Dans la roue de… Kevin Le Cunff, champion paralympique de cyclisme sur route

Rendez-vous en terre inconnue pour vivre un entraînement avec le récent champion paralympique de cyclisme sur route, le Francilien Kevin Le Cunff, 33 ans. L’occasion pour nous de bien intégrer sa faiblesse motrice comme un désavantage réel, d’accepter la difficulté qu’exige sa discipline, de comprendre la rigueur qu’il y consacre et de partir à la découverte d’un garçon talentueux et au destin extraordinaire

Par Jean-François Tatard – Photos : @3bikes.fr / flickr.com / Instagram @kevinkunf

Pour cet épisode, 3bikes.fr a le privilège de faire quelques tours de roue sur les routes d’entraînement d’un des champions paralympiques de Tokyo. Nous découvrons ainsi le très beau parcours de Kevin Le Cunff qui revient sur ses meilleurs souvenirs de coureur cycliste professionnel, pour ensuite nous parler de son nouveau monde et enfin nous dévoiler ses projets futurs.

Une victoire en solitaire à la manière des plus grands : voilà comment s’est imposé Kevin le 3 septembre dernier sur l’exigeant parcours des Jeux paralympiques. Une arrivée identique à celle de Richard Carapaz devant Wout Van Aert et Tadej Pogacar quelques semaines plus tôt. Le Francilien s’est offert, dans le plus beau des pays insulaires, la plus somptueuse victoire de sa carrière. 

Des chevilles indolores au prix d’une immobilité irréversible 

Mais avant d’enfourcher les vélos et de commencer notre entretien, revenons à la question que tout le monde se pose. Qu’est-ce qui donne la possibilité à Kevin Le Cunff de courir avec les handicapés ? Kevin est né avec deux pieds bots et a subi deux arthrodèses aux chevilles. L’arthrodèse de la cheville consiste en un blocage de l’articulation par une opération chirurgicale, qui elle-même va permettre de retirer le cartilage au niveau de la cheville, et donc de fusionner ensemble deux os (le tibia et le talus). Cette fusion permet à Kevin de ne plus avoir mal, mais cette arthrodèse limite alors fortement tout mouvement au niveau de la cheville. Mais l’arthrodèse est définitive. Et donc, clairement, en plus d’un mollet très visiblement atrophié, le handicap de notre champion l’empêche distinctement de pouvoir pédaler « normalement ». Difficile d’évaluer le déficit, mais dans son pédalage, on devine une résistance notoire qui empêche ce garçon talentueux de développer toute sa puissance. Et pourtant, cela ne l’a pas empêché, plus tôt, de courir trois saisons chez les pros (de 2017 à 2019).

En trois saisons chez mes pros, Kevin Le Cunff a cumulé les bons résultats, sur les épreuves de la Coupe de France notamment.

Professionnel au sein de l’équipe Saint-Michel-Auber 93

Avant de se tourner vers le handisport en 2020, Kevin s’était déjà illustré chez les valides. En 2018, alors qu’il évoluait à Saint-Michel-Auber 93, en Continental, l’équivalent de la troisième division, il avait réussi à gagner les Boucles de l’Aulne en Coupe de France, devant l’ancien champion de France Arthur Vichot et Guillaume Martin. Mais en fin de saison 2019, celui qui jusque-là cachait son handicap, se retrouve sans contrat pour la saison suivante. C’est à ce moment-là que le futur champion paralympique décide de retourner chez les amateurs. Cette fois au sein de la formation Dunkerque Grand Littoral Cofidis. Et c’est aussi lors de cette même saison que le monde handisport lui ouvre les bras… 

Kevin Le Cunff appartient désormais au club DN1 de Dunkerque Littoral Cyclisme.

Un nouveau venu chez les handisports

Avec le handisport, Kevin Le Cunff concrétise enfin un projet qu’il mûrissait depuis plusieurs années. Et les résultats n’ont pas traîné. Cet ingénieur de formation est médaillé de bronze lors des championnats du monde de paracyclisme sur route en juin dernier avant de se parer d’or ce premier vendredi de septembre 2021, lors des Jeux paralympiques de Tokyo… Revenons avec lui sur la genèse de cette aventure, et sur les perspectives qui s’offrent à lui dans le futur.

3bikes.fr : Alors explique-nous, Kevin… Comment t’es venu l’opportunité du handisport ?

KLC : Ce n’est venu que très récemment. Même si je suis né avec mon handicap, quand j’ai démarré le vélo, je n’ai jamais pensé au handisport. Je suis toujours resté discret. Je n’ai jamais parlé publiquement de mon handicap. Même si tout le monde l’a toujours vu. Et finalement peu de gens me posent des questions comme tu me le fais… 

3bikes.fr : Je pédale derrière toi, depuis presque deux heures, ce n’est pas possible… Tu ne peux pourtant pas nier ton handicap ? 

