Humeur : les paradoxes de l’évolution 

Nous vivons dans une société qui joue avec les contradictions, qui nous explique que les signes positifs sont dans la croissance de notre économie et qui dans le même temps nous culpabilise pour l’impact écologique que nous laissons derrière nous. Notre sport favori suit le mouvement, avec des nouveautés qu’on nous présente comme indispensables mais qui au mieux nous compliquent la vie, et au pire nous rendent encore plus pollueurs. Et nous sommes tous complices !

Par Guillaume Judas – Photos : Piqsel.com / ProCycleShot / Wouter Roosenboom

En même temps que les progrès de la technologie, le rythme des nouveautés dans le vélo s’accélère inexorablement. Il a fallu plus de 50 ans (entre les années 30 où a été inventé le dérailleur et les années 80 avec l’apparition des pédales automatiques) pour que la bicyclette de course fasse un grand pas en avant. Puis quelques années seulement (une vingtaine) pour qu’on passe de cinq à dix pignons sur les roues arrière, qu’on lâche les cadres aciers aux tubes fins soudo-brasés pour découvrir les carbones monocoques, qu’on jette aux oubliettes les petites jantes plates pour des roues profilées en carbone, et qu’on abandonne les manettes au cadre pour les transmissions électriques. Puis ces dix dernières années ont vu arriver les vélos à assistance électrique d’abord pour le grand public puis pour les « sportifs », et enfin les freins à disque. Nous aurions encore pu croire à l’altruisme de l’industrie avec des progrès de la technologie pour le bien-être de la communauté jusqu’à l’apparition des VAE, censés favoriser les déplacements urbains à vélo et permettre à des sédentaires de se bouger un peu. Mais la proposition de ce type de machines pour le cyclisme de loisir nous fait douter des louables intentions des fabricants. 

Les vélos électriques font désormais partie du paysage.

Bon, il est vrai qu’il est plus facile de faire consommer un cycliste passionné qu’un vélotaffeur. Et qu’en calculant bien le rythme des présentations des nouveautés, les fabricants peuvent espérer un renouvellement du matériel tous les trois ans. Un bon moyen de doper la croissance – ou le maintien à flot, soyons compréhensifs – des entreprises, qu’on nous présente par ailleurs comme le seul moyen de conserver notre niveau de vie. Par on ne sait quel miracle des systèmes de communication, le marché suit. Et pas seulement le neuf. À l’image des véhicules diesel qui sont devenus difficilement vendables depuis que la bonne morale écologique accuse les particules fines de tous les maux, les vélos avec des freins à patins sont bientôt qualifiés de reliques à jeter à la benne. La belle affaire, surtout pour les constructeurs de cadres, groupes et roues, et pour les vélocistes qui en plus de vendre de nouveaux vélos vont devoir se requalifier en techniciens informatiques pour la maintenance de nos machines.

Passage en révision

Car évidemment, ces nouvelles technologies ne sont pas transparentes sur la manière dont nous pouvons entretenir nos vélos. Pour changer un câble de frein (de quoi ?) à la dernière minute, c’est terminé. Pour régler un dérailleur, il faut presque une application, un smartphone récent, et une liaison Bluetooth sans anicroche. Mais aussi une adresse mail, un mot de passe et attendre que la mise à jour du système veuille bien s’installer. Ça ne marche pas ? Il faut appeler le SAV, quand il fonctionne, et quand il veut bien communiquer en français, sinon il ne « comprend pas le problème, c’est votre système d’exploitation qui ne doit pas être à jour ». Ce qui ne marche pas toujours pour les dérailleurs est du même niveau avec les compteurs/GPS ou les home-trainers connectés. Ah ! Une bonne prise de tête aussi pour ceux qui veulent se mettre au vélo virtuel en espérant sauter sur leur appareil d’entrainement en rentrant d’une journée harassante au boulot. Eh non, parfois ça ne veut pas fonctionner ! 

C’est un casse-tête pour les revendeurs aussi, dépassés par tout ce que ces nouveaux produits impliquent. Alors ils se bordent. Attention ! Car le liquide nécessaire au fonctionnement des freins est corrosif, il est fortement déconseillé de le manipuler sans une solide formation. Votre vélo sort de chez le spécialiste réglé aux petits oignons, mais son bon fonctionnement n’est garanti que si vous ne le transportez pas dans le coffre de la voiture. D’ailleurs, les blocages de roues demandent une clé désormais. Si ce n’est pas pour vous décourager d’y toucher… Fini le bricolage le soir tout seul dans le garage (qui était d’ailleurs un vrai plaisir), ou encore le montage d’un vélo pièce par pièce. Un vélo doit être vérifié et révisé comme une voiture, il n’y a presque plus le choix. 

Avec les freins à disque, le vélo de course est devenu plus complexe à entretenir.

