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Il y a des images qui disent tout sans avoir besoin d’être expliquées. Pauline Ferrand-Prévot qui termine une course d’un jour et qui, presque immédiatement, attrape une bouteille de cherry juice. Tom Pidcock qui fait exactement la même chose après Milan-San Remo. Pas de pause. Pas de transition. Pas de “fin”. Juste une continuité. Et à ce moment-là, une évidence s’impose : la récupération n’est plus une phase. Elle fait partie intégrante de la performance. C’est précisément à cet endroit, entre ce que l’on voit et ce qui se joue réellement, que travaille Martijn Redegeld.
Par Jeff Tatard – Photos : © Amacx Sports Nutrition / Team Visma | Lease a Bike
Entre science et terrain : une position inconfortable… et essentielle
Quand on lui pose la question : scientifique ou opérateur de performance ? La réponse n’est pas tranchée. Elle est plus intéressante que ça… Parce qu’en réalité, il est les deux. Et surtout, il est là où ces deux mondes se rencontrent.
Son parcours parle pour lui : du très haut niveau en cyclisme, avec des structures capables de gagner les trois Grands Tours, à un environnement comme AFC Ajax, en passant par son rôle de Head of Nutrition chez Amacx Sports Nutrition. Mais ce qui marque vraiment, ce n’est pas le CV. C’est ce que ce parcours a produit comme vision. La nutrition n’est pas une théorie. C’est un levier de décision.
Qui est Martijn Redegeld ?
Martijn Redegeld évolue à l’intersection de la science et du très haut niveau. Formé à l’université de Wageningen, référence mondiale en nutrition, il complète son parcours avec un diplôme du Comité International Olympique, ancrant son expertise dans une approche à la fois académique et appliquée. Il a contribué à des environnements parmi les plus exigeants du sport de haut niveau, notamment en cyclisme, au sein de structures capables de remporter les trois Grands Tours. Il évolue aujourd’hui entre différents univers, du cyclisme professionnel au football avec l’AFC Ajax, tout en occupant un rôle central chez Amacx Sports Nutrition en tant que Head of Nutrition. Son approche se distingue par une conviction forte : la nutrition n’est pas un support de la performance, mais un levier stratégique, intégré à chaque décision. |
Le très haut niveau ne laisse plus de place à l’approximation
Ce que révèlent aujourd’hui des gestes en apparence anodins, attraper un cherry juice, enchaîner avec un recovery shake, dépasse largement la simple logique produit. Ce n’est pas une mode. Ce n’est même pas une tendance. C’est le signe visible d’un système invisible, beaucoup plus structuré, beaucoup plus exigeant. Parce qu’au très haut niveau, rien ne commence après la ligne. « La récupération ne commence pas après l’effort… elle est déjà en cours avant même qu’il se termine. »
Dans les premières minutes qui suivent l’arrivée, il n’y a pas de flottement. Pas de zone grise. Le corps bascule immédiatement dans autre chose. Les mécanismes énergétiques se réorganisent, les tissus entrent en phase de réparation, les signaux hormonaux changent de registre. Ce moment que l’on appelait autrefois “récupération” est en réalité une continuité biologique parfaitement orchestrée.
Et cette orchestration n’a rien d’improvisé. Elle est pensée, anticipée, préparée en amont, parfois des heures, parfois des jours avant. Les apports, les timings, les formes nutritionnelles, tout est déjà défini. Le geste que l’on observe, boire, manger, absorber, n’est que l’exécution d’un scénario écrit à l’avance. « À ce niveau-là, il n’y a plus de réaction. Il n’y a que de l’anticipation. »
C’est là que se situe le véritable changement de paradigme. On ne corrige plus après coup. On ne compense plus. On prolonge. On accompagne ce que la performance a déjà déclenché. Mais réduire cela à une mécanique parfaitement huilée serait une erreur. Car derrière cette précision apparente, il y a une réalité beaucoup plus fine, presque paradoxale. Oui, il existe des cadres. Oui, des protocoles. Oui, des fondations scientifiques solides qui structurent l’ensemble. Mais à l’intérieur de cette structure, rien n’est figé.
