Les nostalgiques du cyclisme d’avant

Dans les pelotons, sur le bord des routes, devant la télévision ou sur les réseaux sociaux, ils sont partout : les nostalgiques refont l’Histoire et jettent un regard critique sur le vélo d’aujourd’hui. Sans prendre en compte les évolutions de ce sport et celles de la société.

Par Guillaume Judas – Photos : pxhere.com, flickr.com

L’Histoire du cyclisme s’est nourrie de ses légendes, de ses champions, des comptes rendus d’épreuves magnifiés par le lyrisme de leurs auteurs, quand la télévision ne s’était pas encore invitée en direct et en intégralité pour suivre et vérifier le moindre fait de course.

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Eddy Merckx, ici en 1967 en direction de San Remo, a marqué les esprits par ses exploits. Mais aurait-il pu écraser ses adversaires de la même manière aujourd’hui ?

Plus proche de notre propre pratique, le vélo des amateurs ramène à certaines traditions qui se sont perpétuées durant plusieurs dizaines d’années. On a longtemps roulé, mangé, bu de la même façon, en prolongeant des idées reçues depuis détricotées par des études scientifiques sérieuses. Et cela concerne aussi bien le matériel que l’entraînement, ou la sectorisation des disciplines (compétition ou cyclotourisme). Ainsi, celui ou celle qui a débuté le vélo au milieu des années 80 n’a pas vécu une expérience radicalement différente de celle de son grand-père, cinquante ans plus tôt.

La passion des nostalgiques est née de moments passés l’oreille collée au transistor à écouter les reporters à moto.

Les nostalgiques dont nous parlons ici ont assurément vécu cette époque, quand leur passion est née de moments passés l’oreille collée au transistor à écouter les reporters à moto. À l’évocation de leurs premiers souvenirs de coureur ou de randonneur, ils font référence aux odeurs d’embrocation et de colle à boyau, et aux magnifiques machines d’acier aux tubes fins découpés sur mesure qu’ils avaient pour objectif de s’offrir. En fouillant dans leurs souvenirs de supporter, ils revoient des champions au charisme indéniable, faiseurs de rêves et exemplaires de destins incroyables. Reconnaissons une certaine noblesse à la pratique de ce sport, parfois pratiqué dans des conditions très difficiles.

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On cherche parfois à retrouver les sensations des premiers tours de roues à vélo.

Vu d’aujourd’hui, le vélo d’hier semble toujours plus beau, plus simple et plus pur. Et ses champions plus forts et plus courageux. Voyez les palmarès. La comparaison est imparable aux yeux des nostalgiques.

Une internationalisation sans précédent

Beaucoup de choses ont changé au cours de ces trente dernières années. À commencer par l’internationalisation de ce sport, autrefois limité à l’Europe de l’Ouest et aujourd’hui pratiqué presque partout dans le monde. Le mur de Berlin est tombé en 1989, et après cet événement sont arrivés les coureurs de l’Est, jusque là cantonnés à un cyclisme parallèle. Les Américains se sont intéressés au vélo, et avec eux l’ensemble du monde anglo-saxon, Anglais et Australiens compris. Les Sud-Américains ont débarqué sur les grandes courses européennes, avant que les Asiatiques et bientôt les Africains fassent à leur tour parler leur talent. De 300 coureurs pros, nous sommes passés à 2000 en quarante ans ! Il en résulte une toute autre concurrence, mais aussi d’autres points de vue et d’autres stratégies. Les salaires des coureurs ont explosé et les attentes des investisseurs aussi.

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Le matériel, comme la concurrence, a fortement évolué à partir de la fin des années 80. Le très haut niveau de tous les pros oblige à cibler des objectifs précis dans la saison et à revoir leurs stratégies en fonction des demandes de leurs employeurs.

Chez les amateurs, on commence le vélo un peu plus tard, on court moins, on s’entraîne mieux, on peut dans la même saison participer à des courses, à des cyclosportives et à des randonnées, on n’est pas forcément licencié pour faire du vélo assidument, le matériel peut être conçu aux Etats-Unis, fabriqué en Asie et acheté partout dans le monde. Les véritables compétiteurs sont moins nombreux, mais il y a toujours plus de pratiquants du vélo en tant que loisir.

Le vélo au sens large est désormais apprécié des catégories aisées de la population.

Doit-on regretter ces évolutions inéluctables, quand elles reflètent simplement les changements sociétaux ? Possible, car tout n’est pas rose. À l’origine discipline populaire dans les deux sens du terme, le vélo au sens large est désormais apprécié des catégories aisées de la population. Ça intéresse les investisseurs et créé de nouveaux marchés.

Mais la pression automobile se fait aussi de plus en plus présente dans tous les pays du monde, et il est ainsi de plus en plus difficile d’organiser épreuves ou rassemblements, sans parler de la crainte de laisser partir seuls sur la route enfants ou ados.

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Télévisées et disséquées, les épreuves de haut niveau sont aussi commentées sur les réseaux sociaux, un espace où tous les avis peuvent être partagés, même ceux des nostalgiques d’une époque révolue.

Une mémoire sélective

Souvent dépassés par ces mutations inévitables, les nostalgiques se distinguent par leur mémoire sélective. Les grandes chevauchées d’antan, celles qui ont forgé la légende du cyclisme, ont été réalisées grâce à l’apathie d’un peloton exsangue et d’un niveau hétérogène, et parfois sous l’emprise de substances qui feraient fondre n’importe quel flacon d’analyse (pendant longtemps inexistantes).

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Les coureurs cyclistes ont été et restent des hommes, avec leurs qualités et leurs faiblesses.

Elles ont surtout été enflammées par des journalistes reporters talentueux, qui ont marqué par leurs récits l’imaginaire collectif. Les coureurs cyclistes ont été et restent des hommes, avec leurs qualités et leurs faiblesses. Un champion des années 2000 n’est pas plus perfide que celui des années 50 ou que celui du début du XXe siècle. D’ailleurs, en fouillant un peu les journaux des différentes époques, on trouve des avis divergents, des critiques acerbes et – déjà – l’expression d’une certaine nostalgie.

Toutes les générations ont regretté à un moment ou à un autre un passé glorifié et un présent où l’on doit faire face à une réalité pas toujours facile à affronter. On ne peut pas vraiment en vouloir à un nostalgique, le temps qui passe est souvent cruel et il peut être confortable de ne retenir de la jeunesse que les moments heureux, ou de travestir un peu la réalité pour s’imaginer avoir eu un rôle à jouer dans la construction du monde d’aujourd’hui.

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La nostalgie du temps passé n’empêche pas de s’intéresser aux champions d’aujourd’hui.

Oui, le cyclisme d’hier avait son charme et a participé à la popularité de celui d’aujourd’hui. Oui, les champions d’une autre époque auraient leur place au sein du cyclisme et d’équipes ultra organisés du XXIe siècle, grâce à leur talent et à leur volonté hors norme. Cela ne fait aucun doute. Mais différemment et avec plus de concurrence, c’est une évidence.

Et paradoxalement, la multitude des compétitions, des événements, des disciplines et des catégories, ainsi que les nombreux moyens d’informations dont nous disposons, permettent à chacun de trouver sa place et de rencontrer à un moment ou à un autre son heure de gloire ou de partager son point de vue. Que les nostalgiques s’en inspirent pour ne pas s’enfermer dans leurs souvenirs.

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Guillaume Judas

Guillaume Judas

- 48 ans. - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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