RMPRO du maillot que l’on porte au maillot que l’on fabrique

Dans le cyclisme, il y a des histoires qui s’écrivent sur les routes, et d’autres qui se prolongent bien après la ligne d’arrivée. Certaines naissent dans le bruit d’un peloton lancé à cinquante kilomètres à l’heure. D’autres prennent racine dans un atelier, derrière un écran d’ordinateur, dans le silence d’un bureau où l’on dessine des maillots. L’histoire de Charles et Clément Guilbert appartient aux deux mondes. Celle d’une transmission, d’un héritage discret et d’une passion qui circule comme un courant souterrain entre les générations. Elle relie le peloton professionnel des années 1990, l’exigence du cyclisme moderne et l’aventure entrepreneuriale d’une petite entreprise familiale : RMPRO. Une histoire qui commence dans un peloton. Et qui continue aujourd’hui dans les maillots que d’autres coureurs porteront.

Par Jeff Tatard – Photos : DR

La mémoire du peloton

Douze années chez les professionnels. Dans une carrière cycliste, c’est à la fois long et court. Long parce que chaque saison compte ses milliers de kilomètres, ses hivers de préparation, ses espoirs et ses blessures. Court parce qu’un jour, presque sans prévenir, tout cela s’arrête.

Quand on demande à Charles Guilbert quelles images lui reviennent en premier, ce ne sont pas seulement les victoires. Ce sont surtout des moments. Des fragments de peloton. « J’ai évidemment de beaux souvenirs. Des victoires, des résultats… mais ce qui me revient d’abord, ce sont les années passées dans certaines équipes, notamment chez Bretagne. On était un peu une équipe de revanchards. Il y avait Stéphane Petilleau, Philippe Dalibard aux commandes… humainement c’était formidable. »

Clément Guilbert déjà aux commandes du vélo de contre-la-montre de son père, à l’époque de Bretagne–Armor Lux. Une image presque symbolique d’une passion qui, chez les Guilbert, se transmet très tôt.

Dans le cyclisme, les équipes sont parfois des familles provisoires. Des alliances fragiles construites sur la fatigue, la solidarité et les kilomètres.

Chez Bretagne Jean Floc’h, Guilbert trouve une forme de reconnaissance tardive. L’équipe a l’allure d’un collectif soudé, fait de caractères bien trempés et de coureurs venus chercher leur place : Noan Lelarge, David Lelay, Carl Naibo, Samuel Plouhinec ou encore Christophe Thébault. Autour d’eux gravitent aussi des garçons comme Jean-Luc Delpech, Sébastien Duret ou Stéphane Petilleau, tous animés par la même envie de prouver leur valeur.

Après des années à travailler dans l’ombre, les résultats arrivent enfin : une victoire au Tour de Gironde, une étape du Ruban Granitier Breton, des places d’honneur sur plusieurs classiques françaises. Et même une troisième place sur Paris-Camembert. Pour un Normand, ce n’est pas un détail.

Mais les souvenirs les plus forts ne sont pas toujours ceux que le public voit. Il y a aussi ces journées invisibles. Comme ce jour chez Bonjour, lorsque l’équipe entière se retrouve distancée dès les premiers kilomètres. « On a passé la journée à rouler pour rentrer dans le peloton. Avec Walter Bénéteau… on n’a quasiment pas parlé. On roulait, c’est tout. »

Le cyclisme est un sport où l’on apprend à souffrir ensemble. Et où l’on apprend aussi l’humilité. C’est d’ailleurs la première chose que Charles mettra en avant lorsqu’il devra se présenter dans un entretien d’embauche. « Le vélo t’apprend l’humilité. Tu peux gagner une étape un jour, et le lendemain être malade et ne plus avancer. Tu n’es jamais sûr d’être au top. » Dans le peloton, rien n’est jamais acquis. Chaque course recommence l’histoire.

Sous les couleurs de l’équipe Bonjour, Charles Guilbert découvre aussi la face la plus exigeante du métier : ces journées passées à rouler dans l’ombre, loin des caméras, où le peloton forge les caractères autant que les résultats.

