Partager la publication "Céline Hutsebaut, la justesse en héritage"
Jeudi 8 janvier 2026, il n’y a pas de décor. Pas d’atelier à décrire, pas de lumière à situer, pas de gestes à observer. Il y a un téléphone. Une voix. Et cette sensation étrange, presque paradoxale, que la distance rend parfois les choses plus vraies. Quand on ne voit pas, on écoute mieux. Quand on n’est pas face à face, on se permet peut-être davantage de sincérité. Céline Hutsebaut parle calmement. Elle ne cherche ni l’effet, ni la mise en scène.
Par Jeff Tatard – Photos : Céline Hutsebaut
Les phrases arrivent avec précision, comme si chacune avait été pesée avant d’être livrée. Et très vite, on comprend que cette conversation ne sera pas une interview classique. Ce sera autre chose. Un récit. Une traversée.
On est là pour parler de l’arrêt d’un team professionnel de VTT au 31 décembre 2025. Mais très vite, il apparaît que ce que Céline raconte dépasse largement la notion de structure sportive. Elle parle de filiation, de responsabilité, de cycles. Elle parle de ce qui reste quand on a tout donné. Et surtout, elle parle avec une intelligence émotionnelle rare, celle des personnes qui ont beaucoup vécu sans jamais s’endurcir.

Un nom, une histoire, une responsabilité silencieuse
Quand on lui pose la question du nom, ce nom profondément lié au VTT français, Céline n’élude pas. Elle commence par ce qui s’impose naturellement : la fierté.
« C’est tout d’abord une fierté, sans hésitation. »
Une fierté presque enfantine, dit-elle, « avec l’étoile dans les yeux ». Parce que ce nom, ce n’est pas seulement une succession de résultats ou de maillots. C’est un tissu de relations humaines. Des décennies de liens tissés autour du vélo. Elle évoque les cent ans du club, les archives qu’elle conserve, les coups de téléphone de ces hommes de quatre-vingt-dix ans qui voulaient venir, simplement parce qu’ils se souvenaient de son grand-père.
Là, on touche déjà quelque chose d’essentiel : chez les Hutsebaut, le vélo n’a jamais été qu’un sport. C’est un langage commun. Un point de rencontre entre les générations.
Mais Céline ne s’arrête pas à la fierté. Elle parle aussi de ce qui arrive quand on prend conscience qu’on est la quatrième génération. Quand on réalise que la chaîne pourrait, un jour, s’interrompre.
« Je ne l’ai jamais vécu comme un poids, mais comme une responsabilité. »
Et parfois, cette responsabilité se transforme en culpabilité. Celle de se demander : « si ça s’arrête avec moi, est-ce que j’ai failli ? Est-ce que ce sera “de ma faute” ? » Cette culpabilité-là n’est pas rationnelle, mais elle est profondément humaine. Elle naît chez ceux qui se sentent dépositaires d’une histoire plus grande qu’eux.
Ce qui l’a libérée, Céline le raconte avec beaucoup de douceur. Les discussions avec sa famille. Son père, ses oncles, ses tantes. Tous lui disent la même chose : « si un jour ça doit s’arrêter, c’est déjà extraordinaire que ça ait duré si longtemps. Rien à regretter. Rien à réparer. »
Puis il y a cette conversation, capitale, avec sa mère et sa sœur. Parce que le projet du team n’est pas l’œuvre d’un homme seul. Il est né d’un couple.
« Sans maman, papa n’aurait jamais pu monter tout ce qu’il a fait. »
Cette phrase revient comme un socle. Elle dit beaucoup de la manière dont Céline regarde le monde : toujours dans la reconnaissance, jamais dans l’appropriation.
Le père, la transmission, et le grand plongeon
Le père. Toujours lui. Présent dans chaque phrase, même quand son nom n’est pas prononcé. Céline parle de lui avec respect, mais sans sacralisation excessive. Elle le décrit comme quelqu’un qui avait une vision, mais surtout une ouverture.
Fin 2020, après la saison Covid, alors qu’il est déjà fatigué, qu’il se déplace difficilement, c’est Céline qui assure les déplacements sur les Coupes du monde, qui gère même deux manches et un championnat du monde. Au retour, il lui propose de reprendre la société.
