Une saison trop longue, un calendrier à contre-sens du climat ?

De janvier à octobre, la saison cycliste professionnelle s’étire sur près de neuf mois, au risque de l’usure sportive et de l’absurdité climatique. Entre Grands Tours exposés aux intempéries, canicules estivales et automnes désertés, le calendrier du cyclisme pro ou amateur semble de plus en plus déconnecté des réalités météorologiques contemporaines. Et si le vrai chantier ce n’était pas les parcours, mais l’organisation de la saison elle-même ?

Par Guillaume Judas – Photos : depositphotos.com

Neuf mois. C’est aujourd’hui la durée de la saison professionnelle sur route. Un marathon permanent qui débute en janvier et s’achève en octobre, laissant peu de place à la récupération et encore moins à la cohérence climatique. Dès les premiers jours de l’année, le peloton est déjà en ordre de bataille, souvent sous des latitudes plus clémentes, avant de retrouver très vite le froid, la pluie et parfois la neige sur les routes européennes.

Février et mars sont devenus synonymes de conditions aléatoires, avril une loterie, et mai un mois à haut risque. Pourtant, le calendrier continue de s’appuyer sur cette structure comme si le climat n’avait pas d’influence sur les organismes et sur l’organisation des compétitions.

Le Giro sous la neige, la Vuelta sous la fournaise : une logique dépassée ?

Le Tour d’Italie est sans doute l’exemple le plus criant de cette incohérence. Organisé en mai, il affronte régulièrement un printemps capricieux : chutes de neige, cols impraticables, étapes raccourcies ou annulées. Ces situations exceptionnelles sont devenues banales, presque attendues. À l’inverse, le Tour d’Espagne se dispute en fin d’été, parfois sous des températures extrêmes. Courir trois semaines fin août et début septembre en Espagne expose les coureurs à des épisodes de chaleur intense, avec des conséquences évidentes sur la santé et la sécurité.

Le Giro et ses conditions parfois extrêmes en montagne dans le Nord de l’Italie, met les organismes des coureurs à rude épreuve.

Dès lors, une question peut se poser : pourquoi ne pas inverser le Giro et la Vuelta, comme évoqué dans un récent article de Vélo Magazine signé Eddy Pizzardini ? Le Tour de France, solidement ancré en juillet, semble intouchable. Mais redistribuer les deux autres Grands Tours permettrait sans doute de mieux répartir les risques climatiques. Une Vuelta au printemps, moins exposée car tutoyant moins les hautes altitudes, un Giro en fin d’été ou à l’automne, lorsque les cols mythiques des Dolomites ne sont pas encore recouverts de blanc : l’idée fait sens. Elle se heurte pourtant à la tradition, aux habitudes commerciales et à une forme d’immobilisme institutionnel.

Le cyclisme avait pourtant su se réorganiser au milieu des années 90. Jusqu’en 1994, la Vuelta et le Giro s’enchaînaient au printemps, avec une semaine seulement d’intervalle. Déplacer le Tour d’Espagne à la fin de l’été a permis au calendrier de s’aérer un peu en mai. Mais il n’a jamais été sérieusement envisagé d’intervertir les courses aux maillots rose et rouge.

Un calendrier figé face au changement climatique

Au-delà des Grands Tours, c’est l’ensemble de la saison cycliste qui semble organisée à contre-temps. Pourquoi continuer à lancer la saison aussi tôt, au cœur de l’hiver, alors que les mois d’automne offrent désormais des conditions souvent plus stables et plus douces ? Bien sûr, pas question de déplacer les Classiques de printemps, dont l’histoire est intimement liée à certaines éditions mémorables disputées sous des conditions difficiles. Mais rien qu’en regardant le mois de février, les courses à étapes de quatre ou cinq jours s’enchaînent déjà : AlUla Tour, Etoile de Bessèges, Tour de Communauté de Valence, Tour d’Algarve, Tour d’Oman, Tour de Murcie, Tour de la Provence, UAE Tour, Tour d’Andalousie, Tour du Rwanda…

À l’inverse, septembre est sous-exploité. Octobre reste marginal. Novembre est totalement absent. Comme si la saison devait impérativement se terminer avant même que l’automne ne révèle son potentiel. Résultat : un calendrier surchargé à la fin de l’hiver et au début du printemps, exposé aux aléas climatiques, puis brutalement vidé à l’automne, au nom d’une tradition devenue artificielle.

Dans les Dolomites, il y a moins de risques de neige en septembre qu’en mai.

Le cyclisme amateur, victime du même non-sens

Cette incohérence n’épargne pas le cyclisme amateur. Chez les élites amateurs, la saison commence dès début février. Pour les amateurs “purs”, on commence début mars. Et pourtant, dès septembre, voire même dès juillet dans certaines régions, les compétitions se raréfient. En octobre, il n’y a quasiment plus rien. Il y a 20 ou 30 ans, le mois d’octobre était encore bien rempli, au mois jusqu’à son troisième week-end.

Le contraste est saisissant : des courses organisées très tôt, sur des routes froides et parfois dangereuses, puis une fin de saison prématurée alors que les conditions pourraient être idéales. Là encore, la logique interroge. Pourquoi risquer des annulations au printemps pour ensuite renoncer à courir à l’automne ?

Le printemps, parfois très pluvieux, concentre nombre de compétitions amateurs.

Bien sûr, depuis quelques dizaines d’années, les hivers sont globalement moins rudes, permettant à tous et toutes de rouler plus tôt et avec plus d’assiduité. On ne parle plus que très rarement de vraies coupures avec le vélo pendant deux ou trois mois. En janvier, la plupart des coursiers se sentent déjà prêts. Ils ont hâte de descendre en stage en Espagne ou sur la Côte d’Azur, puis d’accrocher un dossard dans des conditions favorables. Mais ils oublient qu’une saison « normale » est encore longue. Que les mois de mars et d’avril peuvent encore être frais et pluvieux. Et qu’il faut garder du jus et de la motivation bien après juin.

Et si le problème, c’était le calendrier lui-même ?

Le cyclisme aime se présenter comme un sport en avance sur son temps, attentif aux enjeux environnementaux. Pourtant, son calendrier donne l’image d’un sport qui subit le changement climatique plutôt que de s’y adapter. On modifie les parcours, on neutralise des étapes, on improvise des solutions d’urgence… sans jamais remettre en cause l’architecture globale de la saison.

Décaler le début de saison, investir davantage l’automne, rééquilibrer les grandes échéances : les pistes existent. Elles supposent du courage, de la coordination et une remise en cause de certains dogmes historiques. Mais à force de refuser le débat, le cyclisme continue de courir après la météo, et souvent, de la subir.

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Guillaume Judas

  - 54 ans - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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