Partager la publication "Manivelles courtes : la nouvelle illusion du cyclisme"
Depuis deux saisons, un nouveau mot d’ordre semble s’être imposé dans le cyclisme amateur : 165 mm. Dans les discussions entre cyclistes, sur les forums, chez les vélocistes, une idée revient sans cesse : les manivelles courtes seraient devenues la solution miracle. À l’origine de cette tendance, on retrouve évidemment Tadej Pogačar. Le Slovène a popularisé l’usage de manivelles plus courtes que la moyenne dans le peloton moderne. Depuis, beaucoup de coureurs professionnels ont testé des longueurs réduites. Et comme souvent dans le cyclisme, ce que fait un champion devient instantanément une vérité universelle. À tort ou à raison ?
Par Guillaume Judas – Photos : depositphotos.com
Le phénomène est classique : lorsqu’un coureur domine le sport, son matériel devient immédiatement suspecté d’être la clé de son succès. Après les selles courtes, les pneus plus larges ou les guidons ultra étroits, voilà maintenant les manivelles courtes. Résultat : tout le monde (ou presque) ne jure plus que par ça.
Dans les magasins de vélo, le discours est souvent le même : la plupart des demandes concernent désormais des pédaliers en 165 mm. Et quand on demande pourquoi, la réponse est rarement biomécanique. La plupart du temps, c’est simplement : « Parce que les pros roulent avec. »
Les arguments… qui ne sont pas faux
Soyons honnêtes : les partisans des manivelles courtes n’ont pas totalement tort. Réduire la longueur des manivelles ouvre l’angle de la hanche en haut du coup de pédale. Cela diminue également un peu la pression sur les tendons rotuliens, au niveau des genou. Ces deux éléments peuvent permettre d’adopter une position plus aérodynamique (en d’autres termes, se baisser plus sur le vélo), surtout sur les vélos modernes très bas au niveau de la douille de direction. Concernant ce qu’on appelle les gains marginaux, des manivelles plus courtes diminuent la surface frontale du vélo, et autorisent même de modifier légèrement sa géométrie, puisque certains constructeurs abaissent la hauteur de la boîte de pédalier pour gagner en stabilité à haute vitesse.
Des manivelles plus courtes facilitent aussi l’adoption d’une cadence de pédalage plus élevée. Beaucoup de coureurs ressentent un pédalage plus fluide, plus rond.
Sur le papier, tout cela est cohérent. Dans certaines positions très agressives, notamment en contre-la-montre, les gains peuvent être réels. Mais le problème n’est pas là. Le problème, c’est que ces avantages ont un prix.
Le levier mécanique : la réalité qu’on oublie
Une manivelle est un levier. C’est même son rôle principal. Quand on raccourcit ce levier, on diminue mécaniquement le couple appliqué au pédalier. Autrement dit, à effort musculaire égal, on transmet un peu moins de force à la transmission. Pour compenser cette perte de levier, il faut augmenter la cadence. Autrement dit : mouliner davantage. Chez certains cyclistes, c’est très bien. Mais pas chez tous.
Tous les cyclistes ne pédalent pas de la même façon
Si vous êtes un rouleur souple qui aime tourner les jambes, les manivelles courtes peuvent effectivement très bien fonctionner. Mais si votre profil est différent (grimpeur qui monte à cadence plus basse, puncheur explosif ou sprinter puissant) la situation n’est pas la même.
Un sprinter massif, par exemple, exploite énormément le levier mécanique pour produire un couple très élevé. Réduire la longueur des manivelles peut alors devenir un désavantage. Même dans le peloton professionnel, certains ingénieurs restent prudents. Mathieu Heijboer par exemple, directeur de la performance au sein de Team Visma–Lease a Bike, nous confiait qu’avec Jonas Vingegaard, ils avaient testé des manivelles jusqu’à… 147,5 mm, avant de revenir en arrière et de s’en tenir à des… 155 mm ! (ce qui est déjà très court). Mais que pour des gabarits puissants ou des routiers-sprinters comme Wout van Aert, cette diminution de longueur à l’excès ne fonctionnait pas. Il nous rappelait ainsi que les manivelles courtes ne sont pas universelles : pour les coureurs qui s’appuient davantage sur le couple que sur la cadence, le gain n’est pas évident. Ou que ce gain s’acquière avec beaucoup de patience et d’entrainement, sans que ça vaille vraiment la peine au final.