Ce que le peloton apprend

La télévision montre les vainqueurs. Elle montre les attaques dans les derniers kilomètres. Mais elle montre rarement les 180 kilomètres passés à tirer un peloton. Le cyclisme professionnel forge une compétence particulière : l’anticipation. Lire une course. Sentir les mouvements. Deviner les moments décisifs. « Sur un vélo, on apprend à anticiper les événements. C’est quelque chose qui reste ensuite. »

Mais paradoxalement, lorsque la carrière touche à sa fin, ce savoir n’est pas toujours reconnu. À trente-trois ans, Guilbert commence à préparer l’après. Il passe des entretiens pour devenir commercial dans le vélo. Et découvre une réalité inattendue. « Les recruteurs me disaient : oui, mais en fait… vous n’avez jamais travaillé. »

Pour eux, douze années dans le peloton ne constituent pas une expérience professionnelle. Une incompréhension fréquente pour les anciens sportifs. Car derrière les résultats se cachent des années d’apprentissage : discipline, gestion de l’effort, résilience, travail d’équipe. Mais ces qualités sont difficiles à traduire dans un CV.

Podium sous les couleurs de Bretagne – Jean Floc’h, avec Clément déjà dans les bras. Une image simple qui dit beaucoup : pendant que le peloton continue de tourner, la transmission commence déjà.

Les défaites qui construisent

Quand on demande à Charles ce qui l’a le plus construit, il n’hésite pas longtemps. Ce ne sont pas les victoires. Ce sont les moments difficiles. « Quand tu gagnes, tout le monde est là. Mais quand tu galères… c’est là que tu vois sur qui tu peux compter. » Les défaites obligent à se remettre en question. À chercher des réponses. À comprendre ce qui manque. Dans une carrière cycliste, certaines absences laissent des traces. Comme ne pas être sélectionné pour le Tour de France. « J’ai plusieurs fois été à la limite de le faire. Et quand tu ne fais pas le Tour, c’est une grosse claque. »

Mais ces échecs deviennent aussi des étapes. Des points de bascule. Des moments où l’on comprend que la route ne sera pas éternelle.

Du vélo à l’entreprise

Beaucoup d’anciens coureurs restent dans le peloton. Directeurs sportifs. Entraîneurs. Conseillers. Charles Guilbert choisit un autre chemin. Le commerce. Et plus précisément : le textile cycliste.

Une décision qui tient aussi à une raison simple. La famille. « Être directeur sportif, c’est beaucoup d’absences. Je voulais aussi être présent pour ma femme et mes enfants. » Alors l’ancien coureur commence comme commercial dans l’industrie du vélo. Et découvre progressivement l’univers du vêtement technique. Une industrie à part entière. Avec ses codes. Ses contraintes. Ses marges. Et surtout ses risques. Car devenir entrepreneur, c’est passer d’un monde où les règles existent déjà… à un monde où il faut les inventer. « Quand tu es commercial, le prix est fixé par ton entreprise. Quand tu es entrepreneur, c’est à toi de décider. Et ça, ce n’est pas évident. »

Petit à petit, l’idée prend forme. Créer une entreprise. Construire des produits. Développer une marque. Ainsi naît RMPRO.

Mais derrière ces deux lettres se cache une histoire bien plus ancienne que l’entreprise elle-même.

RM, ce sont les initiales de Raymond Martin. Le grand grimpeur normand, troisième du Tour de France 1980 et meilleur grimpeur de cette même édition, celui qui porta le maillot à pois sur les routes du Tour et dont la silhouette d’escaladeur a marqué toute une génération de passionnés.

Bien avant que le textile cycliste personnalisé ne devienne un véritable marché, Raymond Martin avait déjà imaginé une manière de rester connecté au vélo autrement, après les années de compétition : fabriquer des maillots pour les clubs et les équipes. Une idée simple, presque naturelle pour quelqu’un qui avait passé sa vie dans un peloton.

Quelques années plus tard, Charles Guilbert, son gendre, reprendra le flambeau et développera progressivement l’entreprise, structurant l’activité et affinant les produits. Aujourd’hui, avec l’arrivée de Clément, une nouvelle génération entre dans l’aventure. Trois générations reliées par le même fil. Le vélo, bien sûr. Mais aussi ce symbole qui traverse toutes les époques du cyclisme : le maillot. Celui que l’on porte dans le peloton. Celui que l’on dessine. Et celui que l’on fabrique pour que d’autres, à leur tour, écrivent leur propre histoire sur la route.

Du peloton à l’atelier : Charles Guilbert présente un tissu technique à son fils Clément. La transmission change simplement de terrain, mais le vélo reste au cœur de l’histoire.

