Rouler dans le vent

Le vent est indissociable du sport cycliste. À l’entrainement ou en compétition, en randonnée ou pendant un triathlon, il faut apprendre à composer avec cette force invisible, et parfois déstabilisante ou même grisante. On ne peut rien contre le vent, si ce n’est apprendre à déjouer les pièges qu’il tend, ou à s’en servir pour tenter de mettre en difficulté l’adversaire.

Par Guillaume Judas – Photos : @3bikes.fr

Le vent rend la progression souvent difficile, même sur des terrains peu vallonnés.

Certaines régions sont plus exposées que d’autres aux caprices du vent, ou en tout cas plus souvent au cours de l’année. Grâce aux prévisions météo cependant, vous pouvez connaître le sens et l’intensité du vent, et adapter une stratégie en conséquence, que ce soit pour une simple sortie ou une compétition. Le vent représente bien en effet une difficulté à part entière, une puissance invisible qui vous ralentit sans que vous puissiez exactement la matérialiser, au contraire d’une côte à fort pourcentage par exemple. Il est aussi très grisant de se sentir porté par le vent, surtout lorsque le trajet d’entraînement a été bien calculé, avec un retour favorable qui permet de finir rempli de bonnes sensations. Le vent peut s’avérer aussi très dangereux pour celui qui ne maîtrise pas et ne comprend pas ses effets. Dangereux pour l’équilibre d’abord, puisque un vent fort et en rafale peut faire chuter un cycliste. Périlleux également sur le plan sportif et vos potentialités à faire le résultat escompté, puisque un mauvais placement au mauvais moment peut tout gâcher en compétition, alors qu’une mauvaise gestion de l’effort à l’entrainement peut vous vider autant que la succession de plusieurs cols.

Pourquoi c’est dur

Lorsqu’un bulletin météo indique la force du vent (en km/h), celle-ci est prise à 10 mètres du sol. Un cycliste peut diviser par deux le réel effet du vent contraire sur sa progression. Si le vent souffle à 40 km/h selon Météo France, vous le ressentez en réalité à 20 km/h à hauteur d’homme. C’est suffisant pour limiter considérablement la progression s’il souffle de face.

L’équipement et la position peuvent faciliter la lutte contre le vent.

Avec une position classique avec les mains sur les leviers de frein, il faut déjà produire 14 watts de plus pour maintenir une vitesse de 30 km/h pour lutter contre un vent à 10 km/h par rapport au même effort sans vent. Puis 57 watts de plus si le vent souffle à 20 km/h, ou encore 129 watts à 30 km/h, 229 watts à 40 km/h, et 357 watts à 50 km/h. Pour certaines personnes, c’est plus que doubler la puissance qu’elles sont capables de tenir seulement quelques minutes, si elles essaient de maintenir cette vitesse de 30 km/h. Elles sont alors obligées de ralentir, ou de dépenser beaucoup plus d’énergie.

Pour l’effort solitaire, un vélo et une position appropriés permettent d’économiser des watts.

Selon la position adoptée sur le vélo, entre les mains en haut du guidon et une posture de rouleur contre la montre avec les mains sur le prolongateur, le coefficient de pénétration dans l’air passe d’environ 0,43 à 0,25. Autrement dit, vous économisez 30 watts à 30 km/h dans cette configuration si le vent est nul. Un vent supplémentaire vous ralentira également, mais vous pourrez limiter ses conséquences (255 watts « seulement » avec un vent à 50 km/h, contre 357 dans l’exemple précédent). D’où l’intérêt d’adopter une position la plus aéro possible pour rouler plus vite et/ou économiser de l’énergie.

La puissance brute de l’athlète est déterminante pour lutter contre le vent, à la condition que la position sur le vélo soit correcte.

Contrairement aux montées où le rapport puissance/poids est essentiel à la performance, c’est le rapport puissance/coefficient de pénétration qui est ici prépondérant. La puissance brute de l’athlète est donc dans ce cas déterminante pour lutter contre le vent, à la condition que la position sur le vélo soit correcte. Ce qui explique que les athlètes légers sont souvent défavorisés face au vent (parce qu’ils disposent de moins de puissance absolue que les athlètes lourds).