Sa réponse est immédiate : non.
« Je lui ai dit : papa, tu te rends compte de qui tu es, de tout ce que tu as fait ? Moi, ce n’est pas possible. »
Et là, la réponse du père dit tout de l’homme qu’il était :
« Mais tu ne vas pas faire ce que moi j’ai fait. Tu vas faire ce que toi tu as envie de faire. »
Cette phrase est un cadeau. Un héritage en soi. Elle enlève le poids de la comparaison. Elle autorise l’invention.
Céline identifie rapidement ce qui lui manque : la négociation avec les partenaires. La logistique, la gestion humaine, l’organisation des déplacements, elle connaît. C’est son quotidien à la Fédération française de cyclisme. Mais la relation commerciale, la négociation, c’est un autre monde.
Son père l’y introduit. Il lui présente les partenaires. Il transmet les codes. Puis, six mois plus tard, il disparaît.
« Ça a été un grand vide. Un grand plongeon dans l’inconnu. »
La métaphore revient souvent : être poussée dans le grand bain. Ne pas se noyer. Tenir. Continuer. Céline parle de cette période sans pathos, mais on sent la violence silencieuse du moment. La perte d’un père. Et, simultanément, la prise en main totale d’une structure professionnelle de très haut niveau.
Sa fierté, aujourd’hui, tient en une phrase simple :
« J’ai réussi parce qu’il m’avait donné les bons outils. »
Elle maintient une gestion financière extrêmement rigoureuse. Elle continue d’offrir aux athlètes et au staff une expérience de très haut niveau. Elle devient pleinement cheffe d’entreprise.
La famille comme ADN de management
Ce qui traverse tout son discours, c’est cette notion de “famille”. Pas comme un slogan marketing. Comme une réalité vécue.
« Quand on est dans l’équipe, on est dans une grande famille. »
Cela signifie se sentir à l’aise. Se sentir respecté. Être considéré comme un être humain avant d’être un performeur. Céline insiste sur ce point : prendre en compte l’humain en parallèle de l’aspect sportif.
C’est ce qui attire certains athlètes. Ceux qui recherchent cet environnement. Ceux qui savent que la performance durable ne se construit pas dans la peur.
Elle évoque souvent cette consigne transmise par son père et son grand-père, qu’elle n’a jamais oubliée :
« Tu ne dis jamais rien à un athlète à l’arrivée d’une course. »
Cette phrase est presque philosophique. Elle dit le respect du temps émotionnel. Elle dit aussi que l’on ne construit rien de solide dans la brutalité de l’instant.
Céline reconnaît qu’elle a dû, elle aussi, trouver sa propre voix. Sortir de la question permanente : « qu’est-ce qu’il aurait fait ? » Elle parle de cette première année où elle cherchait encore ses marques. Puis de la décision de se faire accompagner. Coach mental. Coach de vie.
« J’avais besoin de sortir de ce schéma de dépendance virtuelle pour vraiment prendre ma place. »
Elle parle aussi de son burn-out de fin 2018. De l’aide reçue. De cette conviction désormais ancrée :
« Dans la vie, on est tous pareils. Si on se fait aider, c’est pour aller mieux. »
Une aventure hors normes, toujours en mouvement
Quand elle raconte l’histoire du team à quelqu’un qui ne connaît rien au VTT, Céline revient à l’essentiel : une passion pour le vélo, intacte, et une volonté de diriger une équipe. Le cyclisme sur route l’avait refroidi, ce “panier de crabes”. Puis le VTT est arrivé, au début des années 90. Une évidence.
Pas à pas, année après année, le projet grandit. Il traverse toutes les époques du VTT moderne. Les vélos en 26 pouces. Le 27,5. Le 29 pouces. Les évolutions techniques, matérielles, culturelles. Plusieurs générations d’athlètes. Toujours parmi les meilleurs de leur époque.
Elle cite Maxime Marotte, Victor Koretzky, Jordan Sarou, Julie Bresset Perrine Clauzel, et tant d’autres. Des noms qui, aujourd’hui, font partie de l’histoire du sport.
