Sous le Tipi de Mohawk’s : la tribu ENVE à Frépillon

On pousse la porte comme on franchit une lisière. Dehors, Frépillon déroule ses rues sages, son ciel d’hiver, ses horaires de zone d’activité. Dedans, c’est autre chose : une chaleur de campement, une lumière de repaire, une odeur de neuf et de métal, et ce sentiment immédiat qu’ici on ne fait pas “juste” passer des cartons d’un point A à un point B. Ici, on orchestre. Ici, on fabrique du désir autant qu’on expédie de la marchandise. Et surtout : ici, on entretient une tribu. Étienne Plouze nous attendait. Directeur de la communication et attaché de presse, mais avant tout gardien du feu, celui qui sait raconter l’histoire sans l’embellir, parce qu’elle n’a pas besoin d’artifice. Il nous accueille avec un sourire qui n’a rien de corporate : celui des lieux qui vivent. Et, comme s’il avait lu dans nos yeux, il ouvre la scène d’un geste simple, une invitation. Il nous “ouvre les portes du tipis”

Par Jeff Tatard – Photos : ©3Bikes

Le mot sort comme un clin d’œil, mais il dit beaucoup : Mohawk’s n’a jamais voulu être un entrepôt. Mohawk’s a voulu être un camp. Un camp moderne, bardé de verre, d’angles nets et d’outils propres, mais un camp quand même : un endroit où l’on revient, où l’on reconnaît les siens, où l’on sait pourquoi on se lève tôt.

Étienne Plouze ouvre les portes du tipi Mohawk’s : bienvenue au cœur de la tribu.

Le nom comme totem

Dans une entreprise, le nom est souvent une étiquette. Ici, c’est un totem.

On lui pose la question, celle que nous avions préparée, celle qui brûle un peu parce qu’elle touche à l’identité : pourquoi “Mohawk’s” ? Qu’est-ce qui se cache derrière ce mot qui évoque autant un peuple guerrier qu’une coupe de cheveux rebelle ?

Étienne ne se dérobe pas. Il nous raconte sans théâtre, mais avec ce qu’il faut de vie pour qu’on sente l’époque, l’élan et la sincérité : « C’était Alex… quand il l’a choisi, c’était l’esprit tribu avant tout. Un gros fan des États-Unis. »

L’esprit tribu. Voilà. Tout est là.

Le nom Mohawk’s porte deux images : d’un côté le peuple, la fierté, la résistance ; de l’autre, la crête punk, l’insolence, la liberté. Et cette double lecture colle au lieu comme une peinture réussie : une distribution qui s’autorise le haut de gamme, qui assume les marques américaines, qui joue la carte de la singularité, mais qui, dans le fond, fonctionne sur un code bien plus ancien que les KPI : la loyauté.

On avance en parlant de symbolique, et Étienne glisse un détail qui, à lui seul, raconte une mue : le logo. « Aujourd’hui, on a changé de logo… adieu la tête d’indien. On a mis une montagne à la place, un truc plus moderne, plus international. »

Ce “adieu” n’est pas une trahison. C’est un passage. La tribu grandit, la frontière s’élargit, le territoire devient européen. Et quand un camp devient une cité, il faut parfois remplacer le masque par un relief : garder l’esprit, ajuster la forme.

Naissance à la sueur, pas au pitch deck

On pense souvent que les entreprises naissent d’un business plan. Étienne raconte plutôt une naissance à l’ancienne : à la sueur, à la débrouille, à la patience.

Il y a quinze ans. Un stage vélo. Deux hommes qui se croisent et se reconnaissent. Alex, qui a vingt ans à l’époque et des jambes pleines de kilomètres. Laurent, entrepreneur dans l’informatique, qui porte ce rêve typiquement humain : faire un jour un métier qui ressemble à sa passion.

Le projet initial n’était pas un entrepôt, ni une plate-forme B2B. C’était un magasin. Un temple.

Un magasin haut de gamme, magnifique, au cœur de Paris. La vitrine de ce qui manquait. Le genre d’endroit où l’on entre comme on visite une galerie, où l’on achète peut-être moins, mais où l’on ressort transformé. Sauf que Paris, c’est Paris : l’idée est belle, l’investissement est colossal, et le réel tranche.

Alors l’aventure se déplace. Elle pivote avant même que “Pivot” soit devenu un verbe de la start-up. Et Mohawk’s devient distributeur.