Chaque athlète est un terrain différent. Chaque organisme possède ses propres réponses, ses propres limites, ses propres adaptations. « Deux athlètes peuvent suivre le même protocole… et ne jamais produire la même réponse. » C’est ici que la performance cesse d’être une science exacte pour redevenir un art appliqué. L’enjeu n’est plus seulement de savoir quoi faire, mais de comprendre pour qui, à quel moment, dans quel contexte. Parce qu’au fond, la complexité ne vient pas du nombre de variables. Elle vient de leur interaction. Et dans cet espace-là, entre la rigueur scientifique et la singularité humaine, se joue aujourd’hui l’essentiel de la performance moderne.
Le vrai gap : entre ce que la science dit… et ce que les athlètes font
On pourrait croire que, à ce niveau, tout est parfaitement aligné entre la recherche et la pratique. Que ce qui est démontré en laboratoire se retrouve, presque mécaniquement, sur le terrain. Ce n’est pas le cas. Il existe encore une zone de friction, discrète mais déterminante, un espace où la connaissance ne se transforme pas toujours en action, où ce que l’on sait ne devient pas systématiquement ce que l’on fait. « Le plus grand écart aujourd’hui, ce n’est pas entre les équipes. C’est entre la science… et son application réelle. »
Certaines stratégies, pourtant solidement validées scientifiquement, restent étonnamment sous-utilisées. Non pas parce qu’elles ne fonctionnent pas, mais parce qu’elles sont mal comprises, mal intégrées, ou simplement noyées dans la complexité du quotidien. À l’inverse, d’autres approches prennent une place disproportionnée. Elles circulent vite, séduisent facilement, promettent beaucoup, mais derrière cette visibilité, les bénéfices restent souvent marginaux, voire secondaires.
Ce décalage ne vient pas d’un manque d’information. Il vient presque de l’inverse. Nous évoluons dans un environnement saturé, où les réseaux sociaux, les tendances, les “superfoods” et les recommandations en tout genre s’empilent sans hiérarchie claire. Tout est accessible, tout semble important, tout capte l’attention. « Aujourd’hui, le problème n’est plus d’avoir accès à l’information. C’est de savoir quoi en faire. »
Et dans cette densité permanente, le risque devient évident. Se disperser, s’attarder sur des détails séduisants mais peu impactants, multiplier les optimisations périphériques… et, presque silencieusement, passer à côté de l’essentiel. Car au fond, la performance ne se joue pas dans l’accumulation. Elle se joue dans la hiérarchisation. Savoir ce qui compte vraiment, et avoir la lucidité, puis la discipline, de s’y tenir.
Le basculement silencieux : les glucides
S’il y a un domaine où le paradigme a réellement basculé ces dernières années, c’est celui des glucides. Longtemps abordés avec prudence, presque avec méfiance, ils sont aujourd’hui au cœur des stratégies de performance. Ce qui relevait autrefois d’un apport mesuré est devenu un levier pleinement assumé, parfois même poussé à des niveaux qui auraient été jugés excessifs il y a encore peu de temps.
Ce changement ne tient pas à un effet de mode, mais à une évolution profonde de la compréhension. On ne parle plus simplement de “manger pour tenir”, mais d’optimiser en permanence la disponibilité énergétique. Certains athlètes s’entraînent désormais avec des quantités de glucides élevées, en course comme à l’entraînement, avec une logique claire : alimenter l’effort pour repousser les limites de la performance. « Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si on consomme trop de glucides… mais si on en consomme suffisamment pour soutenir l’intensité demandée. »
Mais cette approche ne s’improvise pas. Elle repose sur un autre apprentissage, plus discret, mais tout aussi déterminant : la capacité du corps à tolérer ces apports. Car consommer plus ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir absorber, utiliser, transformer sans perturber l’équilibre global. C’est là qu’intervient une notion encore trop souvent sous-estimée, celle de l’adaptation digestive. « L’intestin fait partie de la performance. Et comme le reste, il s’entraîne. »
Cette idée change tout. Elle transforme la nutrition en un terrain d’entraînement à part entière, où l’on ne prépare pas seulement les muscles ou le système cardiovasculaire, mais aussi la capacité à soutenir des stratégies énergétiques ambitieuses. Derrière chaque prise de glucides, il y a une répétition, une adaptation, une progression. Et dans cette logique, rien n’est laissé au hasard. Les volumes, les timings, les formats sont testés, ajustés, intégrés progressivement. Ce qui se joue ici dépasse la simple nutrition. C’est une préparation invisible, mais essentielle, qui conditionne la capacité à performer dans la durée. Parce qu’au fond, la performance moderne ne repose plus uniquement sur ce que l’on est capable de produire. Elle dépend de plus en plus de ce que l’on est capable de soutenir.
