Pourquoi les cyclistes se dopent-ils ?

 

Dans cette rubrique CQFD (« Ce Qu’il Fallait Démontrer »), nous répondons à vos interrogations, voire à vos préjugés concernant la pratique du vélo ou du triathlon. Des questions simples, mais des réponses pas forcément si évidentes pour les novices ou pour ceux qui sont étrangers à notre milieu.

 


Parmi les préjugés auxquels sont confrontés les cyclistes, il y a le dopage. Dans les médias ou au cours des discussions devant la machine à café au bureau, le cyclisme est une cible facile, avec un certain nombre d’arguments convenus que nous énumérons ici. Mais la réalité n’est peut-être pas celle que vous croyez.

Par Guillaume Judas – Photos : @pixabay.com / pxhere.com

La tricherie s’est invitée dès la création des premières grandes courses cyclistes. En 1904, les quatre premiers du deuxième Tour de France de l’Histoire sont déclassés après qu’il a été démontré qu’ils ont bénéficié de l’aide de véhicule motorisés, ou qu’ils ont pris le train. Ce scandale a bien failli à l’époque sonner le glas de cette grande course en devenir. Mais le besoin d’améliorer artificiellement les performances remonte à bien plus loin encore, et bien avant l’invention de la bicyclette : les premières notions de dopage datent de l’Antiquité, avec la recherche de drogues capables d’optimiser l’énergie physique et psychique ou encore le potentiel sexuel.

@Wikipedia

L’histoire du dopage

Le cyclisme au cours du XXe siècle ne déroge pas à la règle, en relation avec les avancées de la science. Dans les années 20, les coureurs marchent à l’alcool, à la morphine et à la cocaïne pour certains, avant que la découverte puis l’utilisation fréquente des amphétamines ne fasse beaucoup de dégâts après la seconde guerre mondiale. Puis apparaissent les anabolisants au milieu des années 50, puis encore d’autres hormones synthétiques qui ont pour objet à la fois d’améliorer les performances mais aussi de déjouer les contrôles antidopage. Avec dans l’idée d’utiliser des substances pas encore décelables. C’est l’histoire de l’éternelle course entre les gendarmes et les voleurs. Le vélo s’est imposé rapidement comme un sport populaire, avec comme champions des coureurs simples et sincères, qui n’ont pas hésité à dévoiler quelques-uns des secrets de leur métier. À l’image des frères Pélissier dans les années 20, de Fausto Coppi dans les années 50 ou de Jacques Anquetil dans les années 60. Lorsque le dopage n’est pas encore formellement interdit.

« Parce que c’est culturel »

C’est au milieu des années 60 que les instances du cyclisme décident de prendre les choses en mains en instaurant les premiers contrôles après la promulgation de la première loi antidopage en France. Le vélo est ainsi le premier sport à agir en ce sens et à décider de sanctionner ses athlètes contrevenants. Une décision courageuse et nécessaire pour protéger la santé et la vie des coureurs, mais dramatique sur le plan de l’image de ce sport. Pour beaucoup, le cyclisme devient un sport de dopés, alors que de nombreuses autres fédérations choisissent de fermer les yeux sur ce genre de pratique. Il faut un durcissement de cette loi antidopage en 1989, puis surtout en 1999 pour commencer à voir un début d’harmonisation des méthodes de recherches et de sanctions entre les disciplines sportives, et ensuite la création de l’Agence Mondiale Antidopage fin 1999 pour commencer à voir un début d’harmonisation de traitements selon les pays. Car bien sûr le dopage ne peut être une affaire seulement cycliste. De multiples raisons poussent des sportifs à se doper. Les ignorer n’est qu’une justification à ce préjugé tenace qui veut que seuls les cyclistes sont tentés d’améliorer leurs performances.

« Parce que c’est trop dur »

Le cyclisme passe pour l’un des sports les plus difficiles, alors qu’il est au moins égalé en ce sens par la course à pied ou la boxe par exemple en termes d’exigences, de souffrances et de concurrence. La longueur et la difficulté des compétitions ne sont pas des arguments valables : Ben Johnson s’est dopé pour l’épreuve du 100 m en athlétisme des Jeux olympiques en 1988, et nombreux sont les exemples d’athlètes épinglés dans cette discipline. On se dope pour aller plus vite, et pas forcément pour aller longtemps. 