Étienne le dit sans romantiser le début, et c’est précisément ce qui le rend romanesque : « Au début, c’était une seule personne à plein temps avec un téléphone, un ordi… et basta. »

On entend le bruit derrière cette phrase : le camion prêté, les kilomètres avalés, les salons arpentés, les discussions où l’on ne “pèse” rien encore. La distribution, quand on démarre, c’est une forme d’art martial : il faut encaisser, répéter, convaincre sans preuve, promettre sans mentir, et surtout tenir.

Étienne insiste sur un détail que beaucoup oublient et qui change tout : « Alex est resté quatre ans tout seul… pendant quatre ans, il faisait tout. »

Quatre ans. C’est long, quand il n’y a que soi pour porter l’inventaire, le commercial, l’administratif, l’image, le SAV, et la route. Quatre ans à être sa propre tribu.

Alex Cauchy, des kilomètres avalés en solitaire et aujourd’hui à la tête d’une tribu de 50 personnes : quinze ans de sueur, de patience et de conviction.

Notre première impression : un campement high-tech

Puis, tout à coup, l’histoire se matérialise autour de nous.

Nous visitons. Nous marchons. Nous ouvrons des portes. Et chaque pièce est une phrase d’un récit plus vaste.

Les nouveaux locaux ont quelque chose de paradoxal : ils ressemblent à une start-up, mais sans le côté décoratif. Ici, le beau n’est pas un filtre Instagram, c’est un outil. Une carte de visite, oui, Étienne le reconnaît, mais aussi une manière de dire aux équipes : “vous comptez”.

Il y a un endroit où les employés laissent leur vélo pour venir travailler. Un geste simple qui, en réalité, est un serment. On ne vient pas ici en laissant sa passion au vestiaire : on l’accroche au même endroit que son manteau. Les cadres alignés ont des airs de chevaux attachés avant la bataille, prêts pour la prochaine sortie.

Et puis il y a le showroom. Là, nous comprenons la différence entre “distributeur” et “passeur”. Les vélos ne sont pas exposés comme des produits, mais comme des récits en pause. Des montages à la carte, des choix assumés, des couleurs qui disent “c’est moi”. Tout respire l’atelier rêvé, celui qu’on se construit dans la tête quand on feuillette un catalogue un soir de pluie.

Étienne, lui, ramène toujours au concret. Au rôle de Mohawk’s, à sa valeur ajoutée. Il parle de stockage, de dédouanement, de transport. Mais il le dit avec une logique de scout : on prépare le terrain pour que les autres avancent plus vite. « Nous, on est là pour leur faciliter le taf… stockage, dédouanement, transport… et puis on a notre réseau de magasins. »

Dans sa bouche, “faciliter” n’est pas un mot mou. C’est une promesse. Parce que derrière, il y a des vélocistes qui attendent, des clients qui trépignent, des pièces qui ne doivent pas arriver “un jour” mais au bon moment. La tribu, c’est aussi ça : respecter le temps des autres.

Dans le showroom Mohawk’s, un ENVE FRAY en tenue de guerre : ici, les vélos ne sont pas exposés, ils attendent leur moment… Et au dessus de sa tête, le combo ultime : lenticulaire ENVE à l’arrière, 80 mm à l’avant, celui qui a porté Pogačar au sommet, et qui aurait aussi pu écrire l’histoire entre Loudenvielle et Peyragudes, le 18 juillet dernier…

Les coulisses : la roue comme rituel

Nous entrons dans la zone de montage de roues. Et là, l’émotion change de registre.

On parle beaucoup de carbone, de watts, d’aéro. Mais face à des roues en cours de naissance, la technique devient presque intime. Une roue, c’est un cercle parfait, oui. Mais c’est aussi un objet fragile tant qu’il n’est pas terminé. Un cercle qui n’existe pas encore. Un futur.

Les établis sont propres. Les gestes sont rapides, précis, sans nervosité. Une cadence. Une musique.

Étienne nous confie que ce n’est pas “toujours rigolo” au quotidien, que la réalité est une réalité de production, de commandes, de délais. Et pourtant, personne ici ne donne l’impression de subir. Parce qu’il y a une fierté simple : livrer quelque chose de juste. « On est dans une bonne ambiance, mais au final… c’est le sérieux. »

Ce mot « sérieux » revient comme un fil rouge. On peut avoir le baby-foot, le bar, les transats, la salle de sport. Mais si la roue sort mal, si la commande part en retard, si le magasin attend, alors la tribu se fissure.

Le sérieux, ici, n’écrase pas le plaisir. Il le rend possible.

Au deuxième étage de la fusée : la machine qui décide si une roue peut naître. Ici, la tribu ne laisse rien au hasard. Une machine digne de la NASA, mais au service d’un seul credo : le sérieux avant tout.