Changer de manivelles ne change pas votre puissance
Il y a aussi une confusion très répandue chez les amateurs. Changer la longueur des manivelles ne va pas augmenter votre puissance brute. Votre capacité physiologique reste la même. Ce qui change, c’est simplement la manière dont vous transmettez cette puissance : plus de cadence avec un levier plus court, ou plus de couple avec un levier plus long. C’est une question de style de pédalage, pas de miracle mécanique.
La preuve sur les sites de petites annonces
Il suffit d’ailleurs d’aller jeter un œil sur les sites de petites annonces pour voir la réalité du phénomène. Depuis plusieurs mois, on voit fleurir les annonces de pédaliers en 165 mm quasi neufs. Pourquoi ? Parce que certains cyclistes ont essayé… avant de se rendre compte que cela ne leur convenait pas. La mode est passée par là, l’achat aussi. Puis la revente. Avec une perte d’argent à la clé, surtout pour ceux qui ont plusieurs vélos.
La vraie question : faut-il vraiment changer ?
Alors, manivelles courtes ou longues comme avant ? La réponse est beaucoup moins spectaculaire que ce que les réseaux sociaux voudraient nous faire croire : ça dépend. Cela dépend de votre morphologie. De votre position sur le vélo. De votre manière de pédaler.
Si vous avez des problèmes de hanche ou si votre position est très aérodynamique, des manivelles plus courtes peuvent être pertinentes. Mais si vous n’avez aucune gêne particulière et que votre pédalage vous convient… pourquoi changer ?
Le cyclisme adore les modes
Au fond, cette histoire de manivelles courtes raconte quelque chose de très simple : le cyclisme adore les tendances. À chaque génération, un nouveau détail technique devient soudain la clé de la performance. Et à chaque fois, les amateurs se ruent dessus en pensant reproduire les recettes des champions.
Mais la réalité est moins glamour. Si Tadej Pogačar gagne des courses, ce n’est pas parce que ses manivelles font 165 mm. C’est surtout parce qu’il est Tadej Pogačar. Et ça, malheureusement, aucun pédalier ne peut le copier.
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Le pédalage plus rond ?
On doit probablement obtenir une même diminution du point mort avec des pédaliers ovales (sans toucher aux manivelles).
Le gain aéro ?
En balance, un raisonnement biomécanique montre qu’il faut remonter la hauteur de selle de quasiment la variation de longueur de la manivelle. Soit 10 mm dans l’exemple.
Gagne-t-on vraiment en aéro si on est assis 10 mm plus haut ?
J’avoue ne pas comprendre… : soit on remonte le poste de pilotage pour conserver son drop (ce qui augmente la surface frontale), soit on se baisse plus, mais alors l’angle de hanche est à nouveau refermé…
Logiquement, avec des manivelles qui offrent plus d’ouverture de hanche, on devrait pouvoir monter la selle (de 7,5 mm en passant de 172,5 à 165 par exemple) sans toucher à la hauteur du poste de pilotage. Et donc gagner en aéro.
Bon, ça c’est de la théorie, parce que de notre point de vue, nous n’en sommes pas complètement convaincus. Ou alors il faudrait des mois d’adaptation, et franchement on en n’a pas vraiment envie.
En mécanique, la puissance est le produit de 3 paramètres : Cadence x Longueur Manivelle x Force.
Si on diminue la longueur de manivelle, par exemple de 175 mm à 165 mm, cela représente une perte potentielle de quasi 6% sur la puissance.
Pour (juste) compenser, il faut :
– Soit augmenter la cadence de 6% (à force identique). Dans l’exemple : passer de 90 rpm à 95 rpm. Pas forcément si simple. Quand on n’a pas l’habitude, faire plus de tours de pédales a été mesuré comme un petit surplus de fatigue.
– Soit augmenter la Force de 6% (à cadence identique). En pratique, ça veut dire être capable de pousser un braquet plus gros à cadence identique. Dans l’exemple, c’est passer d’un plateau 50 dents à 53 dents.
Comme souligné dans l’article, pour les fortes puissances (sprint), il est difficile de compenser la perte de puissance (liée à la diminution de longueur) par une cadence très élevée ou un braquet énorme.
Merci Guillaume pour ces explications qui modère la mode actuelle.
Il y a en effet très peu d’études sérieuses qui justifient « scientifiquement » l’intérêt des manivelles courtes
L’une des rares études scientifiques a montré qu’il n’y a pas de gain en puissance associé aux longueurs de manivelles (qu’on raccourcisse ou qu’on augmente).
Notre corps a sa propre limite qui est indépendante de la longueur.