L’économie d’un maillot

Pour un cycliste, un maillot est un objet simple. Pour un fabricant, c’est une équation complexe. Charles le résume avec simplicité. Un bon maillot se reconnaît à trois choses : la coupe, les tissus, la finition. « Tu peux avoir un tissu qui a l’air beau, mais qui ne respire pas. Ou un maillot qui se déforme après trois lavages. »

Dans le textile technique, les détails comptent. Les coutures. Les fermetures. L’élasticité. La durabilité. Et bien sûr le prix des matières. Certains tissus coûtent quelques euros le mètre. D’autres plus de trente. C’est aussi là que se joue la différence entre les marques. Aujourd’hui, RMPRO se situe volontairement dans une position claire : un produit de qualité, construit à partir des besoins des cyclistes. Une approche que l’on pourrait appeler vision marché. Observer les pratiques. Comprendre les attentes. Puis développer le produit. Car tous les cyclistes ne veulent pas les mêmes vêtements. Certains recherchent l’aérodynamisme absolu. D’autres préfèrent simplement être à l’aise sur leur vélo. « Il y a des cyclos qui n’ont pas envie d’être compressés dans un maillot ultra serré. Ils veulent pouvoir respirer. » Le textile cycliste est devenu un équilibre délicat entre technologie, confort et design.

Quand la performance entre dans le tissu

Dans le cyclisme moderne, le vêtement est devenu un élément de performance. Les tissus peuvent faire gagner des watts. Les combinaisons contre-la-montre sont étudiées en soufflerie. Les textures influencent la pénétration dans l’air. Clément Guilbert fait partie de cette nouvelle génération.

Et son regard a changé certaines choses dans l’entreprise. « Aujourd’hui, le vêtement est aussi un accessoire de performance. Les tissus peuvent faire gagner quelques watts. »

Pour mesurer ces gains, les fabricants utilisent des calculs liés à la pénétration dans l’air et à la vitesse. Les différences sont parfois minimes. Mais dans un sport où les écarts se comptent en secondes, elles deviennent importantes.

Clément explique à son père comment les tissus modernes peuvent faire gagner quelques watts. Dans la famille Guilbert, l’expérience du peloton rencontre la science du textile.

La transmission

C’est là que l’histoire prend une dimension familiale. Car Clément Guilbert n’est pas seulement le fils de Charles. Il est aussi coureur cycliste. Et il travaille désormais dans l’entreprise. Comme souvent dans ces histoires, tout commence naturellement. Un peu par mimétisme. « J’ai grandi là-dedans. J’aimais le vélo… et aussi les vêtements. » Petit à petit, Clément se met à apprendre le graphisme. À dessiner. À concevoir des maillots. Aujourd’hui, il participe à de nombreux aspects de l’entreprise : graphisme, développement produit, relation avec les équipes. Et continue en parallèle sa carrière de coureur. Une double vie rendue possible par le rythme particulier du cyclisme. « Le rush de l’entreprise est surtout l’hiver. Et l’hiver je ne cours pas. Donc je travaille plus au bureau. »

L’été, les rôles s’inversent. Les courses prennent le relais.

Deux générations de cyclisme

Entre Charles et Clément, presque vingt ans de cyclisme. Deux époques. Deux pelotons différents. Charles observe une transformation majeure. Le peloton s’est rajeuni. « Quand je suis passé élite, il y avait des coureurs de 28 ou 30 ans. Aujourd’hui les plus vieux ont parfois 25 ans. » Avec ce rajeunissement, certaines règles implicites ont changé. Le respect hiérarchique du peloton. Les apprentissages progressifs. Aujourd’hui, la compétition est immédiate. Les jeunes arrivent vite. Très vite. Mais Clément ne ressent pas le poids d’un héritage.

Il construit simplement son chemin. « Je prends les conseils de mon père et de mon grand-père… mais je fais mon parcours. » Car la famille Guilbert possède aussi un autre lien avec l’histoire du cyclisme. Le beau-père de Charles n’est autre que Raymond Martin. Troisième du Tour de France 1980. Et meilleur grimpeur cette même année. Une figure du cyclisme français. Une autre génération encore. Une autre époque.

Dans l’atelier RMPRO, Charles et Clément Guilbert incarnent deux générations de cyclisme réunies par la même passion : comprendre le vélo… et habiller ceux qui le font avancer.