Limiter les effets du vents

L’autre solution pour lutter contre le vent, c’est bien sûr de rouler en groupe. Car en adoptant la technique des relais, il est possible de rouler plus vite en fractionnant l’effort. Quand vous êtes dans les roues, vous économisez de 20 à 30% d’énergie selon la position dans le groupe grâce à la protection offerte par les cyclistes qui précèdent. L’idée est ainsi que chacun mène le groupe tour à tour, avec une durée du relai qui dépend de la vitesse et de la puissance du vent à affronter. Au sein d’un peloton compact, l’économie d’énergie peut même atteindre 50%. Se protéger du vent de cette façon pour ensuite faire l’effort décisif au bon moment fait partie des stratégies déployées pour remporter une course cycliste. À l’inverse, c’est sans objet pour les épreuves contre la montre ou pour les triathlons où le drafting n’est pas autorisé. Dans ce cas, il faut lutter seul contre les éléments : certains appellent cela « l’effort de vérité ». Une épreuve en solo contre le chronomètre est juste quelque chose de différent d’une course cycliste en peloton.

La technique des relais

Les relais permettent d’évoluer plus rapidement face au vent, quand on roule en groupe.

Un petit groupe bien organisé se compose d’un coureur qui fait l’effort en tête, puis s’écarte au bout de quelques dizaines de mètres en relâchant la pression sur les pédales. Il va ensuite se replacer dans le sillage du dernier coureur du groupe. Le coureur suivant fait le même effort, et ainsi de suite. Plus on roule vite, plus les relais doivent être courts. Au moment de la redescente, il faut rester vigilant pour retomber dans la dernière roue de la file, et s’éviter ainsi un effort supplémentaire. Pour une meilleure cohésion du groupe et éviter les à-coups, les coureurs les plus costauds du groupe maintiennent la même vitesse, mais en prenant des relais plus longs. Les plus faibles se contentent de passer et de s’écarter rapidement, sans toutefois faire chuter la vitesse. On parle ici de vent de face, mais le principe est le même avec le vent de dos (exercice difficile également compte tenu des vitesses atteintes et de la résistance à l’air à vaincre,  proportionnelle à la vitesse).

À l’entrainement, avec un peu d’habitude et de connaissance de soi, le vent se gère en l’intégrant à la difficulté du parcours choisi et en relativisant ses effets défavorables ou non. Vous pouvez choisir de partir vent de face et calculer pour terminer votre boucle vent dans le dos, de manière à intégrer la fatigue dans l’équation. Ou alors de prendre des parties boisées ou encaissées plutôt qu’à découvert. La solution de rouler en groupe est bien sûr toujours valable, mais si vous acceptez dans ce cas de faire votre partie du travail en prenant des relais. Vous pourriez dans le cas contraire ne pas profiter autant que vos compagnons de route des bénéfices de la sortie, et au pire vous attirer leur énervement.

Une sélection naturelle

Lors d’une épreuve, quel que soit le niveau, le vent peut se révéler bien plus dévastateur qu’une succession de côtes. Plus la vitesse moyenne de l’épreuve augmente, plus le vent joue un rôle déterminant. Mais souvent, la puissance des cyclistes concernés va de pair avec la moyenne générale de l’épreuve. Bref, savoir se mouvoir au sein d’un peloton les jours de grand vent, cela s’apprend plus ou moins jeune, selon si vous vous avez été exposé ou non à ce genre de difficulté dès les premiers tours de roues. Les jeunes Belges ou Hollandais savent très tôt s’organiser face au vent. C’est une question de culture. Plus le niveau de la course augmente, plus le nombre de compétiteurs qui savent se placer et s’organiser par rapport au vent est important. Le but du jeu reste bien entendu ne pas forcément arriver tous ensemble sous la banderole. Tous les moyens sont donc presque permis pour tenter de disloquer le peloton.

Pour rester dans le coup, la force du vent et sa direction doivent toujours faire partie de vos préoccupations principales avant le départ.