KLC : J’ai essayé de ne jamais considérer mon handicap comme quelque chose de véritablement gênant. Mais de toute évidence, je suis désavantagé. Je suis complètement bridé des chevilles. Je n’ai pas beaucoup de mobilité et donc mon geste de pédalage n’est pas complet. Chez les « valides », je suis vraiment pénalisé sur les épreuves type contre-la-montre. Mais un peu moins lorsqu’il s’agit de me mettre en danseuse lorsque la cheville demande notamment d’être plus verrouillée.

3bikes.fr : À quoi aspirais-tu en découvrant le cyclisme dans les jeunes catégories ?

KLC : J’ai toujours été plein d’ambitions. Ce qui m’importait était d’aller le plus loin possible sans me soucier de mes difficultés motrices et physiques. Ma quête était de réussir à exploiter le maximum de mon potentiel sportif, et peu importe mon handicap.

3bikes.fr : Tu as gagné une course chez les pros en 2018 et tu as même terminé 17è de ta dernière course pro lors de Paris-Tours 2019. Comment fais-tu pour te retrouver dans la catégorie handisport l’année d’après ?

KLC : Je voyais la fin d’un cycle arriver. J’étais en fin de contrat et en fin d’année 2019, je n’avais toujours aucune proposition d’équipe pro en rapport avec mes résultats. Trois ans auparavant, je m’étais mis en disponibilité au sein de mon entreprise. Mon poste m’attendait. Il a fallu faire des choix. Alors, quand j’ai vu ma carrière professionnelle qui allait s’arrêter, je me suis renseigné un peu plus… Et c’est l’un de mes anciens équipiers qui m’a éclairé et ouvert la voie du paralympisme. 

3bikes.fr : Je me trompe où est-ce que tu me confirmes qu’on ne vit pas du paralympisme ? En ce sens que tu dois travailler à côté. T’en es où à ce niveau-là ?

KLC : Je suis déjà habitué à concilier les deux. Avant de passer pro, chez les amateurs, je conjuguais déjà ma passion avec un métier de technicien dans une usine de la Snecma. Après trois ans d’arrêt, j’ai repris le vélo en 2014 en 3e catégorie. J’avais 25 ans, mais déjà une compagne, un métier, un appartement, une vie rangée, et j’avais profité. En 2016, lorsque j’ai été recruté par l’équipe réserve d’Auber 93, j’ai pu bénéficier d’un après-midi complet par semaine pour m’entrainer en m’arrangeant avec mon employeur. J’ai remporté sept courses, et j’ai eu l’opportunité de passer pro.

3bikes.fr : Qu’est-ce qui fait ta force ? Dans quel registre est-il le plus évident pour toi, de t’exprimer ?

KLC : Je suis plutôt à l’aise sur les courses en ligne. J’affectionne les arrivées au sprint aussi. Et plutôt en bosse. C’est un registre dans lequel Guillaume (Ndlr : son coach) m’a fait comprendre et a réussi à me convaincre qu’il fallait que j’investisse. On en a fait ensemble une spécialité.

3bikes.fr : Tu avais remporté une belle victoire chez les pros lors des Boucles de l’Aulne en 2018, et tu as également terminé deuxième de la dernière étape du Tour de la Mayenne en 2019, sauté sur la ligne par l’un des meilleurs sprinteurs du peloton… 

KLC : le sprinteur en question, c’est Bryan Coquard. J’ai cru que j’étais en train de gagner. Je me suis relevé trop tôt. Il a remonté comme une balle. 

3bikes.fr : Quel lien y a-t-il entre la DN1 de Dunkerque et le handisport ?

KLC : Le lien, c’est Laurent Thirionet. C’est l’entraîneur en chef du paracyclisme au sein de la Fédération française handisport (FFH). C’est lui qui s’est chargé de m’accueillir dans ce nouveau monde. 

3bikes.fr : Et qui est-il exactement ?

KLC : Laurent a été amputé d’une jambe à 23 ans. Il a ensuite été double champion paralympique, avec la dernière de ses sept médailles à Londres en 2012, et désormais, c’est lui qui dirige le DN1 à Dunkerque que j’ai donc rejoint au début de la saison dernière. 

3bikes.fr : Qu’est-ce qu’il me dirait de toi s’il était venu rouler avec nous ce matin ?

KLC : J’espère qu’il m’aime bien ! Mais je pense qu’il me voit comme un bon coureur. Je sais qu’au début, il a tout de suite compris mon désarroi et ma désillusion après ma fin de carrière prématurée chez les pros. J’aspirais à mieux, et je n’avais pas beaucoup plus de trente ans. J’avais encore du temps pour faire mes preuves. Mais il a aussi très vite compris que mon handicap était finalement une opportunité. Il m’a ouvert le champ des possibles…

3bikes.fr : Tu démarres donc ta nouvelle vie en même temps que le monde est frappé par la pandémie du Covid-19 ? Quel impact cela a eu pour la suite ? 