Les freins à disque ? Ça couine, ça frotte (et parfois ça hurle) et le rendement est moins bon qu’avec des freins à patins, en tout cas jusqu’en milieu de gamme. Le matériel qu’on utilise est plus lourd, plus complexe et moins efficace qu’il y a quelques années, tout en étant de plus en plus cher. Les vélos très haut de gamme sont très performants, mais ils coûtent désormais le prix d’une voiture. Nombreux sont les pratiquants qui ont l’impression de régresser dans leur pratique, d’être moins libres malgré des machines qu’on nous présente comme plus polyvalentes, d’avoir des vélos moins bons et standardisés, et de subir toutes ces contraintes imposées par ces nouveaux produits. Jusqu’où ira-t-on ? Le vélo est au départ une machine simple, légère, relativement bon marché, facile à régler et à entretenir. Trop facile, quoi ! ll est aujourd’hui parfois aussi cher qu’une moto, et bientôt tout aussi polluant, d’abord à cause des matériaux employés (le carbone n’est pas spécialement écologique, surtout quand il vient par bateau depuis l’autre bout du monde), ensuite à cause des technologies impliquant des matériaux là encore difficilement recyclables (les batteries des moteurs ou des dérailleurs) et enfin parce qu’il nous oblige à rouler connecté (on sait désormais l’énorme impact écologique du numérique).

Responsables de nos contradictions

Nous avons beau le savoir, être pleinement conscients d’être quelque part un peu manipulés, il nous faut bien admettre pourtant que nous aimons ça. Difficile de résister à l’idée de rester dans le coup, de se passer d’un dérailleur électrique une fois qu’on y a goûté, de rejeter l’idée de posséder 12 vitesse à l’arrière, ou encore de se désintéresser d’un petit coup de pouce d’un moteur dans le vélo afin de passer partout ou de suivre les copains les plus en forme. Esthétiquement, il est parfois impossible de résister aux machines modernes autant qu’à celles des années 80. Dans un mélange de nostalgie et de goût pour la nouveauté, nous trouvons ringard ce que nous encensions il y a dix ans, mais regrettons avec force les chromes étincelants de notre jeunesse. C’est là aussi tout notre paradoxe, nous consommateurs, qui avons le pouvoir d’influer sur le marché avec nos choix, mais qui finalement acceptons le discours qu’on veut bien nous servir, tout en acceptant de payer des taxes pour nous excuser de notre passage sur terre. Et c’est pour notre bien qu’on vous dit !

=> VOIR AUSSI : Tous nos articles CQFD

Author: Guillaume Judas- 50 ans. - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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3 commentaires sur “Humeur : les paradoxes de l’évolution 

  1. Très bel article, et si vrai. On peut ajouter à l’inventaire les liseuses, les montres connectées, la tablette sur laquelle on regarde la TV… devant la TV, mais aussi les trottinettes électriques qui ne remplacent pas les automobiles comme prévu / vendu mais plutôt les piétons et les transports en communs, etc, etc.

    Mais il faut bien aussi nous apporter une phase d’envie et de rêve, dont nous avons tous besoin.

  2. Bonjour Guillaume.
    Entièrement d’accord avec votre article.
    Nous sommes guidés par les industriels vers les nouveautés qu’ils nous proposent, les besoins qu’ils nous créent, et les suivons aveuglément car nous sommes les acteurs de la société de consommation qui est notre modèle économique.
    Modèle qui nous apporte certe le progrès et le confort, mais qui doit sans cesse trouver des nouveautés pour entretenir le système et assurer sa pérennité.
    Mais détachons nous un instant, et n’oublions pas que le vélo est à la base un outil simple qui peut nous procurer un plaisir immense. Pas besoin d’un vélo à 10 000 Euros pour ressentir des émotions intenses d’autant plus que chaque composant de celui-ci a déjà atteint des niveaux d’efficacité importants.
    A nous de (pouvoir) choisir le matériel qui nous convient le mieux sans se ruiner et en restant dans la simplicité.

  3. “Le vélo est au départ une machine simple, légère, relativement bon marché, facile à régler et à entretenir… Fini le bricolage le soir tout seul dans le garage (qui était d’ailleurs un vrai plaisir), ou encore le montage d’un vélo pièce par pièce.”

    J’ai bu du petit lait en lisant ce billet qui reflète parfaitement ma pensée et mon état d’esprit vis-à-vis de la direction que prend l’industrie du cycle.

    C’est pour cela que mes dépenses en matière de matériel sont en chute libre depuis 2 ou 3 ans. Hors de question de céder aux sirènes marketing qui veulent nous faire dépenser plus de 10000 € pour une machine plus lourde et/ou bien plus complexe à régler et à entretenir.

    Un S-Works Tarmac SL7 ou un Aethos avec freins à disques et groupe électronique ? Non merci, Monsieur Specialized, désolé, je n’échangerai pas le S-Works Tarmac SL6, Dura-Ace 9100 mécanique et freinage patins que j’ai monté moi-même pour moitié moins cher en rassemblant patiemment les pièces au gré des promos et soldes sur Internet.

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