où l’on ne cherche plus à tout concilier, à lisser, à arrondir. Où l’on choisit. Et où l’on assume. Alors oui, le V5Rs reste une référence. Une machine d’équilibre, capable de tout faire. Mais ici, Colnago a tranché. Et ils assument pleinement cette direction.
Et puis il y a nous. 18 mois sur un V4. Un passage par le V5Rs. Une trajectoire que l’on pensait déjà claire. Et aujourd’hui ce Y1Rs qui vient tout bousculer. Pas seulement le temps d’un essai. Mais dans une réflexion plus intime, plus personnelle. Parce qu’au fond, il ne se contente pas d’être performant. Il redéfinit ce que l’on attend, concrètement, d’un vélo.
Et pour être totalement honnête, nous n’avons pas ressenti de différence marquante entre ce montage en chambres à air et ce que nous attendions d’un tubeless. Comme si, ici, le cadre et la plateforme prenaient le dessus sur le reste. Un détail ? Peut-être. Mais un détail révélateur.
Le Colnago Y1Rs en bref…Les + : rendement exceptionnel, sensation de vitesse tenue, efficacité remarquable assis, stabilité à haute intensité, identité forte et assumée Les – : exigeant, demande un temps d’adaptation en pilotage, moins naturel en danseuse, angle de braquage limité lié à la butée de direction (peut gêner dans certaines manœuvres ou au rangement) Cadre : Colnago Y1Rs carbone – Fourche : Colnago carbone Y1Rs – Transmission : SRAM Red AXS 12 vitesses – Cassette : 10-33 – Pédalier : 52-39 avec capteur de puissance – Roues : ENVE SES 4.5 (moyeux Innerdrive) – Pneus : Hutchinson Blackbird Racing Lab 28 mm (chambres à air TPU) – Selle : Selle Italia SLR carbone – Cockpit : poste de pilotage intégré Colnago – Tige de selle : carbone, design intégré – Poids : 7,5 kg complet (taille 485, comme essayé) – Tailles : dont 485 (taille testée) – Prix : 15 500 €
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