La singularité du projet tient à un point clé : c’est une équipe privée. Cela impose une contrainte permanente.
« On est obligés d’être toujours à la pointe du développement. »
Tester des cadres prototypes. Des pneus. Des roues. Des suspensions. Le lien avec la recherche et développement est constant. L’ADN du team, c’est ça : contribuer à l’évolution du matériel, pas seulement l’utiliser.
Elle explique que tous les coureurs ne sont pas capables de donner des retours produits. C’est une compétence en soi. Ceux qui aiment cela trouvent dans cette structure un terrain d’expression unique.
Elle évoque aussi la philosophie de son père : offrir une chance. Mettre ce qu’on a sur la table. “Tu prends, tu prends pas.” Sans promesse. Sans chantage. Cette ouverture a permis à certains athlètes, parfois sans rien, de vivre des saisons extraordinaires.
Les champions, le palmarès, et ce que ça fait vraiment
Quand Céline regarde le palmarès du team, elle parle de satisfaction. Mais surtout de reconnaissance du travail bien fait.
« Tu donnes les clés, tu mets tout à disposition, et ensuite il faut que l’alchimie se fasse. Parfois ça marche. Parfois non. C’est la vie. »
Elle insiste sur une chose : ce qu’on retient, ce sont les bons moments. Et ils ont été nombreux.
Puis elle parle des témoignages reçus ces dernières années. Des messages écrits par de très grands champions et de très grandes championnes. Des mots qu’elle n’attendait pas. Et qui lui ont permis de réaliser l’impact qu’elle avait eu sur leurs carrières, mais aussi sur leurs vies.
Victor Koretzky, la foi, et les larmes
Et puis il y a ce moment. Celui où sa voix se fait plus lente. Plus chargée.
Elle évoque la saison 2021. Extraordinaire. Son père est encore là. Il y a eu des années difficiles pour Victor. Des périodes de doute. Des blessures. Des saisons où plus rien ne venait.
Mais son père, dit-elle, n’a jamais cessé d’y croire.
« Il croyait toujours en lui. Toujours. Toujours. »
Elle se souvient de ces phrases répétées, presque obstinées : « je suis sûr qu’il va le faire. »
Et puis un jour, Victor gagne une Coupe du monde. La victoire qui lui manquait. La victoire qui manquait à la France. La première victoire élite homme depuis Absalon. Celle que plus personne n’attendait vraiment.
À cet instant-là, quand elle nous l’explique, Céline pleure.
Pas de joie brute. Pas d’explosion. Des larmes pleines. Des larmes chargées de tout ce qui a précédé. Le travail invisible. La patience. La foi. Et l’absence du père, dont la conviction trouve enfin sa réponse.
« Pour moi, c’était son grand moment. »
Elle cite aussi Thomas Litscher, le maillot de champion de Suisse en short-track. Une performance immense quand on connaît le niveau exceptionnel qui existe en Suisse, la densité de coureurs, la culture du VTT, et la difficulté presque brutale d’y décrocher un titre national. Ce maillot-là ne se gagne jamais par hasard. Thomas est un athlète extraordinaire, capable de très hauts comme de très bas, d’intensités rares, de fragilités assumées. Ce jour-là, c’est toute une trajectoire qui s’aligne. Et pour Céline, ce moment reste gravé comme un souvenir fort, sincère, pleinement vécu.
Les marques, les partenariats, la fidélité
Le team a traversé de nombreuses collaborations. Dans l’ordre Bianchi, Lapierre (déjà, en 2003), Gitane, BH, Orbea et donc Lapierre. De nombreuses années avec BH justement, jusqu’à ce que le manque de développement rende les vélos non compétitifs. Puis de nouvelles pages.
Céline parle aussi de SR Suntour, de Michelin, treize années ensemble, de KMC. Elle insiste sur le fait que chaque partenariat évolue. Les besoins changent. Au début, il faut être visible. Ensuite, développer. Puis s’internationaliser.
« L’important, c’est de comprendre le besoin de ton partenaire. »
Elle explique le virage pris à partir de 2020 vers la vidéo, la communication permanente, la narration. Montrer la vie autour de la compétition. Garantir une visibilité sur les réseaux même quand les résultats ne sont pas au rendez-vous.
