Le foncier : mode d’emploi pour progresser durablement

C’est un marronnier, un vrai. Le genre de sujet qui revient inlassablement chaque hiver, comme les feuilles mortes sur les bas-côtés ou les débats sur la meilleure pression de pneus. Et pourtant, s’il faut bien continuer à en parler, c’est parce qu’il suffit de croiser des cyclistes sur la route pour constater que nombre d’entre-eux s’entraînent encore à l’envers de toute logique physiologique, le cardio dans le rouge dès le premier faux plat, persuadés que si ça brûle les jambes, c’est que ça travaille. L’entraînement foncier a beau être connu, documenté et validé par des décennies de science du sport, il reste mal compris, mal appliqué et parfois carrément boudé. À tort, car il constitue toujours la pierre angulaire de toute progression durable en cyclisme.

Par Guillaume Judas – Photos : depositphotos.com

Pourquoi le foncier est la base de tout

L’entraînement foncier vise avant tout à développer vos capacités aérobies. Autrement dit, il s’agit d’apprendre à votre organisme à produire un effort prolongé en utilisant majoritairement l’oxygène comme source d’énergie. À ces intensités relativement basses, l’organisme améliore l’efficacité de son système cardiovasculaire, augmente le nombre et la taille des mitochondries, développe le réseau capillaire musculaire et apprend à mieux utiliser les graisses comme carburant. Ce sont des adaptations lentes, profondes, mais fondamentales. Sans elles, toute tentative de progresser par des séances intenses revient à construire une maison sans fondations : ça tient un temps, puis ça s’écroule.

Le foncier n’est donc pas réservé aux débutants ou aux cyclosportifs occasionnels. Les professionnels eux-mêmes y consacrent une part importante de leur volume annuel. La différence avec de nombreux pratiquants, c’est qu’ils savent précisément pourquoi ils le font et comment l’intégrer intelligemment à leurs séances d’entrainement. Pour le cycliste amateur, souvent pressé par le temps et avide de sensations, l’erreur classique consiste à transformer chaque sortie en une séance un peu trop appuyée, qui n’est ni vraiment intensive, ni réellement bénéfique sur le plan aérobie.

Gérer l’effort : la clé de l’entraînement foncier

Respecter les intensités est sans doute l’aspect le plus délicat de l’entraînement foncier. Il s’agit de rouler à une allure confortable, permettant de tenir une conversation sans être essoufflé, typiquement en zone d’endurance fondamentale. Physiologiquement, cela correspond à un effort bien en dessous du premier seuil ventilatoire, souvent situé autour de 65 à 75 % de la fréquence cardiaque maximale, ou environ 55 à 70 % de la puissance à la FTP (seuil fonctionnel) pour ceux qui roulent au capteur de puissance.

Le piège est double. D’une part, l’allure peut sembler trop facile, surtout pour ceux qui sont entraînés ou motivés. D’autre part, les variations de terrain, le vent ou l’effet de groupe incitent naturellement à dépasser la bonne intensité. Pourtant, chaque incartade répétée au-dessus de la zone cible réduit l’efficacité de la séance et augmente la fatigue inutilement. Le foncier n’est pas un test de volonté, mais un exercice de discipline. Apprendre à lever le pied, à accepter de se faire dépasser, voire à rentrer avec l’impression d’en avoir encore sous la pédale, fait partie intégrante du processus.

Trop de cyclistes utilisent encore chaque sortie d’entrainement comme une course vituelle.

Fréquence et durée : la patience comme vertu cardinale

L’efficacité de l’entraînement foncier repose sur la régularité et le volume. Une sortie isolée, aussi longue soit-elle, ne suffit pas à provoquer des adaptations durables. Idéalement, plusieurs séances hebdomadaires à intensité modérée permettent d’ancrer les bénéfices physiologiques. Pour les pratiquants qui disposent de peu de temps, même des sorties d’une heure à une heure trente, répétées régulièrement, peuvent être utiles. Lorsque l’emploi du temps le permet, des sorties plus longues, de deux à quatre heures, accentuent encore les adaptations, notamment sur le plan métabolique et musculaire.

La période hivernale et le début de saison sont traditionnellement consacrés à ce travail de fond, mais il serait réducteur de cantonner le foncier à quelques mois de l’année. Une base aérobie se construit sur le long terme et s’entretient en permanence. Même en pleine saison, conserver une ou deux sorties d’endurance chaque semaine contribue à stabiliser la forme et à mieux encaisser les séances plus exigeantes.

Les bénéfices à court, moyen et long terme

À court terme, l’entraînement foncier améliore la sensation de facilité à vélo. Les sorties deviennent plus confortables, la récupération est plus rapide et les efforts du quotidien coûtent moins cher sur le plan énergétique. À moyen terme, c’est toute la performance qui progresse : la vitesse moyenne augmente à effort égal, les bosses passent mieux et les coups de moins bien se font plus rares. Le cycliste développe une capacité accrue à soutenir un effort prolongé sans dérive cardiaque excessive.

Sur le long terme, les bénéfices sont encore plus marqués. Une solide base foncière permet de tolérer des charges d’entraînement plus élevées, de réduire le risque de blessure et de limiter le surmenage. Elle constitue également un facteur clé de longévité sportive. Ceux qui ont pris le temps de construire leur endurance peuvent continuer à progresser, ou au moins à performer, bien plus longtemps que ceux qui ont brûlé les étapes à coups d’intensité mal maîtrisée.

Quand et comment intégrer l’intensité

L’entraînement intensif n’est évidemment pas à proscrire. Il devient même indispensable dès lors que la base aérobie est suffisante. Intervalles au seuil, travail de VO₂ max ou efforts anaérobies trouvent toute leur pertinence lorsqu’ils s’appuient sur un socle foncier solide. L’idéal consiste à introduire progressivement ces séances, une à deux fois par semaine, tout en conservant un volume majoritaire d’endurance. Cette combinaison permet de transformer les adaptations acquises en foncier en gains de performance concrets.

Alors oui, l’entraînement foncier reste ce marronnier dont on se lasse de parler, mais dont on aurait tort de se détourner. Moins spectaculaire que les séances d’intensité élevée, ou que les recettes miracles vantées par des influenceurs sur Instagram, moins gratifiant sur le moment, il n’en demeure pas moins le passage obligé pour qui souhaite progresser durablement à vélo. À une époque où les données et les outils d’entraînement n’ont jamais été aussi accessibles, il serait dommage de continuer à pédaler contre la logique.

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Guillaume Judas

  - 54 ans - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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