S’alléger pour mieux rouler, le paradoxe des cyclistes

C’est souvent là que tout commence : au petit matin, casque encore froid sur la tête, mains qui glissent sur la guidoline, pneus qui crissent à peine sur l’asphalte humide. On ajuste machinalement une sangle, on vérifie un dernier détail, on remplit une poche “au cas où”… puis on s’élance. Et déjà, quelque chose cloche : on est lourd, chargé, un peu crispé. Pourtant la route devant nous est vide, le jour se lève, le monde est ouvert. Et si, au fond, notre plus grand frein n’était pas le vent, la pente ou la fatigue… mais tout ce que l’on s’impose pour se rassurer ? À travers les parcours de Stéphane Loth, cycliste nomade par nécessité, et de José Lopez, coach qui prône l’adaptation plutôt que le contrôle, ce texte questionne nos rituels, nos peurs et notre obsession du “au cas où”. Parce qu’à vélo, comme dans la vie, on roule souvent mieux quand on apprend à partir plus léger.

Par Jeff Tatard – Photos : DR

Les tocs qui nous rassurent

Tous les cyclistes ont leurs petits tocs. Celui qui pince ses pneus trois fois avant de partir, celui qui tourne sa selle d’un demi-millimètre comme si sa vie en dépendait, celui qui bourre ses poches de barres, gels, chambres à air, mini-pompe, dérive-chaîne, multitool, rustines, lien Rilsan et “au cas où”. Celui qui refuse catégoriquement de changer de pédales parce que “celles-là, je les connais par cœur”.

On appelle ça des rituels. Des gestes répétés, presque superstitieux, qui nous donnent l’illusion de maîtriser ce qui ne l’est jamais vraiment : la route, le vent, le corps, la mécanique, la météo… et nos propres peurs.

Car à vélo, l’imprévu fait partie du jeu. Une rafale de vent de travers, une route dégradée, une crevaison sournoise, une côte plus raide que prévu, une fringale qui arrive sans prévenir. Et face à cette incertitude permanente, le cycliste développe une étrange stratégie : il s’alourdit pour se rassurer.

On ajoute du matériel, des couches de précautions, des objets “au cas où”. On multiplie les vérifications, on rigidifie nos habitudes, on fige nos réglages. On devient parfois plus attaché à nos rituels qu’à notre plaisir de rouler. Et plus on a peur de l’imprévu, plus on se charge, comme si le poids supplémentaire allait nous protéger du monde extérieur.

Pourtant, le paradoxe est là, évident pour quiconque prend un peu de recul : plus on est léger, plus on est capable de s’adapter.

Stéphane LOTH : s’entraîner partout, s’encombrer nulle part

Stéphane Loth : toujours en mouvement, jamais encombré… parce que l’adaptation commence souvent par ce que l’on accepte de laisser derrière soi.

Prenons Stéphane LOTH. Directeur commercial pour un géant américain de l’industrie dentaire, il passe sa vie dans les avions, les hôtels et les salles de réunion. Son agenda est une mosaïque de déplacements, de fuseaux horaires et d’imprévus professionnels. Et pourtant, il roule. Souvent seul, parfois à l’aube, parfois tard le soir, parfois sur un home-trainer coincé entre une valise et un bureau d’hôtel.

Stéphane n’a pas le luxe de “son” parcours, de “son” café, de “ses” routes. Il doit s’entraîner là où il se trouve. Une semaine en Allemagne, la suivante aux États-Unis, puis à Singapour ou à Dubaï. Et c’est précisément cette contrainte qui l’a rendu plus adaptable que la plupart d’entre nous. Pas de rituel figé, pas de matériel sacralisé, pas de routine immuable : il fait avec ce qu’il a, là où il est.

Il le dit souvent avec un sourire : “Quand tu vis en déplacement, tu comprends vite qu’il vaut mieux être léger dans la tête et dans le sac. Sinon tu ne fais rien.”

À l’opposé du contrôle absolu, Stéphane a appris à composer avec l’environnement. À accepter qu’une séance soit différente de ce qui était prévu. À rouler moins, mais mieux. À improviser plutôt qu’à s’entêter.