La fin du cycle : deuil, lucidité, acceptation
Quand la fin devient inévitable, Céline refuse d’abandonner sans tout tenter. Elle parle à un nombre incalculable de marques. À des partenaires hors vélo. Elle cherche partout.
Toujours avec une règle : la transparence avec les athlètes.
« Je leur ai dit : trouvez autre chose, je n’ai aucune garantie. »
Le dernier non arrive le 14 novembre, à 20 heures. La veille de la deadline UCI.
« Je voulais pouvoir me dire : aucun regret. »
Puis vient la culpabilité. Et cette peur primitive : « est-ce qu’on va encore m’aimer ? »
La discussion avec sa mère et sa sœur est libératrice. Dire les mots à voix haute enlève le poids. Le soutien est immédiat.
À ce moment-là de l’échange, nous nous le permettons, nous mettons des mots sur ce que l’on traverse souvent sans le savoir. Nous évoquons ainsi ce modèle bien connu en management et en psychiatrie : cette courbe qu’on appelle la courbe de deuil où les émotions ne surgissent pas au hasard mais se succèdent, presque toujours dans le même ordre. D’abord la sidération, quand la réalité frappe trop fort pour être comprise. Puis le déni, ce réflexe de survie qui nous fait croire que tout peut encore s’arranger. Vient ensuite la colère, parfois tournée vers les autres, parfois contre soi-même. Puis la tristesse, plus profonde, plus silencieuse. Et enfin l’acceptation celle qui n’efface rien mais qui permet de continuer. Parfois même le pardon, quand on parvient à ne plus se juger soi-même.
Céline écoute attentivement. Et là où d’autres s’arrêteraient au schéma, elle déplace la focale. Pour elle, chaque émotion n’est pas une faiblesse à combattre, mais une information à traiter. Une donnée brute qui dit quelque chose de nous, du moment, de l’enjeu. Rien à refouler. Rien à dramatiser.
C’est à cet endroit précis qu’elle évoque Novak Djokovic. Pas le champion lisse, mais l’homme qui a compris que la différence ne se joue pas dans l’absence de douleur, car personne n’y échappe, mais dans le temps qu’on lui accorde. « Il traverse les mêmes émotions que les autres », mais il n’y reste pas. Il a appris à reconnaître la sidération, à laisser passer le déni, à traverser la colère et la tristesse sans s’y enliser, pour rejoindre plus vite l’acceptation.
Cette approche-là, Céline l’a intégrée profondément. Comme une hygiène intérieure. Accueillir ce qui vient. Le comprendre. Puis avancer. Parce qu’au fond, la véritable force n’est pas de ne jamais tomber, mais de savoir reconnaître à quel moment il est juste de se relever.
« Plus vite tu acceptes, plus vite tu peux passer à autre chose. »
Transmission, femmes, avenir
Quand elle parle d’héritage, Céline ne parle pas de trophées. Elle parle de sens.
Elle parle du fait d’avoir été la seule femme cheffe d’entreprise à diriger un team pro de VTT de A à Z. Elle dit ne s’être jamais posé la question parce qu’elle était une femme. Elle faisait ce qui lui plaisait. Puis elle a réalisé.
Alors elle transmet. Aux femmes : “allez-y”. Aux hommes : “faites de la place”.
Pas comme un combat. Comme une évidence.
Ce qui reste
À la fin de l’appel, on comprend une chose : le team s’est arrêté. Mais l’empreinte est là.
Dans les athlètes.
Dans les carrières.
Dans les produits développés.
Dans les liens humains.
Dans ces larmes versées un jour de Coupe du monde, quand Victor Koretzky a gagné, et que tout a pris sens.
Céline Hutsebaut n’est pas seulement une manager.
Elle est une gardienne de justesse.
Et dans un sport qui va vite, très vite, cette justesse-là est peut-être l’héritage le plus précieux.
=> Pour mieux comprendre l’environnement du très haut niveau dans lequel a évolué le team : UCI – MTB World Series
=> Et ici, si vous voulez découvrir tous nos autres portraits : Tous nos articles Portraits
Partager la publication "Céline Hutsebaut, la justesse en héritage"