“Gut training” : le facteur encore sous-estimé
C’est sans doute l’un des points les plus discrets… et pourtant l’un des plus déterminants. L’idée que le système digestif puisse être entraîné comme un muscle change profondément la manière d’aborder la nutrition. Elle déplace le regard. On ne parle plus uniquement de ce que l’on apporte au corps, mais de ce que le corps est réellement capable d’en faire. Car au fond, la question n’est pas simplement celle de l’ingestion. Elle est celle de l’absorption, de l’assimilation, de l’utilisation. « Ce n’est pas ce que vous consommez qui compte… c’est ce que votre corps est capable d’absorber et d’utiliser. » Et dans ce décalage, souvent invisible, se joue une partie essentielle de la performance.
Pendant longtemps, cet aspect a été sous-estimé, presque relégué au second plan. On a appris à structurer l’entraînement, à calibrer les intensités, à optimiser les charges de travail. Mais la capacité digestive, elle, est restée dans l’ombre, comme si elle devait suivre naturellement. Or ce n’est pas le cas. Elle se construit, elle s’adapte, elle se développe. « L’intestin n’est pas un simple passage. C’est un organe qui s’entraîne. »
Et c’est précisément là qu’il reste encore beaucoup à faire. Parce que ce levier est encore largement sous-exploité, y compris au plus haut niveau, et plus encore chez les amateurs. Beaucoup passent à côté, non pas par manque de volonté, mais par manque de compréhension. Ils ajustent les produits, les quantités, les protocoles, sans jamais travailler la capacité même à les tolérer. Résultat, ils plafonnent. Non pas à cause d’un manque d’énergie disponible, mais parce que leur système n’est pas prêt à l’accueillir. Dans une approche moderne de la performance, cela devient un point de bascule. Un détail en apparence, mais un détail qui, une fois maîtrisé, change tout.
La nutrition devient un système, pas une addition
Ce qui s’impose aujourd’hui avec clarté, c’est que la nutrition ne fonctionne plus en silos. On ne peut plus dissocier l’entraînement, la récupération et la stratégie de course comme des blocs indépendants. Tout est lié, en permanence. La nutrition est devenue un système intégré, un fil conducteur qui traverse l’ensemble de la performance.
Ce qui est fait à l’entraînement influence la récupération. Ce qui est mis en place en récupération conditionne la séance suivante. Et ce qui est décidé avant une course impacte directement la manière dont elle sera vécue. « On ne peut plus isoler la nutrition. Elle est au cœur de tout ce qui se passe. » Dans cette logique, chaque décision a des effets en cascade. On ne cherche plus à optimiser des éléments séparés, mais à construire une cohérence globale. Et dans cet ensemble, la donnée prend une place croissante. Pas pour remplacer l’humain, mais pour affiner. « La donnée ne remplace pas l’humain. Elle permet de prendre de meilleures décisions. »
Créer un produit : partir du terrain, pas du laboratoire
Quand on parle de produits, la logique est plus subtile qu’il n’y paraît. Ce n’est ni une approche purement scientifique, ni une construction marketing. C’est un équilibre, une tension permanente entre ce qui est observé sur le terrain et ce qui est validé par la science. Tout commence par un besoin réel, concret, vécu par les athlètes. Ce besoin est ensuite confronté à la recherche, testé, ajusté, affiné. Rien n’est figé. Rien n’est décidé trop tôt. Le produit se construit dans ce va-et-vient constant entre usage et validation, jusqu’à atteindre une forme de cohérence fonctionnelle. « Un produit n’existe vraiment que lorsqu’il est utilisé. »
C’est là que se situe le vrai point de bascule. Parce qu’au fond, le critère ultime n’est pas le laboratoire. Ce n’est pas non plus la promesse. C’est l’adoption réelle. Un produit peut être parfaitement formulé, parfaitement documenté, parfaitement positionné. S’il n’est pas utilisé, il reste théorique. Et dans cet univers exigeant, il n’y a pas de place pour le théorique. Il n’y a que ce qui fonctionne, concrètement, au moment où la performance se joue.