=> Découvrez la vie de Stéphane Loth dans ce récit qui lui était consacré Entre deux vols, la vie à 50 km/h de Stéphane Loth

José Lopez : apprendre à s’adapter plutôt qu’à contrôler

Dans un autre registre, José Lopez incarne une philosophie encore plus radicale de l’adaptation. Ancien très bon coureur cycliste au niveau national, excellent marathonien, il est aujourd’hui un homme de l’ombre : coach de champions, formateur de talents, stratège du mouvement. Pas un gourou, pas un théoricien, un praticien.

Sa maxime est simple : “Ce n’est pas le monde qui doit s’adapter à toi. C’est toi qui dois t’adapter au monde.”

Avec ses athlètes, José ne cherche pas à créer des conditions idéales, mais des esprits flexibles. Pas des machines calibrées pour un seul scénario, mais des sportifs capables de performer sous la pluie, dans le vent, avec du matériel différent, sur des parcours inconnus.

Il répète souvent que trop de cyclistes veulent tout contrôler : le réglage parfait, la météo parfaite, le parcours parfait, le braquet parfait. Et qu’en réalité, cette quête de perfection les fragilise.

Car la vraie force, selon lui, réside dans la capacité à faire avec ce qu’on a, et non à exiger que tout soit aligné avant d’agir.

José Lopez, dossard 1049 au Marathon de Paris 2025 : juste derrière nous, discret et bienveillant, il nous rappelle que courir ou rouler avec l’essentiel est souvent la voie la plus juste vers la performance, et que l’allègement du corps précède souvent celui de l’esprit.

Pourquoi on s’alourdit quand on a peur

C’est là que la psychologie entre en jeu.

Face à l’anxiété ou à l’appréhension, l’être humain a tendance à se suréquiper plutôt qu’à simplifier. C’est vrai quand on part en voyage, on remplit la valise “au cas où”, et c’est vrai à vélo. On accumule pour compenser une peur diffuse : celle de ne pas être prêt, celle de perdre le contrôle, celle de se retrouver vulnérable.

Pourtant, c’est souvent l’inverse qui fonctionne. Moins de choses, plus de clarté. Moins de poids, plus d’agilité. Moins de certitudes, plus de sensations.

Nos habitudes nous rassurent… mais nous enferment

Le cycliste, par nature, n’est pas toujours le champion de l’adaptation. Nous aimons nos habitudes : même café, même parcours, même réglage, même matériel, même tenue fétiche. Nous détestons être déstabilisés. Changer de selle, de guidon, de chaussures, de position, c’est presque une petite crise existentielle.

Et pourtant, c’est précisément dans ces moments d’inconfort que l’on progresse le plus.

Essayer un nouveau parcours, rouler plus léger, accepter de ne pas tout contrôler, partir avec un peu moins de “sécurité matérielle” et un peu plus de confiance en soi… c’est souvent là que le vélo redevient une aventure, pas une checklist.

S’alléger pour retrouver la liberté

Imagine une sortie où tu pars avec le strict nécessaire. Pas de surcharge mentale ni matérielle. Juste toi, ton vélo, la route et le vent. Tu ne maîtrises pas tout, mais tu es présent, attentif, vivant. Tu lis le terrain, tu t’adaptes, tu improvises. Et tu te rends compte que tu es bien plus capable que tu ne le pensais.

Alors peut-être que notre vrai défi de cycliste n’est pas d’acheter plus, de prévoir plus, de contrôler plus… mais au contraire d’apprendre à s’alléger. Alléger nos poches, mais aussi nos peurs. Alléger nos certitudes pour laisser place à l’instinct.

Comme le dirait José Lopez à ses athlètes :“Arrêtez de vouloir dompter le monde. Apprenez plutôt à danser avec lui.”

Et comme le montre Stéphane Loth, parfois coincé dans une chambre d’hôtel avec son vélo démonté : “Ce n’est pas l’endroit qui fait le cycliste… c’est sa capacité à s’adapter.”

La prochaine fois que tu vérifieras ton vélo pour la cinquième fois avant de partir, pose-toi une question simple : est-ce que je me prépare… ou est-ce que je me rassure ?

Et si, pour une fois, tu essayais de partir un peu plus léger pour rouler un peu plus libre ?

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Jean-François Tatard

- 44 ans - Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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