Pour rester dans le coup, la force du vent et sa direction doivent toujours faire partie de vos préoccupations principales avant le départ. Sur une course en ligne, il est impératif de repérer sur une carte le parcours, ainsi que la direction du vent. Il faut mémoriser ou noter les endroits où vont se produire les principaux changements de direction. Un petit sparadrap collé sur la potence avec les indications principales peut se révéler un allié précieux. Si l’idée principale est de rester à l’abri le plus longtemps possible, il faudra procéder tout autrement à l’approche des principaux changements de direction. Plus le peloton est important, plus il est nécessaire de pouvoir se placer dans les premières positions avant de tourner, de manière à pouvoir choisir la meilleure manière d’aborder la difficulté. Une difficulté technique qui intervient toujours lorsque le vent souffle de côté.

Savoir se placer

Le placement dans le peloton est toujours un exercice délicat.

Si vous êtes vraiment costaud, il est toujours possible de se replacer en effectuant un effort supplémentaire au pied d’une bosse. Mais ça ne suffit pas la plupart du temps sur le plat lorsque le peloton se morcelle. Il faut donc repérer le parcours avant le départ, juger de la direction du vent, et toujours remonter dans les premières positions avant le changement de direction. Dans les pelotons cyclosportifs, faire l’effort en prenant un peu de vent pour remonter suffit largement. Ces efforts ne sont pas gratuits, puisqu’ils seront capitalisés par le fait d’appartenir au bon éventail. Plus le niveau des épreuves ou compétitions est élevé, plus le nombre de participants à vouloir tenter la même opération est important. Et c’est pire chez les pros depuis l’apparition des oreillettes, puisque les coureurs sont directement téléguidés par le directeur sportif qui les prévient de chaque changement de physionomie de la course. Autant dire que l’on assiste très vite à une foire d’empoigne pour tenter de gagner des places au sein du peloton. C’est ce qu’on appelle frotter, jouer des coudes, sentir la bonne vague, ne pas se faire enfermer, comme lorsqu’on aborde un sprint. Certains sont experts dans cet art d’équilibriste et de « pousse-toi-de-là », même si les mauvais gestes sont rares finalement. On ne se meut pas dans un peloton aisément lorsque l’on a des appréhensions, que l’on se sent enfermé et que l’on craint la chute.

Pour ceux qui veulent se faire une place au milieu du peloton, il y a quelques règles à suivre :
– Rouler la tête haute et regarder devant pour anticiper les vagues du peloton.
– Mettre les mains sur les poignées de frein avec les phalanges sur l’extérieur. Si vous devez toucher d’autres cyclistes, rien de dramatique, mais il est moins dangereux de le faire avec une partie de votre corps qu’avec une partie du vélo.
– Considérez que si le cintre passe entre deux coureurs, tout le reste passe.
– Rouler avec un braquet souple, pour accélérer plus rapidement lorsqu’une ouverture se présente.
– Évitez les gestes brusques et imposez-vous, mais en restant correct pour limiter les risques de chute.

Les fameuses bordures

Vent de côté, de trois-quarts face ou de trois-quarts dos, le principe des relais est le même qu’avec un vent de face, sauf que chaque coureur se décale légèrement par rapport à celui qui le précède pour se protéger. Il n’y a qu’à observer les oiseaux migrateurs pour remarquer leur organisation. Mais si dans le ciel, la largeur de ce qu’on appelle « l’éventail » peut être infinie selon le nombre d’oiseaux, sur la route il en va tout autrement puisque celle-ci limitée en largeur. Si le coureur de tête se positionne d’un côté de la route, le nombre de coureurs abrités sera donc limité, puisque chacun sera décalé par rapport à l’autre.

Avec le vent de côté, le peloton se morcelle en plusieurs éventails.

Les coureurs non abrités se retrouvent en file indienne dans ce qu’on appelle la « bordure ». Cette file indienne n’est pas d’un grand secours pour ce qui est de l’abri derrière le coureur qui précède, puisque le vent vient de côté. Comme une route est rarement totalement droite, que le vent peut souffler en rafale, ajoutant ainsi à l’instabilité de la situation, que les relances sont fréquentes, il se produit un inévitable effet « élastique » dans la bordure, pour ceux qui sont éloignés de l’éventail de tête. Les cassures sont donc inévitables si la vitesse est élevée en tête de groupe et que les coureurs de l’éventail se donnent chacun leur tour. À moins de s’organiser très vite en créant un deuxième éventail, pour rester au contact visuel avec les coureurs de tête, le temps que le parcours change de physionomie.