KLC : Cet imprévu a présenté des avantages et des inconvénients. Le report des JO m’a donné un peu plus de temps pour travailler mes points faibles avec Guillaume qui me suit depuis plusieurs années. Il m’a fait identifier mes points d’amélioration, et dans le même temps, il a pourtant réussi à consolider ce qui constituent mes points forts. On a pris notre temps pour intellectualiser tous les aspects d’une discipline qui est finalement différente de celle qu’on connaissait. Mais l’inconvénient, c’est que ce report ne m’a pas permis de surfer sur la forme de ma fin de carrière pro. La fédé m’a bien accompagné aussi. Ce contretemps a été pris avec philosophie. En tant que nouvel athlète handisport, je devais passer l’étape de la classification, un examen médical poussé qui m’attribue une catégorie en fonction de mon handicap. 

3bikes.fr : Tu penses que ce contretemps t’a donné un an de plus pour accompagner les choses de manière plus sereine ? Physiquement et donc psychologiquement ?

KLC : Pas immédiatement. Au début, plus les compétitions étaient annulées, plus je désespérais de pouvoir me classifier. Car afin d’être éligible aux Jeux paralympiques, je devais m’aligner soit sur la manche de Coupe du monde qui était prévue en Italie à la fin du mois d’avril 2020, soit sur les Mondiaux qui devaient se dérouler en mai de la même année en Belgique. 

3bikes.fr : La transition du professionnalisme vers le handisport s’est donc faite de façon moins rapide que tu le pensais… Et me trompe-je où ton nouveau monde est un milieu où l’on n’est parfois pas encore considéré comme de vrais athlètes de haut niveau et où les courses sont moins médiatisées ? Si tel est le cas, comment l’assimiles-tu ? 

KLC : Il a fallu l’accepter, mais j’arrive au moment où le paracyclisme se professionnalise. Grâce à Paris 2024, nous disposons de plus de moyens.

3bikes.fr : Et en parlant de Paris 2024, quels sont donc tes plans ? 

KLC : J’ai l’impression que mon titre à Tokyo va m’aider. Avec les autres médaillés paralympiques nous avons eu l’immense opportunité de rencontrer le Président de la république la semaine dernière à l’Elysée. On sera plusieurs à être accompagnés financièrement en étant de vrais espoirs de médailles pour Paris.

Le sens positif d’une situation

Quelle belle rencontre ! Si Kevin a réussi à être éligible au handisport c’est aussi parce qu’il atteint un niveau d’handicap minimal selon les critères stricts du comité paralympique. Et même s’il cultive la discrétion en même temps que l’art de la persévérance qui forge le destin des plus grands champions, il s’agit bien du même genre d’infériorité physique que ce que les meilleurs coureurs handicapés du monde, asiatiques, brésiliens ou américains, ont aussi. Et ces quelques coups de pédale partagés ensemble dans la vallée de Chevreuse nous ont fait découvrir qu’il s’agissait d’une vraie énorme grosse performance d’avoir été pro avec cette gêne notoire. Sans ça, probablement qu’il aurait été à un très-très haut niveau. Peut-être le même que celui où on retrouve Benoit Cosnefroy ou Julian Alaphilippe aujourd’hui. 

Une médaille d’or qui en appelle d’autres…

Ce talentueux trentenaire, a encore de belles années devant lui. Le cyclisme et le sport en général peut s’inspirer de la philosophie de notre nouveau champion paralympique. Et au-delà de la performance, de la pugnacité, de la persévérance et d’une volonté extraordinaire, ce que m’a appris cette rencontre aujourd’hui c’est que la plupart du temps, et pour la plupart d’entre nous, on voit une difficulté dans chaque changement. Dans chaque transformation. Dans chaque modification. Dans la plupart des nouveautés. Là où ce qui fait la différence avec les grands champions, c’est que, eux parviennent très vite à identifier le sens positif d’une situation. Et à rendre évident qu’il y a une nouvelle opportunité dans chaque difficulté. Et c’est pourtant bien au milieu de cette difficulté, aussi terrible qu’elle puisse être, que réside l’opportunité de réaliser son plein potentiel et de s’accomplir pleinement dans son existence. Voilà ce que j’ai appris de ces 100 kilomètres partagés avec Kevin Le Cunff…

La position est légèrement adaptée à son handicap, mais Kevin Le Cunff reste très efficace sur le vélo.

Tous les grands accomplissements de ce monde ont été un jour considérés comme impossible. Dans un premier temps, oublions la possibilité d’un succès et concentrons-nous uniquement sur ce qui nous permettrait de nous accomplir. Merci Kevin de nous avoir éclairé et fait comprendre que c’était le meilleur chemin pour, de façon contradictoire, atteindre le succès. Et maintenant, bonne route et la plus belle suite de carrière à toi, champion… 

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Jean-François Tatard  40 ans. Athlète multidisciplinaire, coach en vente et consultant sportif. Collaborateur à des sites spécialisés depuis 10 ans. Son histoire sportive commence quasiment aussi vite qu’il apprend à marcher. Le vélo et la course à pied sont vite devenus ses sujets de prédilection. Il y obtient des résultats de niveau national dans chacune de ces deux disciplines.

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