Une journée dans la vie de Clément

Le lundi matin, après une course comme Manche-Atlantique où son petit frère Mattéo, de cinq ans son cadet, vient tout juste de prendre une solide 66e place ou une manche de Coupe de France, la parenthèse du week-end se referme doucement. Chez les Guilbert, les discussions du dimanche soir parlent souvent de vélo. De course, de sensations, de trajectoires dans un sprint ou d’une échappée qui n’a jamais vraiment pris.

La fatigue est encore là, parfois les jambes aussi, marquées par les kilomètres et les accélérations de la veille. Mais la routine reprend. Réveil vers 8h30. Même lorsque la course s’est terminée tard et que la voiture s’est garée devant la maison bien après 23 heures. Une sortie d’entraînement d’une heure et demie pour remettre les jambes en route. Puis direction le bureau.

Clément Guilbert en Coupe de France sous les couleurs du Moyon Percy Vélo Club, équipé par RMPRO. Une manière de tester sur la route ce qui est imaginé à l’atelier. Photo : MP VISUALS

Là, un autre rythme commence : graphisme, commandes, échanges avec les équipes, développement de nouveaux produits. Les heures passent différemment, jusqu’en fin d’après-midi.

Car chez les Guilbert, le vélo ne se limite pas à une histoire entre un père et son fils. Mattéo, lui aussi, s’est lancé dans l’aventure. Et puis il y a la petite sœur, quatorze ans, qui regarde tout cela avec curiosité. Elle n’a pas encore choisi le vélo, préférant pour l’instant collectionner les exploits en gymnastique, mais l’envie n’est jamais très loin.

Une famille entière qui gravite, d’une manière ou d’une autre, autour du vélo. Et au milieu de tout cela, pour Clément, une vie à cheval entre deux univers. Le vélo. Et l’entreprise.

Le rôle d’Emma

Dans cette petite structure familiale, chaque personne compte. Et il y a aussi Emma. Une présence discrète mais essentielle. Toujours disponible, toujours de bonne humeur, elle apporte une sérénité précieuse dans le quotidien de l’entreprise.

Emma, pilier discret de l’atelier RMPRO. Toujours disponible et souriante, elle apporte une sérénité précieuse au quotidien de l’entreprise familiale.

Dans une structure à taille humaine, l’équilibre tient parfois à peu de choses. Une atmosphère, une énergie, une manière d’aborder les problèmes. Emma fait partie de ces personnes qui fluidifient tout, simplement par leur présence.

Une famille de vélo

Chez les Guilbert, le vélo est partout. Dans les souvenirs. Dans le travail. Dans les week-ends passés au bord des routes. Mais aussi dans les sacrifices qu’il impose parfois. « Le vélo impose beaucoup de choses à ma femme et à ma fille. » Car derrière chaque passion, il y a aussi ceux qui l’acceptent. Qui la soutiennent. Qui la rendent possible.

Dans l’atelier RMPRO, Clément montre à son père les projets de demain. Dans la famille Guilbert, l’avenir du vélo s’écrit désormais aussi derrière un écran.

Et demain ?

À la fin de l’entretien, la question de l’avenir arrive. Dans dix ans. Que restera-t-il de cette aventure ? Charles répond avec une forme de simplicité. Pas de grandes ambitions. Pas de plans grandioses. Seulement l’envie de faire les choses bien. De satisfaire les clients. De continuer à progresser. Et de rester fidèle à ce qui les a toujours guidés : le vélo.

Comme le dit, avec plus de sagesse qu’il n’y paraît, une célèbre phrase du grand philosophe Kung Fu Panda : « Hier appartient à l’histoire. Demain est un mystère. Aujourd’hui est un cadeau. »

Il y a sans doute, dans cette formule inattendue, une part essentielle de ce que raconte la famille Guilbert. Le passé, ce sont les années de peloton, les kilomètres, les victoires, les galères et les leçons silencieuses du haut niveau. Le futur, lui, reste ouvert, mouvant, encore à inventer. Mais entre les deux, il y a le présent : concret, vivant, transmis.

Un père. Un fils. Une entreprise. Une passion commune. Et ce fil presque invisible qui relie toutes ces dimensions sans jamais rompre : le maillot, celui que l’on enfile pour courir, celui que l’on dessine, et celui que l’on façonne pour que d’autres, à leur tour, écrivent leur propre histoire.

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Jean-François Tatard

- 44 ans - Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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