Le bar, le baby-foot, et l’art de bâtir une tribu

Nous passons par les espaces de vie. Ceux que certains qualifieraient de “siliconisés”. Le baby-foot, les coins repos, la salle de réunion qui n’a pas l’air d’une salle de punition. Et surtout cette impression que le lieu a été pensé comme un camp de base : on vient, on travaille, on se dépasse, et on se régénère.

Étienne le dit clairement : c’est une carte de visite. « Si on fait venir une marque ici… ça fait la différence. »

Mais au fond, c’est aussi un message interne : “vous n’êtes pas des bras, vous êtes des membres”. Dans une tribu, la valeur d’un guerrier ne se mesure pas seulement à son arc, mais à sa place autour du feu.

Nous entrons dans la pièce des vélos Zwift. Un espace qui a des allures d’arène moderne : des montures immobiles, prêtes à livrer bataille sans bouger. Comme si l’esprit de compétition avait trouvé une manière d’habiter les murs même quand il pleut dehors. Étienne parle de “battle”, et soudain le mot prend un sens étrange et joyeux : la guerre, ici, se fait à coups de watts et de sueur, pour le plaisir de se tirer vers le haut.

Quand la pluie tombe dehors, la bataille continue à l’intérieur.

Le bâtiment devient alors une métaphore de performance, oui, mais pas uniquement sportive. Performance humaine : mieux travailler parce qu’on se sent bien. Performance collective : grandir sans perdre l’âme. Performance symbolique : être un lieu qui donne envie.

Et quand nous abordons la question de la performance du bâtiment lui-même, Étienne parle d’énergie, d’isolation, de panneaux solaires. De modernité contrainte aussi : aujourd’hui, on ne construit plus comme avant. Mais il y a, derrière, une volonté : ne pas faire une simple boîte en tôle, ne pas vivre dans un hangar triste. Parce que la tribu mérite mieux que la grisaille.

Ici, la tribu reprend son souffle : baby-foot, repos… et une table basse dont les pieds en disent long sur l’ADN de la maison

ENVE : la lame la plus brillante du camp

Vient le moment où l’histoire se concentre sur une marque. Et quelle marque.

ENVE. Un nom qui, dans le vélo, a un pouvoir immédiat. Un nom qui fait lever des sourcils, accélérer des pulsations, déclencher des fantasmes de montage impossible.

Quand on lui parle de la “fameuse marque de roues” associée aux plus grandes scènes, Étienne ne joue pas la fausse modestie. Il évoque la pression, la fierté, la vitrine. Il dit surtout que c’est “la marque numéro un” et qu’il y a un écart. « On ne peut pas produire plus… la pression, c’est de sortir des roues de qualité. »

Le haut de gamme, c’est ça : un sommet qui ne pardonne pas. Là-haut, la moindre erreur se voit. Là-haut, la confiance est un capital fragile. Et quand une marque s’implique dans votre histoire, Étienne mentionne l’entrée d’ENVE au capital de Mohawk’s, une confiance forte, cela change la gravité du quotidien : chaque colis devient une parcelle de réputation.

Et puis il y a l’univers World Tour et forcément les liens avec le Team UAE. Les noms, les images, les mythes qui retombent sur le marché comme une pluie d’étincelles. Étienne parle de l’impact difficile à mesurer, parce qu’il y a plusieurs phénomènes en même temps : une équipe, un champion hors normes que tout le monde connaît, une montée en puissance.

Il parle de développement produits, de gains de grammes, de prototypes. Et nous, en l’écoutant, nous voyons l’envers du décor : la performance n’est pas un slogan, c’est une obsession patiente. On gratte 40 grammes. On refait une pièce en une seule pièce. On teste des roues sur des pavés dès le mois de décembre. Ce sont des détails qui, ensemble, écrivent une philosophie : “le ciel est la limite”.

Étienne le dit d’ailleurs presque comme une devise, quand nous lui demandons de résumer l’ADN : « Sky’s the limit… on n’a pas de limite pour monter des vélos de barjo. »

“Sky’s the limit”. Une phrase qui pourrait sembler facile, et qui pourtant colle à Mohawk’s comme une poussière de sentier : ce n’est pas “on veut être les meilleurs”, c’est “on veut aller au bout de nos rêves de montage, au bout de nos idées, au bout de nos envies”. Une tribu qui ne supporte pas les clôtures.

300 paires bientôt prêtes à quitter le camp : certaines pour le World Tour, d’autres pour des passionnés qui savent exactement ce qu’ils veulent.