Et pour les amateurs ? Revenir à l’essentiel
Quand on lui demande de simplifier, la réponse est presque désarmante. Elle tranche avec la complexité ambiante, avec cette tendance à vouloir tout optimiser, tout sophisticationner. Ici, au contraire, tout revient à l’essentiel. Améliorer la récupération ne repose pas sur une accumulation de détails, mais sur quelques principes simples, presque évidents : apporter de l’énergie rapidement après l’effort, maintenir une cohérence nutritionnelle globale, et surtout, être régulier, jour après jour. « Ce qui fait la différence, ce n’est pas ce que vous faites une fois… c’est ce que vous répétez. »
Rien de révolutionnaire, en apparence. Et c’est précisément là que réside le problème. Parce que ce qui est simple est souvent négligé. Ce qui est fondamental devient banal. Et dans cette quête permanente d’optimisation, beaucoup d’amateurs cherchent à complexifier, à ajouter, à affiner… Alors même que les bases ne sont pas encore solides. Ils veulent optimiser sans avoir stabilisé. Raffiner sans avoir structuré. Résultat, ils avancent, mais sans fondation réelle. Et dans ce décalage, ils passent à côté de ce qui compte vraiment. La constance, bien plus que la sophistication.
Le vrai risque : sur-compliquer… ou sous-estimer
Deux erreurs reviennent en boucle, presque systématiquement. D’un côté, se perdre dans les détails, multiplier les suppléments, suivre les tendances, chercher la solution parfaite dans chaque nouveau produit. De l’autre, à l’inverse, minimiser l’importance de la nutrition, la reléguer au second plan, comme un simple accompagnement. Ces deux approches semblent opposées. Elles produisent pourtant le même résultat. « Dans les deux cas, on passe à côté du sujet. »
Car la nutrition n’est ni un terrain d’optimisation marginale, ni une variable secondaire. Elle n’est pas un bonus que l’on ajoute une fois le reste en place. Elle est une composante directe de la performance. Et c’est précisément ce qui la rend exigeante. Elle demande à la fois de la simplicité dans les fondamentaux et de la justesse dans les ajustements. Pas une accumulation. Pas une négligence. Une compréhension claire de ce qui compte vraiment, et la discipline de s’y tenir.
Ce qui est en train de se construire (sans toujours être visible)
Aujourd’hui, nous sommes à un moment charnière. La science est là, solide, structurée. La pratique évolue, s’affine, se rapproche du réel. Et la technologie, elle, accélère tout, rendant visible ce qui ne l’était pas encore. Mais ce qui est en train de se construire dépasse ces trois dimensions. On assiste à l’émergence d’une approche totalement intégrée de la performance, où chaque décision n’est plus isolée, mais contextualisée, individualisée, optimisée. Rien n’est générique. Rien n’est laissé au hasard. Chaque choix s’inscrit dans une logique globale, cohérente, presque systémique. « La performance ne se découpe plus. Elle se pense comme un tout. »
Et dans ce mouvement, une frontière est en train de disparaître. Celle qui séparait, jusqu’ici, le fait de performer et celui de récupérer. Progressivement, cette distinction perd son sens. Parce que dans ce nouveau paradigme, récupérer fait déjà partie de la performance.
Au fond, la vraie question
À la fin, il reste une question. Simple en apparence, mais fondamentale. Est-ce que le rôle d’un expert comme Martijn Redegeld est d’aider les athlètes à performer, ou est-il là pour les aider à soutenir ce que la performance exige réellement ? « Performer, c’est une chose. Être capable de le répéter, d’encaisser, de durer… c’en est une autre. » La réponse n’est peut-être pas à trancher. Elle est déjà contenue dans tout ce que l’on vient de traverser.
Parce que la performance moderne n’est plus un moment isolé. Elle n’est plus un pic que l’on atteint avant de redescendre. Elle est un système, un enchaînement, une continuité maîtrisée. Ce qui compte n’est pas seulement ce que l’on est capable de produire, mais ce que l’on est capable de soutenir dans le temps. Et dans ce système, une évidence s’impose progressivement, presque silencieusement : récupérer, c’est déjà performer.
Ce qui rend cette rencontre précieuse, au-delà des mots, c’est justement cela. Avoir accès, le temps d’un échange, à une vision qui ne simplifie pas la performance, mais qui la rend plus juste, plus exigeante, plus concrète. Chez 3bikes, ce genre de moment ne relève pas seulement de l’interview. Il s’agit de comprendre, de relier, de traduire. Et parfois, de repartir avec une idée qui déplace légèrement le regard. Pas tout. Mais assez pour ne plus voir une ligne d’arrivée comme une fin, plutôt comme le début de quelque chose d’autre.
À retenir
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