« Parce qu’il y a trop de concurrence »

Le cyclisme s’est aujourd’hui fortement internationalisé, avec une concurrence de plus en plus féroce à haut niveau.. Nous pouvons remarquer cependant que les cyclistes se dopaient déjà quand ils n’étaient qu’entre Français, Belges et Italiens à se disputer les grandes courses. Et d’un autre côté, que dire de l’immense concurrence subie par les apprentis champions dans une discipline aussi médiatisée que le football ? La nécessité d’élever encore son niveau peut inciter le sportif à franchir les limites, mais c’est vrai dans n’importe quelle discipline sportive, ou même artistique.

« Parce que c’est un sport où prime la force sur la technique »

Le vélo est certes un sport où prime la condition physique, mais il ne faudrait pas pour autant oublier les aspects tactiques et techniques qui font la différence entre des athlètes d’égale valeur. Et cet argument ne dédouane pas pour autant les autres disciplines où la technique semble primordiale à la réussite. Que ceux qui en doutent essaient de dribbler un adversaire à la fin d’un match de foot de 90 minutes et après avoir parcouru une douzaine de kilomètres découpés en une cinquantaine de grosses accélérations pour s’en convaincre. Ou qu’ils essaient de stopper un service à 200 km/h en fond de cours lors du cinquième set  d’un match de tennis. Dans les deux cas, un petit coup de pouce sous forme d’un adjuvant chimique peut aussi bien faciliter les choses que dans les derniers virages de la montée de l’Alpe d’Huez.

« Parce qu’il y a trop d’argent en jeu, trop de pression »

Les cyclistes gagnent mieux leur vie, mais restent loin des sportifs les mieux payés dans le monde, à l’image des meilleurs footballeurs, basketeurs ou tennismen. L’argent et l’appât du gain sont bien sûr des arguments qui peuvent expliquer la tentation de tricher, mais ils ne sont là encore pas l’apanage du cyclisme, loin de là. Par ailleurs, le dopage existe aussi au niveau des petites compétitions, en amateur ou sur des épreuves de loisir où il n’y a rien à gagner ou presque. Il devient ainsi de plus en plus difficile de tracer un portrait du dopé primaire, en rapport avec sa discipline ou son niveau de jeu. Comme le montre ce bilan annuel édité par le MPCC (Mouvement pour un cyclisme crédible) qui recense les affaires de tricherie pour les athlètes de haut niveau dans tous les sports. Le cyclisme n’arrive qu’en 13e position.

@MPCC

Ou encore ce même bilan pour le cyclisme qui fait la différence des affaires entre le niveau des équipes concernées, le type de pratique et le sexe.

@MPCC

« Parce qu’il existe des preuves indirectes »

Comme on peut toujours mettre en doute la crédibilité des contrôles antidopage en raison du décalage entre les méthodes de recherche et la réalité des produits utilisés ou encore de la corruption et des complicités entre athlètes et dirigeants, certains se fient à des méthodes indirectes pour tenter de démontrer le dopage. D’abord en comparant les performances entre les époques. Avec les watts, ou avec les chronos. Une méthode intéressante mais limitée par tous les autres paramètres inconnus (évolution du matériel, des routes, de la concurrence, du niveau des équipiers) et sans connaître avec exactitude les limites du corps humain. Et puis il y a ceux qui se fient simplement à leur intuition. Qui se disent « qu’on ne peut pas être aussi maigre et avancer sur un vélo » par exemple. C’est ici confondre les causes et les conséquences. Un sportif d’endurance de haut niveau est maigre parce qu’il a besoin d’optimiser son poids pour être le plus performant possible, en recherchant le meilleur rapport puissance-poids, mais il est également maigre comparé au commun des mortels parce qu’il s’entraine beaucoup. Même si on peut s’inquiéter de la maigreur de certains athlètes, dont les comportements alimentaires sont proches de l’anorexie et donc dangereux pour la santé, on ne peut en conclure avec certitude que cela cache du dopage.

Un dopage qui existe toujours aujourd’hui et qui existera encore pour longtemps. Espérer éradiquer complètement le phénomène est malheureusement peine perdue. Quel que soit le sport, ou quelle que soit l’activité. C’est dans la nature de l’homme. Mais le cyclisme est aujourd’hui l’un des sports qui a le plus oeuvré pour la lutte antidopage et grâce auquel de nombreuses mesures ont été mises en place pour la prévention, la recherche et la répression. C’est l’un des sports les plus surveillés, et par voie de conséquence l’un des plus propres, n’en déplaise au gros lourd de la machine à café et ses idées toutes faites.

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Guillaume Judas

Guillaume Judas

- 48 ans. - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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