L’entrepôt : la rivière de cartons

Nous entrons ensuite dans les stocks, l’entrepôt, la grande mécanique. Et là, la poésie change de matière : elle devient géométrie.

Des allées. Des hauteurs. Des références. De quoi faire tourner la tête à n’importe quel amoureux du rangement, et provoquer une petite panique chez ceux qui, comme nous, ont déjà perdu une vis de patte de dérailleur dans une moquette.

C’est là qu’on comprend le rôle de Mohawk’s comme on comprend le rôle d’une rivière : elle ne fabrique pas la montagne, mais elle transporte sa force. Elle prend ce qui vient d’ailleurs et le rend accessible. Elle transforme l’éloignement en proximité.

Étienne insiste sur le réseau de magasins, sur la relation avec les indépendants, sur ce vélociste breton à Redon dans le 35 qui stocke des machines hors-norme comme on stocke des rêves.

Dans sa voix, il y a un respect évident pour les shops. Pas juste les gros. Ceux qui font la culture au quotidien. Ceux qui montent encore “à la carte” et qui accrochent des cadres comme on accroche des totems.

Et c’est là que la boucle se referme : la distribution n’est pas un simple intermédiaire. C’est un lien vivant. Une alliance. Une corde tendue entre les marques et les chemins.

Dans ce dédale de références, chaque pièce attend son voyage vers un vélociste, un passionné, un rêve.

Culture Mohawk’s : pas une uniformité, une énergie commune

Nous posons la question qui fâche parfois : existe-t-il un “salarié type Mohawk’s” ?Une identité si forte qu’elle exclut ceux qui ne la portent pas naturellement ?

Étienne répond sans dogme. Il parle de diversité, de profils, de gens qui ne roulent plus autant, de compétences mécaniques, de passion certes, mais pas obligatoire au point d’être un filtre.

Et il ajoute quelque chose qui nous frappe, parce qu’on le sent dans les lieux : ils recrutent des passionnés, oui, mais ils recrutent surtout des gens capables d’entrer dans le sérieux. Dans la tribu, on ne demande pas à chacun d’être chef, on demande à chacun d’être fiable.

« Sky’s the limit » gravé dans les murs, ici, ce n’est pas un slogan, c’est une exigence partagée.

Mohawk’s, ou comment devenir “grand” sans perdre le feu

En fin de visite, nous revenons à l’avenir. À cinq ans. À la croissance. Aux équipes qui grossissent. Aux recrutements. À cette frontière délicate où une PME devient autre chose, où l’on risque de perdre la spontanéité qui faisait la magie du camp.

Étienne parle d’Europe, de structuration, de zones commerciales redécoupées. Il évoque aussi des idées plus ambitieuses, des projets industriels, des réflexions globales.

Mais ce qui reste, au-delà des chiffres, c’est la sensation que Mohawk’s veut grandir sans s’éteindre. Comme un feu qu’on nourrit sans l’étouffer. Comme une tribu qui accepte de construire des murs, mais qui refuse de perdre le cercle.

Et c’est peut-être là, au fond, le plus beau : ce mélange de modernité et d’archaïque. De panneaux solaires et d’esprit tribal. De B2B et de passion brute. De logistique millimétrée et de vélos “de barjo”.

Un vélo de barjo pour rappeler que, même en grandissant, la tribu n’oublie jamais pourquoi elle a commencé.

Quand nous quittons les lieux, nous avons encore dans les yeux la pièce des vélos, les roues en cours de montage, la précision des stocks, le showroom comme une promesse, les espaces de vie comme un manifeste. Et surtout cette phrase qui sonne comme une bénédiction de campement, le message qu’Étienne adresse aux passionnés : « Faites-vous plaisir… faites des beaux vélos. La création d’un vélo… c’est une aventure. »

Nous repartons avec ça.

Parce qu’au final, Mohawk’s n’est pas seulement une maison qui distribue. Mohawk’s distribue une idée : celle qu’un vélo n’est jamais un simple objet. C’est un compagnon. Un projet. Une projection de soi.

Et dans ce grand territoire du cyclisme moderne, où tout va vite, où les modes changent, où les catalogues s’empilent, il y a quelque chose de profondément rassurant à trouver une tribu qui parle encore comme ça : avec le feu dans la voix, le sérieux dans les mains, et la liberté dans la tête.

Comme un camp posé au bord d’une piste qui ne finit jamais.
Le totem a changé de forme, la montagne a remplacé la tête d’Indien, mais le souffle est resté le même.

Sky’s the limit.
Et la route, elle, continue…

Jean-François Tatard

- 44 ans - Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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