Il se produit un inévitable effet élastique dans la bordure, pour ceux qui sont éloignés de l’éventail de tête.

Au sein même d’une bordure, ou de cette file indienne, certaines places sont un peu plus appréciables que d’autres. Il suffit d’être placé juste derrière un coureur mal habile, mais costaud si possible, qui roule légèrement décalé par rapport à la file indienne elle–même très proche du bord de la route, pour profiter d’un très léger abri supplémentaire. On constate souvent d’ailleurs qu’un coureur sur deux au sein de cette file indienne est très légèrement décalé, tout simplement parce qu’il n’y a plus de place sur le côté, et parce qu’il faut bien regarder ce qui se passe devant. Tout l’art du spécialiste consistera donc à toujours se placer dans cette situation périlleuse derrière un coureur lui-même un peu décalé, quitte à perdre quelques places volontairement pour trouver le bon.

Le double éventail

Les coureurs sur deux files sont très efficaces.

Pour aller encore plus vite, l’éventail de tête peut s’organiser en «double éventail». C’est d’ailleurs le cas le plus fréquent. Il s’agit d’une file de coureurs décalés qui monte pour aller chacun leur tour prendre le relais et affronter le vent, et l’autre file de coureurs décalés aussi qui est constituée de ceux qui viennent de prendre leur relais. On appelle ça «tourner», car chacun change de place très rapidement au sein du double éventail.

Ce genre d’organisation peut s’avérer très rapide suivant les circonstances, puisque le but du jeu est bien sûr de morceler le peloton, et donc de mettre les coureurs dans la bordure encore plus en difficulté.

Il existe de nombreuses variantes à cette situation, selon la direction du vent, le stade de la course, ou les coureurs présents ou non devant. Les coureurs de l’éventail peuvent par exemple se juger trop nombreux, et souhaiter éliminer quelques indésirables. Il leur suffit donc de resserrer leur ordre de marche, afin de mettre plus de coureurs en difficulté derrière. Cela peut être le cas aussi d’une équipe très bien organisée, connaissant parfaitement les lieux, qui monte « un coup » en accélérant tous les coureurs ensemble aux abords du changement de direction. Les dégâts sont souvent conséquents car aucun coureur de tête ne se pose de question.

Gare à celui qui traine derrière !

D’ailleurs, contrairement à l’idée généralement admise que vous vous économisez en restant dans les roues, vous avez toujours tout intérêt à collaborer dans un éventail. D’une part pour ne pas le désorganiser si vous avez la chance de l’avoir intégré, et d’autre part pour ne pas faire partie de ces indésirables que les autres coureurs tenteront de mettre à nouveau dans la bordure, à la première occasion. Il faut bien sûr rester toujours vigilant, même au sein de l’éventail, car en cas de nouveau changement de direction, si la route est subitement moins large, il n’y a plus de place pour tout le monde ! Voilà pourquoi certains éventails s’amenuisent au fil des kilomètres.

Une véritable épreuve

Avec le vent, la vie dans le peloton n’est pas toujours une promenade de santé.

Rares sont les fois où l’on assiste à de tels faits d’armes lors d’une cyclosportive, ou sur les courses amateurs départementales. Le nombre de cyclistes expérimentés est dans ce cas trop faible pour réellement jouer avec les éléments. Cependant, il peut être très important de s’inspirer de ces situations ne serait-ce que pour prendre place au sein du bon paquet. Celui qui vous permettra de gagner plusieurs dizaines de minutes sur un temps de référence. Ce qu’il faut retenir, c’est que l’analyse des courbes cardiaques en course quand le vent joue un rôle important montre une sollicitation physiologique équivalente à de la moyenne montagne. Impossible de se cacher donc. Ces quelques explications sur la bonne organisation face et contre le vent peuvent suffire pour mieux appréhender ce type d’épreuves. Ne pas se laisser surprendre et savoir pourquoi le vent est si important dans la composante des résultats d’une épreuve, c’est déjà un plus indéniable.

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Guillaume Judas

Guillaume Judas

- 48 ans. - Journaliste professionnel depuis 1992 - Coach / Accompagnement de la performance - Ancien coureur Elite - Pratiques sportives actuelles : route & allroad (un peu). - Strava : Guillaume Judas

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